Des écoles trop belles pour eux

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Amélie Carpentier. CC BY-NC-ND.

En première secondaire, on choisit son école. Mais au fil des années, l’établissement reprend la main. Certaines écoles orientent les élèves qui ne leur conviennent pas – surtout les plus pauvres – vers d’autres établissements « plus adaptés ». Une situation souvent génératrice de souffrance. Bienvenue dans la machine à trier.

« Nous sommes des écoles secondaires traînant derrière elles une réputation tenace : celle de sélectionner nos élèves afin de garder une certaine homogénéité au sein de notre public. Dans le haut du panier, si possible. Qui sommes-nous ? »

Si vous aimez le comique de répétition, n’hésitez pas à poser cette devinette aux associations de parents ou à d’autres acteurs du secteur de l’enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

À chaque fois, votre interlocuteur vous offrira la même réaction. Un léger temps d’hésitation, un petit sourire, puis une réponse, souvent la même : « Mais enfin, vous savez, ce sont ces grands collèges de l’enseignement catholique ou bien les athénées très cotées. »

Pourquoi une telle unanimité ? Parce que cette situation n’est pas nouvelle. Pour Jacques Liesenborghs, cofondateur de la Confédération générale des enseignants (un mouvement pédagogique devenu aujourd’hui « Changement pour l’égalité »), il s’agirait même d’une « terrible lourdeur du système ». Historiquement marqué par une situation de concurrence féroce entre les écoles, l’enseignement « Made in FW-B » les pousserait donc à tout faire pour maintenir leur position concurrentielle sur le grand « marché » de l’enseignement. Et pour les établissements les plus réputés, cela revient à opter pour les élèves ayant les meilleurs résultats. Des élèves souvent issus de milieux plus favorisés.

Comment identifier ces établissements réputés ? Il suffit d’aller jeter un œil à un arrêté de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui établit un « classement » des écoles de un à vingt, sur base notamment d’un indice socio-économique. Prenez certaines des écoles ayant une « classe » égale ou supérieure à 16, et vous les aurez vos « grands collèges » et autres « athénées très cotées » qui aiment tant sélectionner. Et tant pis si, chez les élèves issus des milieux « populaires », cela produit parfois des dégâts…

L’image de marque

Christophe a souhaité rester anonyme. De lui, on dira qu’il a été chef d’établissement dans une école d’enseignement général comptant neuf classes de première commune, « où il fallait installer des barrières Nadar lors des inscriptions » et au sein duquel il n’a pas hésité à mettre en place un système « élitiste » fait d’une « politique disciplinaire très dure ».

De cette expérience, Christophe a tiré une analyse personnelle : une école « saine », qui « inspire confiance » posséderait un profil « pyramidal ». Un grand nombre de classes de premier degré. Et puis de moins en moins, au fur et à mesure que l’on monte dans les années. Fort de son succès auprès des parents et des élèves, un établissement attirerait un grand nombre d’élèves avant de sélectionner, de réorienter.

« Si l’établissement est égalitaire, la pyramide ne sera pas trop pointue. S’il est élitiste, la pointe sera plus prononcée », commente-t-il. Mieux : une école qui aurait une pyramide acérée serait parfois bien vue par certains parents. « Il y a une culture scolaire, partagée par les parents, qui considère que le fait d’écrémer est normal », analyse Jacques Liesenborghs.

Pour une école réputée, soucieuse de son image de marque, il s’agit donc d’une première tactique : être « dure » avec les élèves qu’elle a bien voulu inscrire.

Mais il y en a une deuxième, plus insidieuse : empêcher que certains élèves « indésirables » puissent venir grossir ses rangs. Et s’ils y arrivent quand même, les faire fuir au plus vite. Une situation vieille comme le monde. « Je me souviens d’une époque où les directions d’écoles disaient aux parents, dès la troisième primaire : Allez inscrire vos enfants pour la première secondaire ! Cela permettait de garder une homogénéité du public », explique Bernard Hubien, secrétaire général de l’Union francophone des associations de parents de l’enseignement catholique (Ufapec).

Du côté des syndicats, c’est Léon Detroux, ancien président de la CSC-enseignement Bruxelles et de la section secondaire pour la FW-B, qui ouvre la boîte à souvenirs. « Il y avait des parents d’élèves que l’on laissait sur le trottoir en leur disant depuis la fenêtre qu’il n’y avait plus de places. Ou alors des listes d’attente un peu bidouillées où l’on finissait par choisir les élèves en fonction de leur prénom et de la profession des parents », se souvient-il.


