Les yeux de la tête
Le marché des lunettes
Deux Belges sur trois souffrent de myopie, d’hypermétropie, de presbytie ou d’astigmatisme. Soit un marché de 16 millions d’yeux à recouvrir de lunettes. Mais derrière les comptoirs d’opticiens, l’enjeu de santé peut se transformer en bataille marketing : « 1+1 gratuite », « 1+1+1 gratuite », « 1+1 solaire »… Bref coup d’œil sur un marché qui explose.
Potentiellement, près de 8 millions de Belges sont mirauds. Selon le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), ils portent des lunettes (95 %), des lentilles (10 %), souvent en alternance avec des lunettes, ou recourent à la chirurgie correctrice (2,5 %). Et ce gros marché se répartit entre opticiens indépendants, magasins de chaines et enseignes low cost.
Dans le centre-ville de Namur, 16 commerces sont spécialisés dans l’optique : 6 indépendants et 10 succursales de chaines. La plupart sont regroupés le long de l’artère commerçante principale et dans quelques rues adjacentes. Mêmes constats dans le centre de Charleroi (11 boutiques) et de Mons (9). Au total l’Association professionnelle des opticiens et optométristes de Belgique (APOOB) compte 2 000 magasins d’optique en Belgique. « 60 % sont gérés par des indépendants, estime son secrétaire général Thierry Segaert, avec une tendance allant vers le partage 50/50 avec les chaines. La tendance est déjà inversée en termes de chiffre d’affaires. »
Le marché de l’optique connait une croissance de 2 à 3 % par an. Lucas Devogel, de la fédération belge du commerce Comeos, précise : « Les dépenses en lunettes ne sont généralement pas affectées par les crises économiques ou mondiales. Parallèlement, le vieillissement de la population et l’augmentation du temps d’écran renforcent le besoin de soins oculaires. »
L’embarras du choix
Toujours plus de lunettes, à des prix toujours plus attractifs. Dès la fin des années 1980, les chaines ont habitué le chaland aux slogans chocs, aux achats combinés et aux prix cassés. Tout récemment, le marché belge de l’optique a vu débarquer trois acteurs à très bas prix : Polette (2018), Lunettes Pour Tous (2022) et Blacksheep (2026) qui appartient au même groupe que Polette. Ces trois marques fondent leur modèle économique sur une réduction maximale des couts à chaque étape de la chaine de distribution : suppression des intermédiaires, maximisation des volumes, standardisation des opérations et formats de vente minimalistes. En France, une enquête de Mediapart publiée en 2020 sur Lunettes Pour Tous évoque également des objectifs de performance soutenus et un management « brutal » qui pèsent sur les salariés, de préférence des jeunes « qui présentent bien », peu diplômés et peu couteux.
Les écarts de prix vis-à-vis du marché traditionnel sont utilisés comme argument central dans le low cost, avec des slogans du type « Arrêtez de payer 500 € pour 5 € de plastique. L’industrie de l’optique repose sur des marges artificielles ». Mais cette approche économique occulte une donnée centrale : la vue est un enjeu de santé.
L’imprécision du libre-service
Derrière les étiquettes de prix, quelle est réellement la valeur optique de ces « fast lunettes » ? Les consommateurs et consommatrices ne peuvent pas évaluer à l’œil nu les qualités d’un verre ou la pertinence des options proposées. La disparité des prix s’explique par plusieurs facteurs techniques et commerciaux, mais Thierry Segaert précise que les grandes chaines recourent aussi à des « produits blancs » ou à des entrées de gammes pour baisser les prix, ce qui selon lui affecte la durabilité des traitements. En 2026, des chercheurs de la University of West Attica (Athènes) ont conclu que les différences de conception des verres influencent les performances visuelles, notamment le champ de vision utile, la sensibilité aux contrastes et le confort visuel.
Fin 2025, Testachats a commandé en ligne dix montures Blacksheep, sur la base d’un examen de vue réalisé dans une boutique Polette. Le verdict de l’optométriste cité par l’association de défense des consommateurs est sévère : aucune des paires ne convenait correctement aux yeux et au visage des sujets testeurs. L’expertise met en évidence des mesures insuffisantes, des erreurs de centrage et de correction, des traitements déficients, des défauts de montage et de finition. Autant de défaillances susceptibles d’entrainer fatigue visuelle, vision trouble, maux de tête ou douleurs cervicales. Selon Testachats, « seuls les verres unifocaux avec une faible correction peuvent éventuellement donner un résultat acceptable ».
Empiriquement, nous avons observé des difficultés similaires chez Lunettes Pour Tous. Cette expérience client fait écho aux onze plaintes contre l’enseigne déposées depuis début 2026 sur la plateforme de Test-achats. La plupart concernent la qualité des lunettes et la conformité des verres, alimentant les interrogations sur la capacité de ces modèles à bas cout à garantir un équipement optique réellement adapté aux besoins de la clientèle.
