Les forêts fantômes
Go Forest
Investissez dans un futur plus vert : plantez des arbres avec nous. Le message de Go Forest, start-up flamande de plantation d’arbres (178 000 en Belgique depuis 2020), est clair, la solution est simple. Trop simple ? Entre espoirs et fantasmes, promesses et fantômes, que se passe-t-il vraiment en forêt ?
Il était un bois. Un bois à impact. Un bois pour le carbone, pour la nature, pour l’avenir. Un bois, quelque part à Lasne. Un bois pour le moment sans arbres.
Sarah Parent sourit, penchée sur un fourbi d’aiguilles. En ce matin de janvier 2023, des pins de Corse allaient être plantés, et puis des tilleuls, et des érables aussi, le tout bordé d’une lisière favorable à la biodiversité, cinq mille arbres en tout. L’hiver précédent, les vieux pins sylvestres avaient tous été coupés, deux hectares et demi vidés. Enfin, on reboisait. Et c’était en partie grâce à Sarah.
Sarah Parent n’est pas forestière. Son monde à elle, c’est celui de l’image. Diplômée en communication, passée par le marketing, le luxe et le design, la Flamande arrive sur sa trentaine, fatiguée du superficiel. En 2020, elle claque la porte et lance sa propre start-up, « pour rendre la planète plus verte », résume-t-elle. Son nom : Go Forest. L’idée : encourager les privés à financer des plantations d’arbres. Et « rendre la plantation cool ».
Pour cela, la CEO, pour Chief Ecological Officer, affûte sa com : canopées vues du ciel façon Yann-Arthus Bertrand, calendrier 2026 d’hommes nus en forêt, et même une « chanson climat » pour la Saint-Valentin, #lovenature. « Il y a les green-minded people, mais, en fait, 99 % de la société ne l’est pas. » Go Forest s’adresse à ces profils médians, au middenwegactivisme, opposés à la déforestation sans savoir la définir vraiment. Sarah Parent résume sa vision dans un livre autobiographique, Not your average climate activist, où s’égrènent les ecohacks, des « conseils verts » comme « compenser son vol en avion » ou, sans surprise, « planter une forêt ».
Le business model est simple : Go Forest vend des « solutions » pour qui veut planter. La start-up identifie des projets de reforestation, en Europe mais aussi en Afrique et en Amérique latine, et les clients les financent, tels des sponsors. En tant qu’intermédiaire, Go Forest prend une marge sur les arbres « vendus », les arbres mis en terre.
Si le grand public peut en acheter via le site web (« à partir de 3,95 euros seulement »), ses clients sont avant tout des entreprises, de la PME de deux employés au géant bancaire ING, en passant par le cabinet d’avocats, les hôtels, le gaz de Primagaz et le café d’Efico. Un win-win annoncé : à l’heure des crises climatique et environnementale, il est urgent de reconstruire les puits de carbone, d’aider les écosystèmes malmenés, et le corporate a justement des budgets. Ce système de « parrainage » est courant, côté associations et fondations. Par contre, les sociétés type Go Forest qui connectent budget et plantation se comptent sur les doigts de la main en forêts belges : citons la wallonne PlantC ou encore la française Reforest’Action.
Au plat pays, plus de 178 000 arbres ont été plantés via Go Forest depuis 2020, dont 50 000 en 2024 (34 petits hectares). « C’est une grosse demande », dit Sarah Parent : 40 % de ses clients plantent en Belgique. Surtout en Wallonie, et toujours sur propriété privée. Go Forest intervient « seulement après des tempêtes, ravageurs, maladies », peut-on lire sur le site web, mais, en lisant mieux, des interventions sur des terrains « négligés » ou « sans avenir » sont également possibles. L’entreprise s’engage aussi à ce que la forêt ressemble à une forêt pendant trente ans. « On ne travaille pas avec des propriétaires forestiers qui prévoient de couper leurs arbres à un moment, dit Sarah Parent. On essaye de travailler avec des propriétaires qui veulent vraiment créer de la Nature. Ils n’ont pas de projets économiques. »
En réalité, dans le monde discret de la forêt, les choses sont un peu plus compliquées que ça.