Des manœuvres subtiles

Pourtant, dès la rentrée 2010-2011, un petit texte est venu rendre ce genre de pratiques plus compliquées : le décret inscription. Certes, certaines écoles ont continué jusqu’à aujourd’hui à pratiquer une sélection à l’entrée. Mais plus discrètement. « Le message est devenu plus subliminal, explique Chantal Massaer, directrice d’Infor jeunes Laeken. On souligne par exemple lors de séances d’information qu’il vaut mieux que l’enfant dispose d’une bonne maîtrise de la langue maternelle et d’un soutien fort des parents… »

Les « résultats » de ce genre de manœuvres semblent également devenus moins évidents. Bernadette Gochet est directrice du Centre scolaire Saint-Adrien Val Duchesse, à Bruxelles. Son établissement propose un enseignement secondaire général, technique et professionnel. Sa « classe », selon le fameux arrêté de la FW-B ? 10/20 pour la section générale. Et 6/20 pour le technique et le professionnel. Autant dire que des élèves issus de milieux populaires, mis de côté par d’autres écoles plus huppées parce qu’ils n’ont pas le « niveau », son école en reçoit. « Cela a toujours existé », confirme la directrice.

Mais il y a un hic : selon Bernadette Gochet, cet écrémage aurait été amplifié par l’entrée en vigueur du décret inscription, surtout à Bruxelles. Son raisonnement est simple : malgré le maintien d’une certaine sélection « à l’entrée », le décret aurait malgré tout permis à de nombreux enfants de milieux populaires d’accéder au premier degré commun d’écoles dont ils n’auraient même pas pu rêver en d’autres temps.

Confrontés à ce nouveau public, certains de ces établissements huppés ne se seraient pas adaptés pédagogiquement et auraient, d’après Bernadette Gochet, « décidé de travailler avec ces enfants deux ou trois ans, dans le premier degré parce qu’ils ne peuvent pas faire doubler les jeunes entre la première et la deuxième, avant de s’en séparer ». Et pour cela, ils auraient mis au point des techniques simples, mais efficaces…

« Exclusion, refus de réinscription. » Dans son bureau situé sur un grand boulevard de Laeken, Chantal Massaer n’hésite pas lorsqu’on lui demande quels sont les outils utilisés pour mettre de côté les nouveaux arrivés. Sa réponse est claire, en tous points pareille à celle de Bernadette Gochet.

Mais là où la directrice tirait son expertise de discussions « yeux dans les yeux » avec certains de ses collègues, Chantal Massaer tient la sienne de contacts avec de nombreux parents venus la trouver dans les bureaux d’Infor Jeunes Laeken. Des parents que la structure accompagne dans le cadre de recours contre des décisions scolaires. « Il y a clairement eu une augmentation des refus de réinscription et des exclusions de la part des écoles depuis le décret inscription, principalement lors des premières et deuxièmes années communes du secondaire », affirme Chantal Massaer.

Notons que le refus de réinscription s’apparente à une exclusion. À une exception près : il est signalé en fin d’année, alors que l’exclusion peut intervenir à tout moment. Une différence qui leur vaut d’être repris séparément dans les chiffres de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Des chiffres qui semblent confirmer les propos de Chantal Massaer, en tout cas pour ce qui concerne les refus de réinscription, le nombre d’exclusions n’ayant guère évolué depuis dix ans.


Exclusion « pour rien »

En 2010-2011, les refus de réinscription s’élevaient à 592. En 2011-2012, juste après le décret inscription, ils passaient à 1059. Et en 2017-2018, il étaient de 1597, avant de redescendre légèrement à 1484 en 2018-2019… D’après Bernard Hubien, l’administration serait devenue plus tatillonne dans son décompte des refus d’inscription suite au décret, ce qui pourrait expliquer une partie – seulement – de la hausse. Un argument balayé par Léon Detroux. « Il n’y a pas eu de changement de comportement de l’administration. Cette augmentation est uniquement due au fait que certaines écoles ont eu davantage recours aux refus d’inscription », assène-t-il. Un petit détail : un faible pourcentage de ces refus de réinscription (environ 10 %) concerne le fondamental, le spécialisé et l’alternance.

Mais pour le reste, on parle bien du secondaire. Et comme évoqué par Chantal Massaer, en 2018-2019, c’est bien en première commune (17,9 % des cas) et en deuxième commune (17,3 %) du secondaire que les refus de réinscription étaient les plus nombreux en 2018-2019. Attention : comme l’exclusion, le refus de réinscription doit être justifié. Il faut que l’élève ait porté atteinte à l’intégrité physique, psychologique ou morale d’un membre du personnel ou d’un élève, ait compromis l’organisation ou la bonne marche de l’établissement ou lui ait fait subir un préjudice matériel ou moral grave.