Dispositif médical à encadrer
Face aux délais d’attente pour obtenir un rendez-vous chez l’ophtalmologue, les offres low cost se présentent comme une alternative rapide, simple et peu couteuse. Sur son site, Lunettes Pour Tous insinue qu’un examen de vue en magasin remplace une consultation chez l’ophtalmologue : « Vous n’avez pas d’ordonnance et ne voulez pas attendre des mois pour obtenir un rendez-vous chez votre ophtalmologue ? » Un dossier de presse de la marque précise qu’elle propose à ses clients et clientes « un examen de vue immédiat, complet, gratuit et sans rendez-vous par nos opticiens diplômés. » Médor a interrogé la porte-parole de la société sur la nature de ces diplômes sans obtenir de réponse.
À ces prix, peu importe si l’assurance maladie-invalidité n’intervient pas pour les achats sans prescription médicale ou en ligne. Chez Polette et Blacksheep, on nous précise vaguement : « Les examens de la vue réalisés dans certains de nos show-rooms en Belgique sont effectués par des professionnels qualifiés et experts en optique. »
Les ventes sans ordonnance représentaient 67 % du marché européen en 2025 selon Statista. Une ophtalmologue bruxelloise consultée par Médor s’en inquiète : « Chez les enfants, les voies visuelles sont encore en cours de développement et il faut un contrôle médical des yeux tous les ans. Chez les adultes entre 20 et 40 ans, la vue est assez stable ; donc on conseille de consulter tous les cinq ans. Au-delà de 40 ans, un contrôle tous les deux ans permet de dépister la presbytie, le glaucome ou d’autres maladies liées à l’âge. »
Cette question est pourtant loin d’être anodine : l’évaluation de la vision et le montage d’un équipement optique requièrent des compétences distinctes, avec des conséquences directes pour la santé oculaire. L’analyse des mesures prises par l’ophtalmologue, l’orthoptiste ou l’optométriste, le choix des verres adaptés ainsi que leur centrage et leur montage exigent les compétences spécifiques d’un opticien ou d’une opticienne. Une fois poussées les portes d’une boutique d’optique, comment savoir à qui on a réellement affaire : une vendeuse, un opticien, une optométriste ?
L’INAMI recense les professionnels de la santé visuelle reconnus dans son cadre administratif – les ophtalmologues, les orthoptistes et les opticiens – ainsi que leur statut de conventionnement et leur lieu d’exercice. Sur les 4 679 opticiens recensés par l’INAMI, 3 821 sont conventionnés. Ceux-ci s’engagent à garantir aux patients l’accès à des équipements optiques remboursables à des tarifs encadrés, mais aussi à ne pas les inciter à choisir un article qui dépasse les critères minimums.
La base de données accessible en ligne identifie deux opticiens conventionnés et un non-conventionné pour les quatre show-rooms Polette/Blacksheep ; un total de trois conventionnés pour les cinq boutiques Lunettes Pour Tous. Sans réponse de la part de ces enseignes, nous ne connaissons pas plus précisément le profil et les qualifications du personnel en contact avec les clients.
Les optométristes diplômés sont plus difficiles à identifier. Si le titre est reconnu en Belgique, aucun cadre règlementaire ne définit actuellement leurs actes professionnels et ils restent en marge des dispositifs de remboursement et de référencement de l’INAMI. Médor a retrouvé sur le site de Lunettes Pour Tous deux offres d’emploi non datées concernant la recherche d’« optométristes diplômés » pour Bruxelles et Charleroi. Sans savoir si ces appels ont abouti ou aboutiront, les candidats recherchés sont décrits comme des « ambassadeurs » de la marque dotés d’un « sens du commerce », chargés notamment de fidéliser la clientèle, d’offrir une expérience unique en boutique, de contribuer au développement du chiffre d’affaires et à la réalisation des objectifs mensuels. L’emploi croise donc les soins de santé et des objectifs commerciaux.
Un mirage de démocratisation
La reconnaissance paramédicale des optométristes pourrait être une réponse structurelle aux délais d’attente en ophtalmologie, aux imprécisions techniques et médicales des services rapides et à l’opacité du marché du verre. L’Association professionnelle des opticiens et optométristes de Belgique (APOOB) plaide d’ailleurs pour sortir l’examen de vue du cadre commercial et lui accorder une reconnaissance paramédicale. « À partir du moment où je prescris, est-ce que c’est aussi à moi de vendre les équipements de correction et de tirer un bénéfice de mon diagnostic ?, interroge Thierry Segaert, opticien-optométriste et secrétaire général de l’APOOB. C’est problématique sans cadre légal mais nécessaire pour désengorger les consultations en ophtalmologie et réduire les couts. » L’ophtalmologue bruxelloise mentionnée plus haut abonde dans ce sens à une nuance près : « Les optométristes pourraient prescrire des lunettes pour les adultes, mais ils devraient être supervisés pour les patients plus jeunes en raison de la portée irréversible de certaines erreurs. »
En attendant, la santé visuelle des Belges galope à deux vitesses. D’un côté, celles et ceux qui bénéficient d’un accompagnement professionnel, d’un suivi ophtalmologique régulier et d’équipements personnalisés. De l’autre, celles et ceux qui se contentent bon gré mal gré d’une solution moins couteuse, mais aussi potentiellement moins adaptée. « 1+1+1 gratuite » n’est pas encore une prescription médicale fiable.
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« Freeform vs. Aspheric Spectacle Lenses », Cureus, 2026.
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