« Écoutez, c’est une production, quand même »
À Bovigny (nord de la province de Luxembourg), 7 767 arbres ont été plantés via Go Forest avec l’objectif de « produire de beaux bois » pour la construction, résume Bertrand Pirothon, l’expert forestier impliqué sur le terrain. À Lasne, cinq projets produiront du bois d’œuvre, « évidemment », dit Olivier Baudry, expert derrière ces reboisements. Côté Marche-en-Famenne, un forestier s’est ému que l’on pose seulement la question : « Écoutez, c’est une production, quand même. »
Que se passe-t-il, concrètement, dans ces forêts ? Prenons Lasne et ses 5 000 arbres. Le pin de Corse est majoritaire « parce qu’on anticipe le fait qu’ils vont être récoltés », explique Olivier Baudry, lors de coupes dites « d’éclaircie ». Les premières y seront réalisées « vers 20-25 ans » et continueront à intervalles réguliers. Leur rôle : dégager de la place pour que les arbres jugés prometteurs puissent grandir bien droits, bien ronds, comme l’exige le marché. S’ils survivent jusqu’au siècle prochain, ces troncs seront récoltés, puis vendus en parquets, en meubles, peut-être en lutherie, personne ne peut le dire avec certitude. Les pins éclaircis en chemin pourront de leur côté être commercialisés en cagettes, piquets, papier, voire brûlés en bois énergie.
Tout ça n’a rien d’illégal. Ça n’a même rien d’étonnant. Les humains cultivent la forêt depuis des siècles, éduquant les arbres pour produire du bois et répondre à leurs besoins. Des hémicycles européens au code forestier wallon, cette fonction économique de la forêt est bien affirmée, au même niveau que ses rôles écologiques et sociaux. La forêt est dite « multifonctionnelle », et c’est le job du sylviculteur de jongler avec ces trois dimensions, de manière à préserver la ressource dans le temps. La question qui se pose est plutôt : est-ce que tout le monde est au courant ?
Peu d’entreprises finançant des projets Go Forest ont accepté de répondre à nos questions, mais, parmi les quatre ayant témoigné, la réponse est non (sauf une). Coupe d’éclaircie ? Jamais entendu parler. Production de bois ? Aucune idée. Rares se souviennent des essences plantées dans leur forêt. Un patron ne savait plus vraiment la localiser.
Chez ces mécènes, outre la philanthropie pure bien sûr, la forêt sert aux démarches de responsabilité sociétale des entreprises (RSE – ces actions volontaires pour la société et l’environnement) ou aux ressources humaines. Ici comme « cadeau de fin d’année », là « pour les team buildings » (« pas trop loin des bureaux » est un critère). Mais en premier lieu, la forêt est argument de vente : selon Sarah Parent, presque 50 % des entreprises finançant des arbres les intègrent dans leur stratégie marketing. Achetez-nous une chaise, un vélo, une villa, et contribuez avec nous à des lendemains plus verts.
Il y a aussi celles qui plantent pour compenser les émissions carbone : la société de téléphonie mobile UNDO « neutre en carbone », le parti Écolo en 2023. Ou encore Energie.be, fournisseur d’énergie flamand « 100 % durable » : l’entreprise propose à ses clients un « programme de compensation », dans lequel elle s’engage à planter des arbres « en adéquation avec l’impact de votre consommation de gaz ».
Si la compensation peut être utile lorsqu’elle intervient après réduction de toutes les émissions possibles, ce n’est pas le cas pour Energie.be, alerte Tobias Pans, chargé de campagne transition énergétique chez Greenpeace Belgique : « Ils ne prennent presque aucune mesure pour sortir des énergies fossiles », affirme-t-il. Selon lui, ces arbres permettent de « continuer le business as usual tout en offrant un bon sentiment aux clients. »
Mais plutôt que le carbone et la compensation, Sarah Parent dit concentrer son activité « sur la santé de l’écosystème et la résilience contre le changement climatique ». Outre le « net zero », la place publique résonne aujourd’hui (et à raison) de nature positive, de biodiversité, de restauration, Go Forest inclus. Mais dans ce domaine-là, celui du vivant, rien n’est simple non plus.
Gestes et gestion
Reprenons les bases. Exit la monoculture et sa rentabilité à outrance, « diversifier » est désormais le mot d’ordre en forêt gérée. « Adapter », aussi, donc planter des arbres résilients face aux inévitables changements climatiques. Mais pour améliorer l’état des forêts, d’autres pratiques sylvicoles, encore peu, voire non réglementées, devront également se généraliser. Par exemple, travailler avec la régénération naturelle là où c’est possible, c’est-à-dire laisser les arbres poussant d’eux-mêmes, sans avoir été plantés, et les inclure dans son projet. Ou encore, en finir avec les coupes rases, ces mises à nu totales d’une forêt, dramatiques pour les sols et la biodiversité. Et puisqu’on parle des sols, il s’agit aussi de mieux les protéger, en limitant les gestes et les machines les impactant négativement.