Mais Chantal Massaer dit constater dans les dossiers qu’elle traite beaucoup de motifs d’exclusion ou de non-réinscription « pour rien ». Dans une analyse publiée en mai 2016, l’Ufapec notait d’ailleurs que les motifs les plus courants pour motiver un refus de réinscription étaient la perturbation systématique des cours, l’attitude négative face au travail, l’incitation à l’indiscipline et le refus de l’autorité, de l’obéissance et des sanctions. Des motifs à priori moins faciles à objectiver que les coups et blessures ou la vente et détention de « substances vénéneuses »…

D’après Léon Detroux, l’augmentation du nombre de refus de réinscription aurait eu des répercussions au sein du réseau catholique. La commission bruxelloise chargée de proposer une autre école aux élèves non-réinscrits ou exclus aurait été contrainte d’engager un employé à temps-plein afin de gérer l’explosion de nouveaux cas. Du côté du SeGEC (Secrétariat général de l’enseignement catholique), si on confirme bien qu’un temps-plein est en place, on affirme que cela serait dû au fait que « les cas des élèves exclus/non-inscrits sont souvent plus complexes et nécessitent un encadrement plus pointu » qu’auparavant.

Attention : on ne parle ici que des refus de réinscription effectués dans les règles. Car pour la Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (Fapeo), une grande quantité de refus se concrétiseraient en colloques singuliers, sous forme de « conseils » dans le bureau de la direction, sans laisser de traces…

« Bon nombre de parents nous interpellent en disant avoir été victimes de marchandages. On leur propose par exemple de ne pas faire doubler leur enfant s’il change d’école », affirme Joëlle Lacroix, secrétaire générale de la Fapeo, qui note qu’en l’absence d’adaptation pédagogique des écoles huppées, certains élèves issus de milieux populaires se retrouveraient perdus, ce qui ne les aideraient pas à obtenir de bons résultats. « Quand on parle du ’Petit prince’de Saint-Exupéry, ce n’est pas facile, c’est mieux si on peut en discuter à la maison… », continue la secrétaire générale.

Parfois pourtant, certains élèves ayant de bons résultats se verraient aussi poussés vers la porte. C’est du moins ce qu’affirme Léon Detroux. Une situation parfois difficile à contrer pour des parents de milieux populaires qui ont « encore beaucoup de déférence vis-à-vis des directions et qui les remercient en sortant de leur bureau alors que leur enfant vient d’être mis de côté », d’après Léon Detroux.

Notons que d’après les indicateurs de l’enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, parmi les élèves ayant fréquenté une deuxième secondaire complémentaire (une année supplémentaire que l’élève peut suivre au terme de la deuxième secondaire commune s’il n’a pas atteint les objectifs d’apprentissage exigés) en 2016-2017, seuls 5,1 % avaient changé d’école et de domicile simultanément. Par contre, 43,4 % d’entre eux avaient changé d’école sans changement de domicile. Un signe, peut-on penser, que quelque chose d’autre s’est joué…


Jeunes de seconde zone

Autre technique mentionnée : « Parfois les écoles sont pleines et ne peuvent accueillir un élève dont elles savent qu’il a de bons résultats. Elles prennent donc les coordonnées des parents et les appellent à la fin de la première commune pour les inciter à changer leur enfant d’école. Vu qu’elles ont déjà mis quelques jeunes de côté à ce moment-là, elles ont à nouveau de la place et elles homogénéisent ainsi encore un peu plus leur public », explique Christophe.

Malgré ce sombre tableau, Nico Hirtt n’en démord pas : « Stigmatiser les écoles n’est pas une solution, même si chez certains, il y a clairement une volonté de garder les meilleurs. » Pour cet homme qui fut l’un des fondateurs de l’Aped (Appel pour une école démocratique), un mouvement « qui milite en faveur du droit de tous les jeunes d’accéder à des savoirs porteurs de compréhension du monde », la situation de concurrence entre établissements en vigueur en Fédération Wallonie-Bruxelles ne leur laisserait pas beaucoup de choix. « Dans ce contexte, quand un élève ne répond pas au profil de son groupe, quand il a des difficultés, plutôt que de lui proposer une remédiation, on va l’envoyer ailleurs », analyse-t-il.


Bernadette Gochet, elle, souligne aussi la pression mise sur les écoles par des parents « qui pensent que la mixité retarde leurs enfants. C’est un sentiment très ancré ». Une situation que dépeint aussi Christophe. « Chacun essaye de survivre dans sa propre boutique, lâche-t-il. Est-ce que l’élitisme est souhaitable ? Ce n’est pas à nous de dire ce que doit faire l’enseignement. Le problème, c’est que nous n’avons pas de politique d’ensemble, on ne sait pas ce qu’on doit faire. »

Un constat qui ne fait pas l’affaire des parents et des élèves. Car malgré toutes les explications qu’on peut lui trouver, cette sélection effectuée au détriment d’élèves plus défavorisés est aussi et surtout une machine génératrice de souffrance. « Les parents sont conscients de cette ségrégation, mais ils pensent que les écoles ont le droit de choisir leurs élèves. Quand ils comprennent que ce n’est pas le cas et qu’ils ont été floués, ça fait mal, soupire Chantal Massaer. Quelque part, beaucoup pensent encore que l’école est un vecteur d’émancipation. Alors, quand ils voient qu’ils sont discriminés, ils se disent : on n’a pas notre place, nos enfants sont des jeunes de seconde zone… »

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