L’Empire du mal (épisode 4)

« Plus aucune promotion d’Oxycontin en Europe » : La voix de Mundipharma

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Cyril Elophe. CC BY-NC-ND.

Dans les épisodes précédents, les entreprises pharmaceutiques mobilisaient associations, études et experts pour promouvoir leurs anti-douleurs opioïdes. Aux Etats-Unis, la société Purdue est d’ailleurs poursuivie pour la commercialisation éhontée d’un opioïde puissant à base d’oxycodone. En Europe, c’est la société Mundipharma qui a commercialisé cet anti-douleur dès 2003. Avec les mêmes méthodes ? Médor a interrogé le responsable communication Europe de Mundipharma, Patrice Grand.

MundiPharma est le relais de Purdue en Europe, société engluée dans la « crise des opioïdes » aux Etats-Unis. Quelle est votre politique de promotion de l’Oxycontin en Europe ?

D’abord une précision, la société Purdue aux Etats-Unis est totalement séparée de Mundipharma, ce sont deux entités différentes, avec des stratégies et des portefeuilles différents. La seule chose commune est un actionnaire commun, à savoir des fonds d’investissements qui sont pour le bénéfice de la famille Sackler. Nous avons donc avec Purdue un lien de propriétaire.

Et des produits communs tout de même…

L’Oxycontin est commun, c’est le seul. Et Mundipharma a opéré une transformation assez radicale de sa stratégie en Europe. Il y a 4 ans, nous avions 86 % de notre chiffre d’affaires composé des opioïdes. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à moins de 39 %. La société s’est réorientée vers des produits dans le domaines du diabète, du biosimilaire, des maladies respiratoires. La raison est assez simple. Le marché des opioïdes est un marché un peu vieillissant, dans lequel il y a énormément de génériques. L’Oxycontin est totalement génériqué dans toute l’Europe. Pour nous il était important de ne travailler que sur l’innovation, et Mundipharma a donc largement changé son orientation stratégique.

La crise aux Etats-Unis, l’« opiophobie » dénoncée par les entreprises, ont-elles joué dans cette réorientation ?

Non parce que les opioïdes sont des produits très puissants mais nécessaires. Dans des indications très particulières de douleurs cancéreuses et aigües, ils sont absolument indispensables. C’est indiscutable. Ce n’est pas tellement le contexte, c’est plus l’opportunité de marché. Notre réorientation a été graduelle mais elle a commencé dès 2011 avec l’arrêt de la promotion de l’Oxycontin. Et aujourd’hui, on ne fait absolument plus de promotion d’Oxycontin en Europe. Et d’opioïdes en général. MundiPharma a totalement arrêté toute activité de forces de ventes, de visiteurs médicaux, tout partenariat. On ne fait que mettre à disposition le produit.

(Note de Médor : Mundipharma finance toujours la revue française « Aïe ! », publication sur la douleur à l’attention des professionnels en France. Le marché de la douleur ne serait pas totalement abandonné. Par ailleurs, la politique de désengagement de Mundipharma ne vaut que pour l’Europe. L’Inde serait notamment le nouveau marché à conquérir.)


Mais vous financez toujours la fédération européenne de la douleur (EFIC) qui se positionne régulièrement sur les douleurs chroniques ?

On a financé cette structure au début des années 2000, pour des études notamment, mais on a arrêté également. Il n’y a plus aucun financement d’associations dans ce domaine.

Votre financement s’est arrêté quand ?

Il y a plusieurs années. On a fait un shift complet vers d’autres secteurs thérapeutiques parce que c’est là aussi que les besoins des patients se situent. Le shift a commencé il y a 4 ans, en 2015. Mais Mundipharma est très fière de ce qu’elle a fait sur les opioïdes. Ce n’est pas du tout un renoncement. Dans l’arsenal thérapeutique de la douleur, c’est quelque chose d’absolument indispensable. On a été pionniers dans ce domaine mais on a arrêté dès 2012 la promotion des opioïdes. De l’Oxycontin en particulier et des opioïdes en général.

L’indication de l’Oxycontin concerne la douleur aigüe. Aux Etats-Unis, Purdue a encouragé l’usage dans les douleurs chroniques.

