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Pierre-Édouard Stérin, l’exilé réac

Catho-identitaire, réactionnaire et proche de l’extrême droite, le milliardaire Pierre-Édouard Stérin est Français mais habite à Lasne, dans le Brabant wallon. Une base opérationnelle depuis laquelle il entend servir le « bien commun » et surtout « sauver la France », avec de solides connexions de ce côté-ci de la frontière.

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Olivier Touron. Tous droits réservés

C’est une soirée un peu particulière. En ce mercredi 4 juin 2025, un gala caritatif au concept présenté comme « innovant » se tient au Théâtre des Galeries, à Bruxelles : devant un parterre de plusieurs centaines de donateurs confortablement installés dans les sièges rouges de l’hémicycle, les représentants et coordinatrices de neuf associations triées sur le volet se relaient sur scène. En quelques minutes à peine, ils ont chacun la lourde tâche de présenter leur « projet ». Les uns préviennent le suicide ou offrent un hébergement d’urgence à des personnes vulnérables ; les autres accompagnent de jeunes ex-détenus dans leur réinsertion sociale. Selon la teneur du « pitch », et selon les émotions suscitées, les donateurs décident de brandir leur pancarte, plus ou moins nombreux, plus ou moins souvent, afin d’alourdir la cagnotte à la manière d’une vente aux enchères.

« C’est la troisième fois que je fais la “Nuit du Bien commun”, c’est la troisième fois qu’elle est à Bruxelles, et nous sommes déjà à la soirée record », annonce la commissaire-priseuse, dont l’enthousiasme contagieux ouvre la vidéo best of de ladite « soirée record », au cours de laquelle un total de 561 300 euros de dons défiscalisés sont récoltés. La communication officielle ne précise cependant pas que ce soir-là, les réjouissances ont été brièvement interrompues par une odeur nauséabonde. Des activistes réunis sous la bannière de la Section carrément anti-Stérin (SCAS) se sont mêlés aux convives pour répandre de l’acide butyrique et des huiles essentielles d’ail sur la moquette du théâtre. Ils accusent la Nuit du Bien commun de nourrir les grandes lubies de Pierre-Édouard Stérin, cofondateur de ces événements et actionnaire de la société qui les organise.

C’est que le pedigree du milliardaire français, exilé fiscal en Belgique, ne passe plus vraiment inaperçu : en finançant des projets aux valeurs ultra-conservatrices, l’homme d’affaires caresse le doux rêve de faire gagner l’extrême droite dans les urnes et dans les têtes.

Un patriotisme aux limites fiscales

Plutôt du genre discret, Pierre-Édouard Stérin façonne lui-même sa propre success-story, qu’il distille soigneusement dans des podcasts ou médias alignés. Le natif d’Évreux, 51 ans, raconte ainsi avoir entamé sa carrière avec 5 000 euros donnés par ses parents, mais également avoir déshérité ses cinq enfants, afin d’éviter qu’ils ne se muent en « sales petits bourgeois ». Cofondateur de Smartbox, qui commercialise les coffrets cadeaux Bongo et abreuve l’essentiel de son portefeuille, ce fervent croyant dit aussi être animé par la volonté de devenir un saint, un vrai, espérant un jour rejoindre le paradis…

Le seul éden qu’il a trouvé jusqu’ici reste celui qu’il habite depuis 2012, en Belgique. Au lendemain de l’élection du socialiste François Hollande à la présidence française, celui qui se définit comme libéral, catholique et patriote, démontre par l’absurde que son patriotisme se heurte à des limites fiscales : la famille Stérin déménage à Ohain, au cœur du Brabant wallon, dans une villa de six chambres, trois salles de bain, louée 3 000 euros par mois. Mais les raisons de l’exode sont ailleurs. Dans Le Soir, le chef de clan s’avoue surtout séduit par les avantages qu’offre la Belgique en matière d’exonération d’impôts sur les sociétés ou de taxation – inexistante – sur les plus-values à la revente d’entreprises. Le retour en mère patrie, maintes fois annoncé depuis, se fait toujours attendre.

Si la Nuit du Bien commun avait été épinglée dès 2021 par Libération pour son financement d’associations « liées aux sphères catholiques dures », Pierre-Édouard Stérin était relativement méconnu du grand public jusqu’au printemps 2024. La Lettre et L’Humanité révèlent alors ses plans pour « servir et sauver la France », grâce à 150 millions d’euros distribués à des institutions, des think tanks ou des programmes de formation. Une feuille de route intitulée « Périclès », dont l’acronyme kilométrique – Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes – suffit à comprendre les desseins, stipule noir sur blanc sa volonté de « permettre la victoire idéologique, électorale et politique » d’une union des droites françaises.

