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La vérité viendra d’Italie

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Bologne, 2 août 1980. 10h25. L’attentat le plus violent de l’histoire d’Italie.

Tom Cochien. CC BY-NC-ND.

Lentement, mais sûrement, la justice italienne démasque les vrais auteurs et, surtout, les commanditaires des attentats politiques des années 60 à 90. La Belgique, elle, s’y refuse.

L’Italie serait-elle en passe de réussir ce que la Belgique ne parvient pas à faire depuis plus de 35 ans (lire les épisodes 1 et 2) ? Après les vacances, si le Covid le permet, la justice transalpine cherchera à faire éclore un nouveau bout de vérité sur une période récente et ultra-violente de son histoire. Un tabou pourrait tomber lors du procès dit « de Bologne » : tous les noms, les mobiles et le financement des auteurs de l’attentat le plus sanglant de l’histoire d’Italie. À 10h25, le mercredi 2 août 1980, une bombe explose dans une salle d’attente de la gare de Bologne, remplie de vacanciers. 85 morts innocents et un poids infernal sur le ventre de ce pays où est née une des formes les plus abouties de la démocratie représentative. Bologne ? L’équivalent de nos Tueries du Brabant (28 meurtres non élucidés, commis de 1982 à 1985).

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PaperFirst, 2020. Tous droits réservés


« C’est en nous. Nous devons savoir ! », clame la journaliste d’investigation Antonella Beccaria, qui avait 7 ans au moment de la déflagration et qui a publié de nombreux ouvrages sur le sujet, dont le tout récent Dossier Bologna (lire son blog et une interview publiée à la sortie du livre).

« Quando l’ingiustizia diventa legge, la resistenza diventa dovere » (Quand l’injustice devient la loi, la résistance devient un devoir), lui a répondu en écho, fin juillet, l’un des nombreux groupements antifascistes qui a survécu à l’omerta.

À partir des années 1960, une vague interminable d’attentats sanglants, le meurtre d’hommes politiques ou de magistrats et plusieurs tentatives de coups d’État ont déstabilisé l’Italie, alliée de l’Allemagne au cours de la Seconde Guerre mondiale. Bologne, Milan, Palerme, Aldo Moro, Giovanni Falcone, la loge P2 sont les lieux ou les noms ancrés dans la mémoire collective.

Depuis la Belgique, on a pu croire que ces « années de plomb » n’étaient « que » des histoires de mafia, de drogue ou de corruption. On a confondu les Brigades Rouges – l’extrême gauche armée à qui l’attentat de Bologne ou celui de la piazza Fontana, à Milan, en 1969, a été longtemps imputé – et l’extrême droite violente incarnée par Ordine Nuovo ou le Movimento Sociale Italiano (MSI).

L’OTAN, la CIA et le FBI suspectés

Mais lentement, les Italiens ont démêlé le vrai du faux, aiguisant leur regard critique sur un système de représentation politique vicié de l’intérieur. Les statues d’affables chefs de gouvernement, comme celle du démocrate-chrétien Giulio Andreotti, ont été déboulonnées. Leur collusion avec la mafia est apparue endémique. Les services de renseignement ont perdu tout crédit quand il est apparu qu’ils avaient favorisé des projets terroristes visant à déstabiliser l’État. Même l’OTAN, la CIA ou le FBI ont été suspectés d’encourager l’extrême droite, bras armé d’une lutte séculaire contre le communisme.

Pour Bologne, la responsabilité de la loge P2 (Propaganda Due), dirigée par Licio Gelli, mort en 2015, devrait être éclatante lors du procès tant attendu de l’automne. Cette loge maçonnique était une sorte d’État dans l’État, réunissant affairistes et politiciens, connectée aux groupements d’extrême droite et secrètement financée, selon plusieurs médias italiens, par les États-Unis.

En 2015, une première décision judiciaire marqua les esprits. Un dirigeant d’Ordine Nuovo et un agent du SID (le service d’information de la Défense) furent reconnus coupables de l’attentat de la piazza della Logia, à Brescia, qui coûta la vie à 8 personnes lors d’une manifestation antifasciste, le 28 mai 1974. « Une sentence historique », titra le quotidien La Stampa, « car jamais on n’avait été aussi clair à désigner la responsabilité conjointe d’Ordine Nuovo (l’extrême droite) et des services secrets dans les attentats de cette période ».

Tout au long de ce procès, à Brescia, un enquêteur démontra sa connaissance encyclopédique d’une forme d’ « internationale d’extrême droite » – composée aussi de quelques Belges – qu’il a estimée « impliquée dans tous les attentats des années de plomb ». Il s’agit du lieutenant-colonel Massimo Giraudo, membre des unités antiterroristes de la police italienne. Un élément clé des procès en cours.