Toutes ces « bonnes pratiques » se retrouvent au catalogue Go Forest. Elles ne sont pas systématiques pour autant. Déjà, cela dépend du terrain, de son passif – on parle du vivant, pas d’une to do list. Ensuite, il y a une histoire de demande : « On a du mal à dépasser le stade de la plantation pure et simple », reconnaît Pierre Hermans.
Pierre Hermans est CEO de Sylva Nova, partenaire technique de Go Forest pour l’Europe, trait d’union entre le financeur et le terrain : Go Forest soumet une demande client, Sylva Nova trouve les projets pertinents. « Une forêt existante, des choses compliquées », tout ce qui sort du « geste primaire de planter », Go Forest « a du mal à le vendre », poursuit Pierre Hermans. « Pour un client lambda, c’est beaucoup plus facile de se dire “j’achète un arbre”. »
Simples ou « compliqués », les projets servent tous un même objectif, assure le CEO : une « amélioration environnementale globale ». Ici aussi, elle peut largement varier. Certains projets dépassent le cahier des charges, comme sur ce vignoble, à Montzen, avec ses haies biodiversité, ses mares et ses fleurs pro-pollinisatrices. D’autres, par contre, y entrent sans être « les trucs les plus sexy de la Terre », dixit Pierre Hermans. Le cahier des charges exigeant trois essences au minimum et maximum 70 % de plants d’une même essence, « si quelqu’un met 70 % de sapin Douglas, 10 % de mélèze et 20 % de hêtre, tu sens vraiment qu’il fait le strict minimum juste pour être dans les clous ». Pourquoi les financer malgré tout ? Parce que, parfois, la forêt part de loin : un habitué de monoculture qui un jour plante trois essences, « je le signe tout de suite », jure Pierre Hermans, trente-cinq ans de métier. « Je dis bravo, c’est déjà ça. Je mesure toujours l’effort qui est fait. »
Et puis ça s’arrête là. Sylva Nova intervient au moment du reboisement, surveille pendant cinq ans, mais n’a pas « de visibilité » sur plusieurs générations, dit Pierre Hermans. Qui le pourrait ? Hormis la coupe rase, que le contrat exclut les trente premières années (long pour les humains, court pour l’écosystème), la gestion de la forêt reste aux mains des propriétaires, ou plutôt, comme c’est souvent le cas, des forestiers embauchés. Sylva Nova peut poser « les conditions du changement », mais, au bout du compte, l’avenir de la forêt dépend du type qui met les bottes et trime sur le terrain.
« On peut toujours faire plus vertueux », observe Nicolas Dassonville, responsable formation à la Société royale forestière de Belgique, une asbl offrant elle aussi des aides aux reboisements via des contributions d’entreprises (432 000 arbres depuis 2011). Mais en forêt, note-t-il, il y a « une balance à faire entre coût économique et gain environnemental ».
Positif, pas suffisant
Une chose est sûre : dans les bois, l’argent de Go Forest est bienvenu. « Une aubaine », « c’est toujours ça de pris », surtout quand on sait qu’une plantation (après coupe rase) coûte entre 3 000 et 7 000 euros par hectare, voire plus s’il faut la protéger du gibier gourmand. Quand vient le moment de reboiser, de choisir ses essences, de réfléchir au futur, une aide financière « facilite la prise de décision », résume Patrick Alexandre. Employé du secteur bancaire, il est propriétaire avec ses frères et sœurs de 33 ha, du côté de Braine-l’Alleud, acquis en 1950 par son grand-père. Toutes les semaines, il y va : la forêt fait partie de lui, de sa famille, un patrimoine du cœur où l’on sème les souvenirs. La fratrie ne cherche pas « la rentrée financière », le profit maximisé, mais à « maintenir la forêt » : « qu’elle continue d’être belle » et que les ventes de bois permettent « au moins d’amortir les frais ». En 2021, Patrick Alexandre reçoit une aide Go Forest pour reboiser, plus une autre de PlantC, le partenaire technique avant Sylva Nova : « Entre 1 000 et 2 000 euros » pour deux hectares.
« C’est des petits soutiens, c’est positif », note l’expert forestier Olivier Baudry. Dans son quotidien, néanmoins, « ça reste anecdotique ». « Ce n’est même pas un chantier sur vingt qui est sponsorisé. Ce système, c’est pas du tout la norme. » L’aide régionale Forêt résiliente, ça c’était pas mal : entre 500 et 3 000 euros de subsides par hectare diversifié, 1 800 hectares privés soutenus en trois ans, le tout conditionné à certaines pratiques, telle une limitation du gyrobroyage (un broyage des végétaux et des restes de bois pouvant desservir les sols et la biodiversité). À Ohey, des propriétaires ont reçu 7 700 euros, pour 1,5 hectare à reboiser. De Go Forest, le même projet a touché 750 euros. Mais, depuis le changement de gouvernement, ces aides publiques au reboisement n’existent plus. Ne reste que le volatil portefeuille privé. « Ce n’est pas ça qui va orienter la forêt dans les centaines d’années à venir », observe Olivier Baudry.