Jésus, l’Odyssée et le Graal

« Je suis catholique pratiquant et je m’inspire de la parabole des talents : Jésus m’a donné des qualités. Je sais gagner de l’argent, mais il m’a donné ce don pour en faire profiter ceux qui n’ont pas cette chance », prophétisait-il dans Challenges, en 2021. C’est alors une année de grande rédemption pour l’autoproclamé philanthrope : le Brabançon d’adoption, pas encore milliardaire, annonce léguer ses 800 millions d’euros d’actifs au service du « bien commun ». Il crée le Fonds du bien commun, une dénomination forcément d’inspiration catho, et les financements octroyés par la structure témoignent de sa vision de l’intérêt général, ou plutôt de sa « croisade sociétale » : dans la liste des heureux élus, figurent des associations et des projets porteurs de valeurs chrétiennes intégristes, antiféministes ou natalistes, comme le souligne l’Observatoire des multinationales.

Ce média en ligne français a par ail­leurs investigué sur l’architecture complexe de l’empire Stérin, dont la kyrielle de sociétés et les ramifications mènent inévitablement à la Belgique et plus particulièrement à son nouveau domicile de Lasne. Une quinzaine d’entités y sont enregis­trées, parmi lesquelles deux holdings au nom aussi messianique que leur objet : « Odyssée » fait office de coupole du Fonds du bien commun, tandis que « Graal » alimente le projet Périclès.

Depuis l’été 2025, l’essentiel de ces sociétés est manœuvré à partir de Lemahieu Holding, une maison mère également basée à Lasne, dont le capital atteint près de 1,4 milliard d’euros, et que Stérin a ironiquement baptisée en référence au journaliste de L’Humanité qui a dévoilé dans les grandes largeurs les ambitions de Périclès… « La Belgique est sa base opérationnelle, mais la cible reste la France. C’est en France qu’il souhaite peser sur les événements politiques », recentre Marco Van Hees, ancien député fédéral PTB, spécialiste de la fiscalité et auteur en 2024 d’un Guide du richard.

Chahuté un peu partout

Il n’empêche que l’ombre de Pierre-Édouard Stérin plane bel et bien de ce côté-ci de la frontière. Lancée en 2017 à Paris, avant que le concept ne soit exporté dans plusieurs villes de France ou en Suisse, la fameuse « Nuit du Bien commun » connaît donc sa version bruxelloise. En 2022, 2023, puis 2025, « Bruxelles pour le bien commun » récolte plus de 1,5 million d’euros en faveur de 27 projets qui semblent refléter le tissu associatif de la capitale, à l’instar des Petits Riens, loin des marqueurs idéologiques repérés parmi les galas français du même genre. Ce qui n’a pas pour autant permis d’éviter les perturbations : Stérin est le cofondateur de ce concept caritatif, aux côtés de Stanislas Billot de Lochner. « Monsieur Stérin n’a aucun lien avec l’événement bruxellois : ni financement, ni lien de gouvernance, et il n’y est jamais venu, écrit ce dernier. Il s’agit d’un événement local porté par des dirigeants bruxellois. »

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Olivier Touron. Tous droits réservés

Du côté des « dirigeants bruxellois », on prolonge naturellement ce discours de la « totale indépendance ». Chaque soirée mise sur pied dispose de ses propres sponsors et mécènes, précise-t-on. Bruxelles pour le bien commun peut par exemple compter sur le soutien de Philippe Le Hodey, membre de la famille propriétaire du groupe de presse IPM, sur la fondation de la banque Degroof Petercam, mais aussi, lors de la dernière édition, sur l’animation au micro de John-Alexander Bogaerts, fondateur du cercle d’affaires B19 et éditeur responsable du journal satirique Pan et de la publication gratuite Zoute People.

Plus globalement, la volonté des organisateurs est désormais de se tenir à distance de Pierre-Édouard Stérin. Pour tenter d’éteindre le feu, alors que ces événements caritatifs sont chahutés un peu partout, en France, en Suisse, en Belgique, l’organisation centrale a publié un communiqué, début juin 2025 : ses trois membres fondateurs, Pierre-Édouard Stérin, Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, ont officiellement quitté le conseil d’administration du fonds de dotation de la Nuit du Bien commun. Des « éléments de langage », consultés par Médor et révélés par L’Humanité, ont même été envoyés aux associations lauréates : à l’appui de modèles de courriels, ainsi que des réponses types à des questions journalistiques ou à des commentaires sur les réseaux sociaux, il s’agit de lisser l’image d’un événement « apolitique et aconfessionnel », qui « ne doit pas être l’otage de procès d’intention ».