Occasion manquée

C’est Massimo Giraudo qui accueillit, au printemps 1998, les magistrats belges venus en Italie à la recherche de liens, de méthodes d’investigation communes, de ressemblances avec les Tueries du Brabant. À l’époque, le juge d’instruction Jean-Pol Raynal et l’avocat-général Claude Michaux venaient de reprendre le dossier. Ils l’abordaient avec un regard neuf. Les questions posées à leurs homologues italiens (lire l’épisode 1) démontrent qu’eux aussi accréditaient la thèse politique d’une déstabilisation de l’État par une sorte de commando terroriste, d’extrême droite et composé notamment de gendarmes entraînés. Mais on l’a vu, les Belges refusèrent de coopérer avec les Italiens et, à leur retour à Charleroi, ils enterrèrent cette piste politique d’un terrorisme international.

Côté italien, on dit regretter cette occasion manquée. Une source indique que la justice italienne s’apprêtait à arrêter Guérin-Sérac. « Il n’y a pas eu de partenariat judiciaire entre nos deux pays. Tout comme les États-Unis ont refusé toute coopération quand nous avons souhaité leur poser des questions relatives à l’implication de certains services américains dans les attentats des années de plomb. »

« Je n’ai jamais douté de l’implication de la DIA dans l’attentat de Bologne (NDLR : les services secrets de l’armée américaine), commente la journaliste Antonella Beccaria. Les enquêtes judiciaires ont révélé que des auteurs, des organisateurs d’attentats avaient leurs entrées voire travaillaient au sein des bases de l’OTAN situées dans le nord de l’Italie. » Pour l’autrice de Dossier Bologna, le procès qui va commencer est un moment « très, très important » pour son pays. « Jusqu’à présent, Licio Gelli et la loge P2 n’avaient été condamnés que pour entrave aux enquêtes. Là, il est question de leur responsabilité directe en termes de coordination, de financement et de mise en œuvre. »

À l’occasion de la commission rogatoire de 1998, la délégation belge s’intéressa à un informateur crucial aux yeux des magistrats italiens en charge des attentats de Milan, de Brescia et de Bologne. Un homme qui fait avancer les investigations. Son nom est longtemps resté secret. Il s’agit du repenti Gaetano Orlando, ex-fondateur du Movimento di Azione Rivoluzionara (MAR), un groupe extrémiste associé à Ordine Nuovo. C’est un tout gros poisson, proche de Stefano Delle Chiaie, l’un des leaders de l’extrême droite italienne voire internationale.

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Avril/mai 1998 : la Cellule d’enquête sur les Tueries du Brabant wallon se rend en Italie. Ces documents sont restés secrets jusqu’à aujourd’hui.

Ce qu’indique ce Gaetano Orlando ? Le leader d’extrême droite a affirmé aux enquêteurs italiens qu’il avait trouvé refuge en Belgique au mois de juin 1974, alors qu’il était suspecté et en fuite juste après l’attentat de Brescia, commis quelques semaines plus tôt.

Comme on peut le lire dans les PV d’audition ci-dessous, Gaetano Orlando détailla sa fuite. Il affirma aux policiers qu’il avait trouvé refuge en Suisse, qu’il y fut repéré et qu’il se cacha ensuite à Bruxelles. Chez Mario Spandre, un avocat qui défendit une personnalité politique d’extrême droite souvent citée dans l’affaire des Tueries du Brabant (le « baron noir » Benoît de Bonvoisin).

Dans la foulée, Orlando et Spandre auraient assisté à une réunion au siège bruxellois de l’OTAN. D’après les PV d’audition d’Orlando, il y fut question des armes que pouvait fournir Spandre et d’un coup d’État imaginé en Italie.

Bref, la justice italienne, il y a vingt ans déjà, disposait d’informations intéressantes sur un réseau d’activistes en lien avec des services secrets américains (la CIA ou plutôt la DIA, son équivalent militaire). Mais la Belgique n’en fit rien.

Belgique : reconstituer le puzzle

Dans l’ombre, forcément, le repenti Orlando a continué à aider la justice italienne à reconstituer le puzzle de la fameuse « stratégie de la tension », opérée par les États-Unis.

En Belgique, le tandem Raynal/Michaux a rendu son tablier en 2011. Jean-Pol Raynal a été le magistrat le plus longtemps en charge des Tueries du Brabant. Alors qu’il était en fin de mission, son enquête ne suivait plus vraiment d’axe précis. La piste politique a petit à petit été négligée au profit de la thèse initiale selon laquelle les tueurs seraient de simples braqueurs. Un moment, une profileuse spécialisée dans les mœurs du grand banditisme a été embauchée pour aider les enquêteurs, sans résultats évidents.

Quand elle fut appelée en renfort, au printemps 2009, Martine Michel, la sixième juge à se coltiner l’affaire, demanda illico à son greffier de remettre de l’ordre dans le dossier. Rien n’avait été inventorié. Des pièces étaient éparpillées ou avaient disparu. Ce travail de fourmi dura plus d’un an. La juge Michel repartit à zéro, relança la piste politique de l’extrême droite, chercha – enfin – à comprendre le rôle des États-Unis, enquêta sur les manipulations qui firent dévier l’enquête dès 1985/1986, voire avant.

On en reste là. À ce jour, cette piste du terrorisme international reste rangée dans l’armoire aux souvenirs.

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