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« J’aimerais qu’on me paye pour me mater, mais ce n’est pas encore possible »

Episode 3/3

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Agathe Decleire et Salomé Lauwerijs. CC BY-NC-ND.

Lola est étudiante le jour et colleuse féministe la nuit. Elle rejoint parfois des hommes dans des hôtels en attendant de détruire le patriarcat.

Ça a été sa peur, c’est devenu son combat. En faisant résonner ses pas sur les dalles mouillées du trottoir, Lola marche seule, sous la lumière des lampadaires. Elle se réapproprie l’espace public. Cette lutte, c’est le fondement de son féminisme. C’est ce qui l’a en partie poussée vers le travail du sexe. «  Chaque fois que je marche dans la rue, on me sexualise à mort, on me siffle. On me convoite comme un objet de désir. En en tirant un profit, je passe d’objet de désir à sujet. Franchement, j’aimerais bien qu’on me paye pour me mater, mais ça n’est pas encore possible (rires).  »

Orgasmes et escarpins

Le bruit de ses pas dans les flaques résonne dans la rue déserte. Elle porte ses Dr. Martens. Le claquement de ses chaussures sur les dalles était différent lors de sa première passe. Elle s’était apprêtée et avait mis des escarpins. «  Plus jamais, je ne ferais cela maintenant. J’ai trop la flemme !  ». Un sourire pointe sur son visage. Lors de cette première fois, elle était arrivée confiante et curieuse devant un homme fin aux petites chaussures vernies. Pas son genre. Ils étaient montés et il l’avait massée pendant une heure. Ils avaient fait l’amour, elle avait eu un orgasme. En partant, elle avait appelé une amie : «  Meuf, je viens de finir. J’ai même joui. Je me sens trop bien. Le mec était super sympa et j’ai 250 euros dans ma poche. What the fuck !  » En marchant dans la rue, elle s’était sentie indestructible. Une question avait alors tourné dans sa tête : «  Mais pourquoi je n’ai pas fait ça plus tôt ?  »

Fantasmes enfantins

Depuis toute petite, Lola est attirée par les travailleur·ses du sexe (TDS). Enfant, elle s’émerveillait devant les vitrines, envoûtée par la couleur des néons. «  Peut-être qu’à cet âge-là, le travail sexuel m’appelait comme une évidence  ». En grandissant, elle regarde les films qui mettent en scène des TDS, comme « Pretty Woman » ou « Jeune et jolie » de François Ozon avec envie. Parallèlement, Lola reçoit des propositions sur les réseaux sociaux alors qu’elle est encore mineure. On lui propose de l’emmener au restaurant, à l’hôtel. Elle accepte finalement d’accompagner un homme à une soirée, mais refuse de passer la nuit avec lui. Il la paye 300€. «  À ce moment-là, je travaillais comme une folle pour m’offrir un grand voyage à l’étranger. Je bossais dans l’horeca, l’évènementiel. Il m’arrivait parfois de passer 18h d’affilée sur un évènement. Il y avait le stress, la fatigue, les cuistots qui te parlent mal… Gagner ces 300€ en allant à une soirée, ça m’a paru tellement facile. »

À son retour de l’étranger, Lola fantasme toujours sur la putain, qu’elle voit comme une figure puissante et émancipatrice. Lola est assoiffée de liberté. Quand elle commence ses études d’audiovisuel qui requièrent du matériel coûteux et qu’elle quitte la maison familiale, elle ne se tourne plus vers l’évènementiel. Elle ne veut plus se plier à des horaires ou à un patron. Elle se lance dans le travail du sexe.

« La colère, c’est comme de l’essence »

Sur le mur de la rue, il y a un collage : «  Rien sur les putes sans les putes  ». Elle fait partie de celles et ceux qui ont plaqué ce message sur le mur et elle sourit à chaque fois qu’elle le voit. Militer est inné chez elle. Sa hargne contre l’injustice ne lui laisse pas d’autre choix. «  La colère, c’est comme de l’essence. Soit tu l’étales et il suffit d’une allumette pour que tout explose. Soit tu la mets dans un moteur et elle te fait avancer. Je préfère canaliser mon énergie pour faire changer les choses.  » À 15 ans, elle scandait des slogans antifascistes en manif, aujourd’hui elle passe son temps libre à se battre entre autres contre les violences faites aux TDS. Ce n’est pas tant pour elle, elle se sent privilégiée, mais pour touts ceux et celles qui n’ont pas le temps de militer.

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Agathe Decleire et Salomé Lauwerijs. CC BY-NC-ND

Vicieuse violence

Ce n’est pas avec un client, mais lors d’une manifestation qu’elle a vécu la plus grande violence en tant que travailleuse du sexe. Tombée nez à nez avec des féministes qui luttent pour l’abolition de la prostitution, elle avait été blessée en voyant leurs pancartes. « Il y était inscrit des slogans comme “prostitution=viol”. Moi, mon féminisme a pris tout son sens avec le travail du sexe. Je trouvais ces pancartes d’une violence ! Comme si on n’était jamais consentantes et qu’on n’en était pas conscientes. Comme si forcément, parce qu’un rapport sexuel est monnayé, il n’est pas consenti. J’étais révoltée. Alors avec mon collectif, on a gueulé des slogans antiabolitionnistes et ça m’a fait du bien. »

L’apogée du patriarcat

Sa porte d’entrée est à quelques mètres. Bientôt, elle sera chez elle. Pour ces derniers pas, elle repense à ses relations avec les hommes. Presque toutes sont ternies par le patriarcat. «  Je trouve toujours ça marrant qu’on dise que le travail du sexe, c’est l’apogée du patriarcat. Parce que la domination masculine, elle s’exerce partout. Le rapport TDS-client est même souvent plus honnête. Les hommes qui viennent me voir peuvent montrer leurs faiblesses. Ils sont moins sous les diktats de cette société patriarcale justement. C’est un peu un espace de liberté.  »

Elle pousse la porte et soupire. Elle délace ses chaussures, enlève sa veste. Selon elle, le système patriarcal profite de l’image de la pute victime. «  Le patriarcat n’a pas du tout envie qu’une femme soit indépendante. Et il veut encore moins qu’elle utilise sa sexualité pour autre chose que la maternité. La plus grande violence à l’égard des putes, c’est le stigmate. »

Dans quelques années, Lola aura terminé ses études. Pour le moment, elle ne se voit pas arrêter le travail du sexe. Elle aime le voir comme un plus, un peu comme un job alimentaire qui, ses études terminées, lui permettra de se lancer dans un projet qui la touche humainement sans se poser la question de la rentabilité. Une chose est sûre, la lutte des travailleurs et travailleuses du sexe marquera toujours son féminisme. Et elle ne cessera de lutter pour détruire le patriarcat. Mais en attendant qu’il soit anéanti, elle en tire profit.

Ces interviews ont été réalisées durant l’été 2020, pour le projet « Face cachée » que vous pouvez retrouver sur Instagram @face.cachee.docu.

Les histoires de Médor : Chaque début de mois un nouveau récit, en 3 épisodes. Les publications se font les mardi, jeudi et vendredi de la 1ère semaine, à 11h. Gardez les yeux ouverts !

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