La crise des opioïdes aux Etats-Unis est majeure et dramatique. Mais elle est liée à beaucoup de facteurs. L’accès au soins est très différent en Europe, les prescriptions sont beaucoup plus encadrées avec des possibilités pour les personnes démunies de se faire soigner de manière plus directe, là où le système américain est plus élitiste. Il faut savoir que ces médicaments anti-douleurs sont là pour traiter des symptômes, pas la maladie. Ils n’ont pas vocation à traiter des douleurs chroniques. En Belgique, vous parliez de l’EFIC tout à l’heure, le président est un Belge. Le professeur Morlion explique que l’épidémie est bien moindre qu’aux Etats-Unis. On n’est pas dans la même situation.


Parmi les solutions pour réduire le risque de dépendance, le conditionnement pourrait être diminué. Et la loi plus restrictive par rapport à l’accès. Mais dans votre « White papier pain » en 2005, Mundipharma prône l’inverse, vous y évoquez qu’il fallait assouplir les mesures légales. Aujourd’hui, vous pourriez revoir cette position ?

Les durées de prescription réduites, certainement. La douleur aiguë est traitée sur quelques jours maximum. À charge ensuite pour le médecin de prendre d’autres dispositions et une option thérapeutique différente, voire chirurgicale. Mais la prise en charge de la douleur est très importante.

Mais des boîtes de 60 comprimés sont vendues, on bascule dans l’auto-médication. Ne faudrait-il pas réduire ces conditionnements ?

Ce n’est pas absurde du tout, évidemment.

Pour revenir sur le marché belge, vos chiffres sont-ils en augmentation ? Car l’augmentation de vente de l’Oxycontin est de 270 % en 5 ans selon les Mutualités chrétiennes.

Il y a eu une augmentation effectivement liée au fait que dans les recommandations, la morphine à haute doses a des effets toxiques, l’Oxycontin est plus sûr dans cet aspect. C’est ce qui a expliqué l’évolution des prescriptions. Il y a eu une augmentation et une stabilisation depuis 2017.

Avec le Pr. Guido Fanelli, Mundipharma s’est retrouvé dans un système présumé de fraude. Est-ce révélateur de la manière dont vous travailler avec des leaders d’opinion ?

La situation en Italie est vraiment unique. Un système a été mis en place par le professeur Fanelli, qui a créé toute une série de sociétés d’événementiel, de relations. Je crois qu’il y a 17 sociétés qui sont impliquées dans ce scandale. Sans préjuger de ce qui s’est passé, les personnes chez nous impliquées l’ont été de leur propre initiative. Quand Mundipharma a été mis au courant, on a dépêché sur place des auditeurs pour faire une enquête à double titre. Sur le plan « compliance » (conformité en terme de processus interne) et sur le plan légal. On s’est aperçu que ce n’était pas un système institutionnalisé au sein de l’entreprise qui avait cours, mais une initiative individuelle et isolée d’individus qui ont d’ailleurs quitté l’entreprise peu de temps après.

Mais Mundipharma a tout de même été mis à l’amende.

MundiPharma a reçu une amende en Italie, la plus petite possible, non pas pour une reconnaissance de culpabilité mais parce qu’on avait pas mis en place un système de contrôle qui pouvait empêcher les faits, ce qui est légitime. Depuis, On a mis en place des procédures de ’compliance’pour ce type d’opérations. Nous devons éviter ces pratiques, mais il n’y a pas eu d’admission de culpabilité.

Maintenant, c’est une pratique courante : on rémunère des praticiens avec des contrats, conventions qui sont encadrés par des règles, des codes de l’industrie qui a beaucoup appris en quelques années. C’est indispensable pour faire avancer les recherches. Malheureusement, la recherche publique n’a pas les moyens. Même pour des médicaments en place depuis très longtemps, nous avons encore besoin de valider des questions. La fraude présumée en Italie est un événement regrettable qui va salir toute la réputation de l’industrie alors qu’on est quand même dans un métier qui sauve des vies. C’est notre fonction première.


Vous dites que vous aviez arrêté toute promotion en 2015, mais le cas Fanelli implique des faits postérieurs à 2015 ?

On a commencé en 2015 de façon graduelle en Europe selon le marché et encore une fois, les activités italiennes sortaient du cadre.

Mais le financement provenait tout de même de Mundipharma.

Absolument mais dans nos process, il n’y avait rien de suspect, on voyait de l’argent dépensé dans le cadre d’un congrès ou un événement mais la nature de ce qui se passait derrière était complètement différente de ce qu’on avait sur la facture. Il y a un aspect de contrôle qualitatif que Mundipharma a renforcé.


Aujourd’hui, plus un médecin, plus une association, plus un expert en Europe ne touche de l’argent pour promouvoir l’Oxycontin ?

Absolument.

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Avec le soutien du Fonds pour le Journalisme

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