Lire les corps torturés
Illustrations (CC BY-NC-ND) : Antonin Lefevre
Texte (CC BY-NC-ND) : Céline Mouchart
Illustrations (CC BY-NC-ND) : Antonin Lefevre
Publié le
L’asbl Constats réalise des rapports pour les personnes demandeuses d’asile victimes de torture. Ces documents factuels contribuent à prouver les violences subies, justifiant ainsi une protection de la Belgique. Mais, pour accéder au service d’Isabelle et de ses collègues, les personnes en exil doivent patienter jusqu’à un an.
Isabelle ferme les rideaux de son cabinet, s’assoit sur un tabouret à roulettes en simili-cuir bleu et commence l’examen.
- Ici, c’est quoi ?, demande-t-elle.
- Ça, c’était avec la crosse d’un fusil, deuxième arrestation, répond-il en mimant le coup qu’on lui a donné dans le nez.
- Et les dents manquantes, c’était avec quel objet ?
- Les dents, c’était un coup de Rangers, rétorque-t-il d’un ton sûr.
À chaque cicatrice, il lève la tête et mime la façon dont on lui a donné le coup qui l’a marqué à vie. Un coup de couteau, TCHAK. Des brûlures de cigarettes, TCHH. Des coups de matraque, BAM BAM. Il imite avec précision le geste qui l’a frappé et les mots qui lui ont été dits.
Isabelle passe à l’examen du dos et des bras. Ousmane retire son haut, s’assoit et met en évidence son échine en se tordant, la tête en bas. Avec à la main une règle et un otoscope lui servant de torche, elle regarde, appliquée, chaque morceau de sa chair à travers ses lunettes rouges plantées sur le bout du nez, avant de s’asseoir, droite, de mettre une branche de ses lunettes à la bouche et de lancer, dubitative :
- Je ne sais pas par où commencer, il y a tellement de cicatrices sur cette zone… Je vais compter toutes celles qui se ressemblent et les réunir dans le rapport.
Elle reprend son otoscope et se met à mesurer l’intégralité des balafres présentes sur le dos d’Ousmane :
- « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12… 32. On peut noter : “Une trentaine de cicatrices hyperpigmentées de tailles et dimensions variées, la plus grande étant de 5 centimètres sur 2 et la plus petite de 0,4 sur 0,2” », dicte-t-elle à Marie, qui fait son assistanat de médecin ici et qui rédige le rapport simultanément à l’examen.
L’appel à la prière retentit sur le haut-parleur du téléphone d’Ousmane. Il l’éteint en s’excusant avant de reprendre place sur son tabouret.
- Et ici, sur le bras, c’est quoi ?, reprend Isabelle.
- Ça, c’est un militaire qui m’a mordu à la deuxième arrestation aussi.
- Ah oui ! On voit la trace de l’arcade dentaire. Là, ça ne peut être qu’une morsure. Pour se mordre ici soi-même, c’est difficile et ce ne serait pas dans ce sens-là. C’est important de mettre ça dans le rapport, de pouvoir dire que les blessures ne peuvent pas être auto-infligées.
Après de longues minutes d’examen, Isabelle s’arrête, s’éloigne du corps dénudé de son patient, regarde quelques secondes dans le vide, pensive, avant de constater : « Là, on va avoir besoin de plus de temps. On va devoir rajouter une cinquième consultation, il y a trop de cicatrices. »
Ousmane s’est déjà vu refuser l’asile en Belgique après avoir été torturé en Guinée par les forces de l’ordre. Ce constat, qui prouvera les tortures subies, c’est sa dernière chance pour obtenir enfin une protection, sinon c’est la rue ou, pire, le retour en Guinée. Pour lui ce n’est pas une option : « J’ai peur pour l’avenir, qu’on me renvoie au pays. Il n’y a pas de doutes, ils me tueront là-bas. »
Le rapport d’Isabelle est l’ultime planche de salut pour Ousmane.
