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News, influence et création de conflits

En Belgique francophone, une poignée de jeunes diffusent de l’info et commentent l’actu sur les réseaux sociaux. De quoi faire paniquer vieux journalistes et parlementaires.

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Martin Groch. CC BY-SA

« On a commencé comme ça, pour informer sur les élections européennes qui étaient ouvertes pour la première fois aux jeunes de 16 ans. » En 2024, Noah Heine est encore étudiant du secondaire à Habay (Luxembourg), lorsqu’un ami et lui inaugurent la page Instagram @Politiquensemble. Succès de zinzin : le compte gagne 40 000 abonnés en à peine un an. « Et puisque ça a bien fonctionné, on a continué sur l’actualité au sens large », poursuit l’étudiant en droit de 20 ans. Le compte, depuis rebaptisé @Lexplik, publie des vidéos courtes titrées Voici tout ce qui change en Belgique le 1 er juillet ou On fait le point sur la tenue (ou non) des examens en FWB. « Le but, c’est d’expliquer et de vulgariser l’actu », en reprenant les bases. « Parce que, ça parait con, mais il y a plein de gens qui ne savent pas ce qu’est le Conseil des ministres, par exemple. » Alors, Noah Heine s’y attèle chaque jour, pour quelque 60 000 personnes sur Instagram, 75 000 sur TikTok et 40 000 autres sur Facebook. « J’aime pas trop le terme de newsinfluenceur parce que ça sous-entend qu’on est là pour influencer. Mais c’est comme ça qu’on nous appelle. » Qui est ce « nous » qui préfère être appelé « créateurs de contenus d’info » ?

En Belgique, leurs comptes se nomment Asckipe, Yurbise, En Bref, Bruxelles Dévie ou Quelcharabia. Leur succès est assez récent tandis qu’en France, HugoDécrypte officie depuis dix ans. Derrière ces pages, des jeunes d’une vingtaine d’années s’emparent de sujets d’actu en épousant les codes propres aux plateformes numériques (vidéos face cam au format vertical ou carrousels de slides). Toute autre tentative de définition des créateurs de contenus d’info s’avère périlleuse, tant lesdits contenus varient d’un compte à l’autre, voire au sein d’une même page.

Avec @Quelcharabia, Camille Terlinden résume « le charabia de l’actualité » et partage, chaque semaine, le sens d’un mot (cette semaine, c’est « rubicond »). Noah Bundula présente d’emblée @Asckipe comme « le compte que tu ne peux pas ranger dans une case » et aborde de grands sujets du moment avec malice (« Nous avons un gouvernement de victimes »), tandis que Noah Heine et ses comparses « essayent d’être impartiaux ». Adrien Goffin, alors étudiant en journalisme, a créé @Enbref en 2025 pour documenter les violences policières et les manifestations, qu’il considère trop peu traitées dans la presse. « Je suis là pour ajouter une plus-value parce que je pense que plus on est nombreux dans l’environnement médiatique, plus c’est qualitatif pour le citoyen. » Ses publications entrainent 2 millions de likes, commentaires et repartages par mois en moyenne, mais peuvent scorer jusqu’à 20 millions. Qui a dit que les jeunes se désintéressaient de l’actu ?

Des médias sans journalistes

Ces créateurs partagent un dernier point commun : ils se présentent pour la plupart comme des médias. Pour autant, sont-ils journalistes ? Ni Adrien Goffin ni Noah Heine ne le revendiquent. Peut-être parce que, comme d’autres créateurs cités, ils sont étudiants ou l’étaient au moment de lancer leurs comptes, qu’ils alimentent de manière bénévole (jusqu’à 20 h par semaine pour Lexplik). Tous deux se soucient malgré tout de respecter la déontologie du métier « apprise sur le tas ». Cette volonté de professionnalisation s’est faite au fur et à mesure et dans un contexte de crispations grandissantes dans le secteur. Car si certains produisent leurs propres contenus originaux, la plupart remâchent des infos puisées dans des journaux (payants), voire en proposent une lecture très personnelle. Des journalistes du Soir ont ainsi vu leurs productions pompées et partagées gratuitement sur les réseaux sociaux, sans toujours être cités. « La forme est protégée, mais pas le droit d’avoir accès à ce qui se passe, observe Noah Heine. Je trouve légitime d’expliquer l’info dans un format différent. » Mais s’il n’y a pas d’apport significatif par rapport à une information exclusive d’un média, il s’agit de plagiat, selon les critères du Conseil de déontologie journalistique (CDJ). L’Association des journalistes professionnels (AJP) a, de son côté, déploré des citations erronées et des modifications du sens de certaines infos.

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Martin Groch. CC BY-SA

@Yurbise se définit comme « média insolent ». Et il l’est. Sur son compte Instagram, suivi par 52 000 personnes, il s’offusque à grands coups de superlatifs des actions de nos gouvernements et se montre très critique vis-à-vis des médias. Lorsque Sarah Frères, présidente de l’AJP, a souligné certaines erreurs factuelles sur ce compte et rappelé que, « sans le travail des journalistes professionnels, il n’aurait pas beaucoup de contenu à partager », le créateur de Yurbise, Jérémie Nzita Mambu, lui a répondu tout en sarcasme et par story interposée : « Je n’existais pas il y a un an, mais c’est déjà moi le grand déstabilisateur de votre profession. » Avant d’ajouter : « Si les citoyens ne vous font plus confiance… qui en porte la responsabilité ? Un gamin de 21 ans ? Ou des décennies de drames internes, d’entre-soi, d’erreurs, de filtrage des sujets, de silences gênants, de minimisations, de fausses équivalences, de déconnexion avec la réalité ? » Conflit finalement constructif puisque des corrections sont, depuis, souvent apportées aux publications de Yurbise et les sources sont systéma­tiquement mentionnées.