Ces aides seules ne peuvent pas garantir un changement durable des pratiques sylvicoles. Elles n’ont pas d’impact sur l’usage des produits phytosanitaires en pépinière (car oui, les arbres plantés sont d’abord cultivés en jolies rangées, et le glyphosate est autorisé). Elles n’ont pas plus d’effets sur la réduction de nos émissions carbone, pourtant l’urgence absolue, avant même de penser à leur lente absorption par les forêts ; d’ailleurs, sans fermer le robinet, il y a peu de chance que les arbres s’épanouissent à +3 °C. Et même si c’est le cas, pas sûr qu’on arrive à profiter de leur beau bois.
Car aujourd’hui, les feuillus quittent la Belgique. L’épicéa-roi s’est imposé, Ikea aussi, le marché s’est globalisé, les scieries de feuillus ont presque toutes fermé. Peu arrivent encore à valoriser ces grumes localement, et personne n’achète plus d’armoire en chêne de toute façon. Résultat, elles sont vendues ailleurs. L’année passée, les frênes de Patrick Alexandre partaient au Vietnam. À l’époque de son père, c’était la Chine.
Espoirs et fantômes
Finalement, qu’attendons-nous de ces forêts ? Dans quoi investit-on, sur ce marché de la plantation ? Un formidable sauvetage de la Nature ? Restons humbles : « Pour que la forêt rende tous les services qu’on attend d’elle, on a besoin de sylviculteurs », souligne Nicolas Dassonville. Mais en soi, « la forêt n’a pas besoin de sylviculteurs ». Un châtaignier, par exemple, s’exploite dès 50 ans, mais peut grandir, se reproduire, vieillir puis mourir sur plus de 500 ans, chacun de ces stades ayant leur importance pour l’écosystème forestier. Alors quoi ? Qu’achète-t-on vraiment, lorsqu’on commande un arbre belge à 9 euros sur un webshop ? Un gri-gri ? Une mascotte ? Une conscience ?
Ou la production de bois peut-être ? Probablement pas. Le terme est quasi absent des rapports annuels de Go Forest, peu présent sur le site web, encore moins sur les réseaux sociaux. « Impact économique » est préféré, et il reste discret. Pourtant, la production de bois est un « critère admis dans tous nos projets », précise Pierre Hermans dans un mail, « et la récolte raisonnée de certains arbres fait partie de la gestion forestière durable ». D’autres entreprises de plantation évoquent clairement la dimension « bois » de leurs projets : EcoTree publie une FAQ spéciale, PlantC détaille les usages futurs des arbres plantés. Pourquoi ce choix ?
Selon Pierre Hermans, l’évoquer demanderait « une compréhension profonde de la gestion forestière ». De la part d’une partie du public, « dans la pure sensiblerie » face à la récolte d’arbres. Mais aussi de Go Forest. La CEO n’étant pas du milieu, « elle ne maîtrise pas les détails et risque de se mettre en difficulté », dit-il. Il ajoute comprendre « qu’elle évite un peu le sujet, parce que ça nécessiterait de l’approfondir ». « Alors qu’au départ, il ne devrait pas y avoir de malentendus », assure-t-il. Invitée à compléter les réponses de son partenaire technique, Sarah Parent réagira très brièvement par mail : les questions de Médor « donnent un aperçu des sujets sur lesquels nous devrions plus communiquer ».
Pendant ce temps, à Lasne, jeunes feuillus et petits pins s’élancent vers le ciel, les étoiles, le soleil un peu trop chaud pour la saison. L’entreprise digitale flamande icapps en a financé la moitié, un peu plus, pour 10 000 euros l’hectare environ. Les propriétaires, eux, touchent à l’hectare « 800, 900 euros », affirme Olivier Baudry. En échange, ils envoient des photos, rendent le terrain accessible aux financeurs, y plantent un panneau parfois : logos des entreprises en bas, logo Go Forest en haut. Et au milieu, en vert, en gras : « Merci de verdir notre planète ».
Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Journalismfund Europe et du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.
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Si le titre est en anglais, l’ouvrage est rédigé en néerlandais, publié chez Lannoo en 2023.
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Le « net zero », (zéro émission nette) ou neutralité carbone, désigne l’objectif mondial d’équilibrage entre émissions de CO2 (réduites à un niveau aussi proche que possible de zéro) et absorptions de CO2 sur une même période.
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