Lorsqu’une personne demande l’asile en Europe, elle peut fournir une série de documents servant à prouver aux organismes compétents que l’histoire qu’elle raconte est bien vraie. Dans le cas d’une personne ayant été victime de torture, l’officier de protection interrogeant le demandeur ou la demandeuse d’asile ne peut pas lui réclamer de voir les marques laissées sur son corps. Ajouter un document officiel d’un médecin attestant ou non des sévices subis peut donc faire basculer la balance.
À la création de l’asbl Constats, en 2009, les quatre médecins à la base du projet (dont Isabelle) ont commencé leurs consultations en suivant la méthodologie du Protocole d’Istanbul, l’outil de référence de l’ONU pour évaluer les victimes présumées d’actes de torture. Depuis, Isabelle est spécialiste des marques sur le corps. Une cicatrice de machette ne ressemble pas à celle d’une baïonnette, d’une cigarette, d’un poste à souder, d’un fouet ou d’un fer à repasser. Isabelle peut les différencier des piqûres d’insectes, des allergies, des scarifications ethniques ou des blessures auto-infligées. La réalisation d’une expertise s’étend sur plusieurs mois. Elle représente en moyenne dix heures de travail réparties entre les consultations, la rédaction du rapport et le travail de réseau pour réinsérer le patient ou la patiente dans un parcours de soins.
Un constat : pour quoi faire ?
« Dans un premier temps, on voit la personne et elle nous explique tout son récit en détail, explique Jamie, l’assistante administrative de l’association. Si elle s’est fait menotter, on lui demande comment, où, avec qui, quand, s’il lui reste des marques. Dans un second temps, elle se déshabille et on procède à l’examen médical des cicatrices. On note dans un tableau la compatibilité entre la cicatrice, par quoi elle aurait pu être causée et en quoi elle peut ou non être en lien avec le récit de la personne. On crée un constat en tant qu’expert·es à partir de ce qu’on voit et c’est là que notre travail est objectif, on ne peut rien inventer. »
Progressivement, l’asbl Constats a constitué un réseau de médecins formés aux expertises en Belgique francophone. Lorsqu’ils ou elles ont du temps pour prendre des dossiers, Jamie leur envoie un cas. Certains en prennent un par an, d’autres un par mois. Ces médecins peuvent réaliser leurs constats directement dans leur cabinet médical ou venir au centre médical de Molenbeek où une salle leur est prêtée.
Esprits torturés
Début octobre, Bruxelles est clémente, il fait encore suffisamment beau pour manger sur la terrasse du cabinet avec un plaid sur les épaules. L’équipe médicale s’y retrouve pour engloutir un Tupperware réchauffé entre deux consultations. Les discussions fusent autour des absences : quatre collègues en burn-out, deux en congé de maternité, d’autres ne souhaitent plus continuer, car ils ne peuvent plus le supporter. L’équipe est réduite alors que les demandes de constats s’accumulent.
- Bonne nouvelle ! Cette semaine, nous avons sept nouvelles recrues. Du jamais-vu ! s’exclame Isabelle.
Mais pour les former, d’anciens médecins doivent effectuer une première expertise avec elles. Racine se dévoue, il commencera une formation avec un nouveau dès la semaine prochaine. Tous les médecins sont rémunérés correctement pour leurs consultations, 50 euros par heure. Un financement des Nations unies ayant été assuré jusqu’à janvier 2026. Mais la difficulté majeure est plutôt de trouver des médecins volontaires, formé·es, qui tiennent le coup. « Il y en a toujours qui commencent et qui n’arrivent pas à continuer », explique Isabelle. Ils sont donc une équipe de quinze à travers la Belgique francophone qui se renouvelle régulièrement.
Aujourd’hui, pour pouvoir fixer un rendez-vous, il faut faire patienter les gens pendant plus d’un an. Une liste d’attente interminable. Pour réduire la file, en période de vacances, Isabelle peut enchaîner cinq jours exclusivement de constats. « Moi, je me mets des rendez-vous en plus tout le temps. J’aimerais bien faire moins de constats et avoir plus de temps libre, mais il y a trop de médecins à former pour le moment », le turnover ne s’arrête pas.