Les connexions demeurent cependant difficiles à débrancher : Stérin est toujours actionnaire d’Obole, l’unique société productrice de l’ensemble des soirées estampillées « LNBC ». Cette société était codirigée pendant plusieurs années par Thibault Farrenq, candidat suppléant de l’alliance Ciotti-Le Pen aux législatives françaises de 2024 et qui, deux ans auparavant, contait le « terrible exercice » de la sélection des associations, sur la scène du Théâtre des Galeries, à Bruxelles. La prochaine édition de la capitale devra en tout cas se trouver une nouvelle salle : le Théâtre des Galeries, soucieux de ne plus s’associer aux éventuelles futures polémiques, déclare ne plus vouloir accueillir l’événement. À la fin de l’été 2024, la Fondation Roi Baudouin, qui avait soutenu les deux premières éditions en hébergeant la collecte de dons, avait déjà réalisé ce pas de côté à la suite d’une enquête du Vif sur les réseaux belges de Pierre-Édouard Stérin.

Guérilla juridique et réalité virtuelle

En attendant, une autre initiative aux teintes noir-jaune-rouge entend s’activer pour ce qu’elle appelle « la défense du bien commun ». Il s’agit de Justitia, un collectif d’avocats franco-belge dirigé par Aymeric de Lamotte, ancien élu du MR à Woluwe-Saint-Pierre, parti ensuite à la droite de la droite, sur les Listes Destexhe. Cité dans la note Périclès, qui prévoyait une « cocréation » de Justitia en 2023, ce Bruxellois est censé mener de front une « guérilla juridique ». Des termes qu’il récuse. « Je n’ai jamais été envisagé comme la tête juridique de Périclès », affirme-t-il, arguant ne pas avoir été consulté par les équipes de Pierre-Édouard Stérin en amont de la rédaction de ce document. « Je suis là depuis le début de Justitia, que Périclès – structure indépendante, extérieure – a aidé financièrement, parmi d’autres donateurs. »

Le dernier rapport d’activités de l’Institut Thomas More, le think tank qui chapeaute Justitia, laisse quant à lui peu de doute sur ses chevaux de bataille. « [Le collectif] organise et professionnalise le contentieux stratégique au service du bien commun et œuvre au redressement et à la pérennité de notre civilisation européenne », est-il précisé. Début 2025, Libération avait justement repéré Aymeric de Lamotte parmi les invités d’un dîner de levée de fonds pour établir « un club privé réservé aux Blancs dans le centre de Paris », avant de remplacer le terme « Blancs » par « Européens ».

Pour l’ancien du MR, les mots ont un sens qu’il faut manier avec autant de conviction que de précaution. Quand Justitia assure lutter contre les « nouvelles intolérances », lui parle de fléaux comme le « wokisme », la « théorie du genre » ou les « antifascistes ». Des positions qu’il refuse de placer à l’extrême droite, mais qui ont séduit Pierre-Édouard Stérin, rencontré lors d’une Nuit du Bien commun parisienne, et dont il dit partager les valeurs « libérales et conservatrices ». Des valeurs qui se retrouvent dans les 27 procédures conduites par le collectif Justitia en 2024, dont huit en Belgique : outre quatre recours contre le guide d’éducation sexuelle EVRAS, Aymeric de Lamotte s’est également fait le défenseur de l’Observatoire européen des fondamentalismes face à Farida Tahar, députée écolo bruxelloise, et Ibrahim Ouassari, CEO de MolenGeek, tous deux qualifiés d’« islamistes ».

La philanthropie de Stérin ne se limite donc pas à l’associatif et le milliardaire place ses pions dans des secteurs très variés. En Belgique, il détient notamment des participations dans la filière nucléaire, depuis que son fonds Otium Capital s’est impliqué dans le sauvetage des Ateliers de la Meuse, à Liège, par le biais d’une opération subsidiée à hauteur de deux millions d’euros par la Région wallonne. Plus récemment, Le Monde et Télérama détail­laient ses pérégrinations dans le domaine de la réalité virtuelle : au Musée royal de l’Armée, à Bruxelles, le studio belge dans lequel il a investi, Sandora, proposait cette année de revivre l’épopée de Napoléon, alors présenté comme le « sauveur de la Révolution ». Et permettait déjà de retenir une bonne leçon : c’est toujours mieux d’être du côté de ceux qui écrivent l’Histoire.

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  1. La demande d’entretien de Médor avec Pierre-Édouard Stérin, formulée auprès de son fonds d’investissement Otium Capital, est restée sans réponse.

  2. Au 31 octobre 2025, date du bouclage de Médor.

  3. Le rapport d’activités 2024 de l’Institut Thomas More les qualifie d’« islamistes », sans pour autant les nommer. Tous deux attaquaient l’Observatoire européen des fondamentalismes parce qu’il les associait notamment aux Frères musulmans sur X.

  4. Contacté, Wallonie Entreprendre précise que le partenariat avec Alfeor dont Otium Capital est actionnaire à 61 %, a été « soumis à une procédure KYC (Know Your Customer) rigoureuse » et que « la gouvernance d’Alfeor reflète la pluralité des acteurs économiques engagés dans ce projet ».

  5. Baudouin de Troostembergh, cofondateur de Sandora et proche de Pierre-Édouard Stérin, n’a pas répondu aux sollicitations de Médor.

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