La vision réductrice des « savoirs situés », c’est la liste de courses identitaire : penser que la légitimité professionnelle d’un·e scientifique, journaliste ou documentariste doit nécessairement se fonder sur un genre, une expérience personnelle ou une couleur de peau.
La philosophe féministe Donna Harraway en appelle plutôt à une réflexion collective sur la façon dont les récits sont produits et par qui. Nous ajoutons volontiers : « et avec quels outils ».
« Je suis une femme, je suis Blanche, je suis de classe moyenne, je suis d’âge mûr, je suis éduquée, je suis d’origine irlandaise… J’ai toutes ces identités, voilà d’où je parle. » Ce genre de préambule énerve un peu Donna Haraway (Le Monde, avril 2026). Qui ? Donna Haraway herself. La philosophe féministe qui a forgé la théorie des « savoirs situés », dont s’inspire cette habitude de décliner son identité avant de s’autoriser un récit sur le réel. Autrefois, comme biologiste, elle observait les grands singes. Ou, plutôt, elle observait les primatologues qui étudiaient les grands singes. Elle remarque alors que, selon les époques, le genre ou la place dans la société, les scientifiques ne voient pas les mêmes choses chez les chimpanzés : certains voient la domination de mâles agressifs, d’autres (Jane Goodall, notamment) des relations sociales fondées sur la coopération. La science n’est pas « neutre ». Les récits que nous faisons de la vie des singes racontent aussi les humains qui les écrivent.
Dans Primate visions (1989), Donna Haraway porte un énorme coup à la conception de l’objectivité, telle qu’elle était alors en vigueur dans la science. Elle a conduit de nombreux auteurs et autrices à s’interroger sur la façon dont leurs identités coloraient leurs récits et à identifier des regards dominants (voir notre enquête « Les journalistes [se] racontent » p. 14). La vision réductrice de cette idée salutaire, c’est la liste de courses identitaire : penser que la légitimité professionnelle d’un·e scientifique, journaliste ou documentariste doit nécessairement se fonder sur un genre, une expérience personnelle ou une couleur de peau. La philosophe américaine en appelle plutôt à une réflexion collective sur la façon dont les récits sont produits et par qui.
Nous ajoutons volontiers : « et avec quels outils ». Car la technologie, comme les mécanismes de domination, influence notre récit du monde et crée de nouveaux conformismes, de nouveaux biais et de nouvelles soumissions. Un autre philosophe, le Français Bernard Stiegler, nous avait adressé, aux premiers soubresauts de Médor, un mot d’encouragement. Faire naitre un magazine était, selon lui, « une très bonne nouvelle » dans une Europe bien en peine de se trouver des outils adéquats pour raconter le monde.
Aujourd’hui, une partie de nos idées, conversations, données personnelles et recherches numériques loge à Saint-Ghislain, dans le Hainaut. C’est là que se trouve le premier data center installé par Google sur le sol européen. Dès 2005, la société américaine a été accueillie à bras ouverts par les autorités belges et wallonnes et, depuis, ne cesse d’agrandir ses installations, dans une grande opacité. Les retombées économiques sont difficiles à évaluer ; l’emploi est resté limité, mais Google, lui, n’a cessé d’amasser les milliards. Les effets de l’ultracapitalisme numérique sur le respect de la vie privée et la prise de pouvoir sont, en revanche, bien connus. Dans notre enquête (« Les centres de données mettent la Belgique sous tension », p. 28), nous faisons aussi le point sur l’impact énergétique et environnemental de ce géant qui s’étend sur le sol wallon. À terme, la consommation des centres de données en Belgique pourrait équivaloir à celle de 2,5 millions de ménages.
Stiegler voyait la révolution numérique comme porteuse du pire et du meilleur. La consommation passive, sans prise sur l’algorithme et ceux qui le manipulent, ne peut que nous conduire à la crise (le moment où on doit faire un choix de société). Notre portrait d’un youtubeur bruxellois branché « mangas et musculation » nous donne un exemple effarant du masculinisme toxique en ligne (p. 24). Face à cette menace numérique, Stiegler suggérait de (re)devenir des utilisateurs et utilisatrices. Utiliser le numérique, à la manière d’un menuisier qui apprend à façonner des meubles, engranger des savoirs (vivre et faire) et les enrichir. Cette recommandation résonne, alors que le chercheur Martin Willame constate : « À ma connaissance, il n’y a aucun expert ‘centres de données’ dans les cabinets des ministres en charge au niveau de la Région wallonne. »
Il est urgent de voir émerger une génération qui maitrise les données, sur un plan technique, mais aussi éthique, environnemental et politique. Pour nous aider à nous réapproprier ce champ aujourd’hui opaque.
Loin des circuits électriques, cette réappropriation est à l’œuvre. Depuis une dizaine d’années, des collectifs se mettent en place pour sauver les sentiers publics de leur accaparement par des intérêts privés ou de leur abandon par les autorités (voir notre enquête « Sauvons les sentiers ! » p. 114). Ces « sentiéristes », comme les appelle l’Association des propriétaires ruraux, ont appris la loi, développé des outils cartographiques, des stratégies, et créé un mouvement pour la protection de la petite voirie. Une façon de « hacker » le système pour protéger un bien commun.
Comme les primatologues, les personnes qui observent le web n’y voient pas toutes les mêmes choses. Certains y voient une usine à propagande. D’autres, dont les pionniers du web, continuent d’y apercevoir un espace où échanger des savoirs et des expériences. Mettre en avant celles et ceux qui défendent ce modèle est aussi urgent, et bon pour la santé mentale, que de s’émerveiller sur les sentiers. On peut même tenter de faire les deux. Mais pas en même temps.