Pour trouver de nouveaux praticiens et praticiennes, l’association organise deux ou trois formations gratuites par an. La dernière de l’année 2025 a lieu un soir de semaine, début novembre, seize participants sont réunis dans le bureau d’Isabelle pour déguster des sandwichs tout en en apprenant plus sur la demande d’asile, la reconnaissance des cicatrices et la rédaction d’un rapport. Celle-ci est obligatoire pour réaliser des constats avec l’association. « J’ai peur de ne pas savoir faire ça correctement, de me tromper, de desservir mes patients et patientes et donc je ne me sens pas encore suffisamment outillée pour faire des constats alors qu’on me les demande souvent dans ma maison médicale », confie une médecin participant à la formation.
Isabelle, elle, a 63 ans, vingt ans d’expérience dans les constats et plus d’une centaine de rapports circonstanciés à son actif : « Le choc, j’arrive à l’encaisser maintenant, mais pendant des années j’avais ces histoires qui me tournaient dans la tête et il fallait que j’aille me changer les idées en allant danser la salsa ou en m’occupant de mon jardin. Après une activité, tout s’évacue. Le fait d’en parler avec mes collègues aussi ça aide. Nous, les médecins, on est drillés à ça, on ne peut pas montrer que ce qu’on voit et entend nous affecte. » Isabelle pratique dans une salle de consultation qui a un air de salon, spacieuse, décorée d’objets d’ailleurs – seule la table d’examen trônant au milieu de la pièce trahit la nature du lieu. Elle veut que sa patientèle se sente à l’aise, elle propose toujours un verre d’eau et arbore un sourire accueillant.
Alors, quand Ousmane continue à lui raconter son histoire, elle écoute, s’assure qu’il va bien, mais ne tangue jamais. Son visage reste neutre, sa posture professionnelle. Elle lui pose des questions difficiles et reçoit des réponses difficiles.
- J’ai dormi dehors, près de la gare du Midi, hier.
- Mon père, il me frappait avec tout ce qu’il trouvait : des fils électriques, des branches, des ceintures, des chaises.
- On faisait nos besoins dans un seau dans la cellule, on était quatre personnes, on dormait sur le ciment et on ne pouvait pas se laver.
- Ils nous faisaient sortir nus et nous violaient la nuit.
Parfois lorsque Isabelle lui pose des questions, Ousmane a l’air absent, ailleurs. Lors de l’examen physique, à la mi-décembre, il se cache les yeux avec sa main tout en expliquant d’où vient chaque cicatrice, il répète et répète son histoire. Et puis, il pleure à grosses larmes :
- J’ai beaucoup mal à la tête là, c’est pas facile.
Il craque et elle est à l’écoute, le ramène à l’instant présent. Malgré les années d’expérience, parfois Isabelle aussi fatigue avec ce travail lourd : « Avant, je retenais très bien les histoires de mes constats. Maintenant, j’en ai tellement, qu’il m’arrive de les confondre et je dois donc me replonger dans le dossier avant de revoir la personne. On dirait que mon esprit fait exprès d’oublier certaines choses avec l’accumulation, mais heureusement ça revient vite. Et ça m’arrive seulement avec les constats, pas du tout avec le reste de mon travail de médecin généraliste. »
Faire un pas en arrière, en équipe
Il est 19 heures un jeudi soir fin novembre, les neuf praticien·nes de l’asbl Constats présents ont, pour la plupart, fini leurs journées de travail dans leurs cabinets respectifs, il y a à peine une heure. La salle de consultation d’Isabelle s’est transformée : la table d’examen poussée contre le mur, les chaises placées en cercle, le bureau devenu un grand buffet. Les chaises qui accueillent d’habitude sa patientèle sont occupées par des médecins. La soupe à l’oignon est servie. L’ambiance est conviviale, les collègues apprennent à se connaître serrés dans cette grande salle d’examen devenue une petite salle à manger. Lorsque les estomacs sont bien remplis, Lauraline lance la séance. Elle intervient pour l’asbl OXO, qui anime, entre autres, des intervisions avec des équipes pour prévenir le stress vicariant, un traumatisme par procuration à force d’entendre des récits violents. La session commence, les participants partagent des questionnements et des vécus.