Rappels déontos

La posture critique de Yurbise, pas toujours à côté de la plaque, mais invariablement irrévérencieuse, irrite aussi une de ses cibles de prédilection : le Mouvement réformateur (MR). Le 4 novembre, en commission Média au parlement de la FWB, le député libéral Chris Massaki mentionne directement Yurbise et pointe « qu’ils n’offrent pas toujours les garanties d’indépendance, de vérification des sources et de déontologie que l’on attend de la presse professionnelle ». Chris Massaki demande à la ministre Jacqueline Galant quels leviers permettraient de « mieux encadrer ce phénomè­ne émergent, sans porter atteinte à la liberté d’expression ni à l’indépendance éditoriale ».

Dans sa réponse, la ministre évoque une possible « régulation », qui a fait bondir plusieurs créateurs. Une carte blanche et, cinq mois plus tard, trois auditions sont organisées au Parlement pour démêler ce phénomène aussi nouveau qu’incompris. Yurbise, Asckipe, En Bref y sont conviés, aux côtés du CDJ, de l’AJP, du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), du Conseil supérieur de l’éducation aux médias (CSEM), des rédacteurs en chef de La Libre et du Soir ainsi que des professeurs de journalisme de l’IHECS et l’ULB.

« Lorsque des acteurs comme nous émergent, la première réaction n’est pas de chercher à comprendre leur manière de faire, mais plutôt de les cadrer, de les classer et parfois même de les mettre sous suspicion », a reproché Adrien Goffin, lors de sa prise de parole. Car une question plane durant ces auditions : faut-il créer un statut spécifique pour les créateurs de contenus d’info ? Piste balayée d’une même main par tous les auditionnés. Les créateurs de contenus d’info peuvent se dire journalistes s’ils respectent les règles de la profession : publier des infos vérifiées, de manière indépendante, dans le respect des personnes et agir loyalement. En cas de manquement à ces principes, chacun est libre de soumettre une plainte au CDJ (députés et ministres compris). Car l’instance de régulation peut se considérer comme compétente même lorsque le créateur ne se dit pas journaliste, mais partage de l’information ou qu’il publie sur un réseau social. Elle a ainsi considéré, en 2023, qu’une plainte envers Michel Henrion pour non-respect du droit de réplique était fondée, alors même qu’elle concernait des publications Facebook et Twitter. Le journaliste avait accepté d’épingler cette décision en haut de ses fils Twitter et Facebook pendant 48 heures, alors qu’il n’y était pas tenu.

Plutôt que tailler un cadre spécifique aux créateurs, Amandine Degand, chercheuse et professeure à l’IHECS, suggère plutôt de « les inviter à créer une charte qui leur imposerait de citer leurs sources, mentionner les partenariats et, pourquoi pas, de faire preuve d’humilité ». Le compte Lexplik a récemment publié sa propre charte éditoriale, sur son site.

Indépendants, mais de qui ?

Ces formats cartonnent parce qu’ils sont incarnés par des créateurs qui s’adressent de manière directe et simple à leur audience : la recette n’est pas si différente de celle du JT. Sauf qu’ils le font directement sur les plateformes qui hébergent nos vies sociales. « La proximité perçue avec les créateurs, leur authenticité revendiquée ainsi que la dimension émotionnelle et narrative des contenus jouent un rôle déterminant dans l’adhésion », analyse le Conseil supérieur de l’éducation aux médias (CSEM). Mais en se vautrant dans les plateformes, les créateurs de contenus d’info doivent jouer le jeu algorithmique, qui favorise les contenus interpelants et clivants. Avec le risque que cela abime la qualité, la véracité ou l’objectivité de leurs productions. Mais aussi leur éthique journalistique. Car sans monétisation via les plateformes ou soutien financier de leurs followers, la tentation est grande d’accepter les collaborations commerciales. Asckipe se sentira peut-être moins libre de critiquer Win for Life depuis leur collaboration commerciale du 28 juin 2026. Adrien Goffin, qui refusait les partenariats comme les dons, s’est résolu à rejoindre le parti Écolo en tant que chargé de communication. Une fonction pourtant incompatible avec le métier de journaliste, qui exige une indépendance, entre autres politique. Il continuera à animer En Bref tout en étant transparent sur son embauche, assure-t-il.

Malgré ces fragilités, les créateurs de contenus s’imposent comme des acteurs à part entière du paysage médiatique. Le passage de chaque président de parti sur le compte du vulgarisateur politique Elio Acar, au moment des élections de 2024, en est un signe. Effrayés par le vieillissement de leurs audiences et flairant l’opportunité de jouvence, de nombreux médias belges ou internationaux ont entamé des rapprochements avec des créateurs. Camille Terlinden, déjà chroniqueuse sur LN24, a rejoint cet été Sudinfo pour des capsules régulières. En 2025, Tarmac (RTBF) a fait appel à Elio Acar pour un format « qui décrypte les préoccupations des jeunes ». Et, le 20 juin 2026, la RTBF a annoncé l’ouverture de son Auvio Studio, mis à la disposition des créateurs. En plus de l’accès gratuit au matériel et à l’infrastructure, le média public leur propose un accompagnement technique et éditorial, pour dévelop­per leur projet. Reste à déterminer qui a à apprendre de qui.

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Martin Groch. Tous droits réservés
Tags
  1. Le Conseil de déontologie journalistique a rappelé (2020) que la reprise d’une info ne pouvait être un simple copié-collé.

  2. Jérémie Nzita Mambu n’a pas souhaité répondre aux questions de Médor.

  3. Comme le sont les journalistes et médias membres de l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique (l’AADJ, qui met en place le Conseil de déontologie).

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