- Comment continuer à aider sans me pousser à bout ?
- On prend tellement de temps à faire revivre des choses traumatiques sans avoir le temps de prendre soin des personnes correctement. Heureusement qu’on le fait, mais qu’est-ce qu’on nous pousse à faire ! ?
- Jusqu’où on va pour avoir une vérité et quel va être l’impact psychologique sur la personne ?
Un participant raconte le cas d’un constat particulièrement compliqué qui le suit depuis plus d’un an. Au fil de l’histoire, cet homme souriant s’écroule ; tout comme Ousmane, au même endroit, il éclate en sanglots. Tout le monde est à l’écoute. Il reprend ses esprits et conclut : « En vérité, je n’ai pas d’endroit où déposer tout ça. Ça m’arrive de comprendre que je suis saturé avec ce que j’entends et que j’ai besoin d’en parler, mais je n’ai nulle part. Je ne m’attendais pas à parler autant et que ça me libère à ce point, de pouvoir me sentir fragile, ça m’a fait du bien. »
Ces intervisions ont été mises en place justement pour ça, pour « discuter d’une situation qui gratte encore un peu », explique Lauraline. « Au début, on parlait juste des cas qu’on rencontrait entre nous. Puis, il y a eu beaucoup d’abandons. On a donc mis en place des intervisions pour encourager les médecins à rester », contextualise Isabelle. Jamie ajoute : « Parfois, il y a des trucs qui restent bloqués et on a besoin de débriefer, mais sans avoir vraiment de collègue direct. »
Sur le ton de l’humour, Isabelle clôture la séance : « Il faut vraiment que je réserve le gîte pour le festival Esperanzah ! Ça va nous faire du bien, c’est un peu comme notre team building de tenir le stand de Constats là-bas. » Tout le monde repart un peu plus léger.
Asbl en danger
Un mois plus tard, les chaises sont remises en place, la soupe à l’oignon a disparu et la table d’examen est revenue au centre de la salle de consultation. Ousmane est assis, une dernière fois, en face d’Isabelle. Elle demande à revoir quelques cicatrices sur son corps qu’elle craint d’avoir mal notées. Elle pianote sur son clavier, fignole : « Ça prend du temps, c’est un travail de fourmi à la fin », lance-t-elle pour justifier son silence avant de conclure : « Eh bien voilà, je crois qu’on a fini. »
Le rapport rédigé fait seize pages, sans compter les nombreuses annexes médicales. Il retrace l’histoire d’Ousmane et liste dans un tableau l’intégralité des marques présentes sur son corps. Le document lui sera remis ainsi qu’à son avocate, avant d’être envoyé au CGRA pour que sa demande d’asile soit réévaluée.
Ce rapport un impact décisif sur la vie d’Ousmane comme pour beaucoup d’autres patients. Mais l’asbl Constats est en danger pour la suite. En janvier 2026, l’association s’est vu retirer son financement octroyé depuis quinze ans par le Fonds de contributions volontaires des Nations unies, à la suite des réductions drastiques du budget total du Fonds : 88 % en moins qu’en 2025 !
Le Fonds explique ces réductions budgétaires par « un contexte mondial turbulent » qui le « confronte à une crise financière sans précédent en plus de quarante ans d’existence, marquée par une baisse substantielle des contributions volontaires alors que la demande d’aide continue de croître ». Le Fonds a pu subventionner cette année seulement 14 % de l’ensemble des demandes, soit 419 pour 2026.
Lorsque Ousmane quitte Isabelle, elle encode sa dernière heure de travail pour ce constat. Il aura pris dix-sept heures. Elle lui a recensé 228 cicatrices.
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Le prénom du patient a été modifié pour garantir la confidentialité.
↩ -
Instrument médical permettant l’examen des oreilles. Lors des consultations, Isabelle s’en sert comme lampe torche.
↩ -
Scène reconstituée sur la base de deux consultations, mixées en une. Celles avec Ousmane ont eu lieu de mi-octobre à début janvier.
↩ -
Le Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA) examine les demandes d’asile et octroie - ou non - une protection.
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