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DPG Media : Merci beaucoup, Monsieur Van Thillo

« Si je ne défendais pas la presse libre, qui le ferait ? » Cette citation de Christian Van Thillo en première page du Standaard, le samedi 5 juillet 2025, n’a malheureusement rien d’une expérience satirique. Nous devons croire l’homme fort de DPG Media sur parole : la concentration sans cesse croissante des médias entre ses mains est une bénédiction pour la Flandre et les Pays-Bas.

Big Fish Eat Little Fish
Les gros poissons mangent les petits, gravure de Pieter van der Heyden (1557) à partir du dessin de Pieter Bruegel (1556) — Harris Brisbane Dick Fund, 1917. CC0

Si le grand patron du premier groupe de presse des plats pays accorde un entretien à De Standaard, De Tijd et NRC Handelsblad le même week-end, c’est forcément que quelque chose se trame. Car Christian Van Thillo donne peu d’interviews et, quand il en donne, c’est dans un but bien précis.

Il n’en était pas autrement cette fois. Van Thillo a convoqué les trois derniers journaux de qualité qui manquent à son portefeuille pour les entretenir du rachat de RTL Pays-Bas. La décision de l’autorité néerlandaise de la concurrence s’est longtemps fait attendre, mais le feu vert a finalement été donné à cette nouvelle avancée dans le processus de concentration des médias. DPG détient désormais aux Pays-Bas ce qui est sien depuis longtemps en Flandre : le Saint-Graal d’un solide ancrage dans les trois principaux secteurs médiatiques, à savoir la presse (et les sites d’actualité), la radio et la télévision.

La façon dont les trois journaux ont rapporté les vues de l’homme sur les médias montre bien l’effet du phénomène de concentration et le problème qu’il pose pour toute démocratie qui se respecte : l’absence de questionnement critique du pouvoir.

Dans la partie introductive de son interview, De Tijd a résumé le propos de Van Thillo d’une manière qui aura même ému l’intéressé : « Le rachat de RTL Pays-Bas enfin approuvé, le patron de DPG Media réalise un rêve de longue date, qui doit permettre à son groupe de concurrencer les géants de la technologie qui le menacent. »

Nécessaire élagage

Vraiment ? La menace ne semble pourtant pas si terrible : l’année dernière, DPG Media a enregistré un bénéfice brut d’exploitation de 348 millions d’euros et n’a pas hésité à mettre 1,1 milliard d’euros sur la table pour racheter RTL Pays-Bas.

Entre-temps, le groupe a obtenu un nouveau prêt juteux de 120 millions d’euros auprès de la Banque européenne d’investissement, jeté des journalistes à la rue et acculé encore un peu plus ses collaborateurs free-lance. C’est qu’il faut élaguer pour mieux fleurir. Et être rentable. Avant tout dans l’intérêt du journalisme, de la liberté de presse et de la démocratie, selon Van Thillo. En réalité, dans celui de son portefeuille d’actionnaire : ces cinq dernières années, DPG Media a versé 270 millions d’euros de dividendes.

Tout cela par pure nécessité, assure le magnat, car, pour repousser les assauts des Google, Meta et autres géants de la Tech, la seule solution est d’aller de l’avant. Les gros poissons mangent les petits, que voulez-vous, ce qui ne laisse guère de choix : le groupe doit croître pour ne pas être gobé. Nous devons donc nous figurer DPG Media comme une sympathique baleine qui certes grossit, mais surtout est animée de bonnes intentions, seule au milieu de gigantesques requins.

Cette représentation a été docilement adoptée par les trois journaux de qualité, l’un avec un peu plus de sens critique que l’autre, mais le grand patron a pu jeter un regard plus que satisfait sur son passage dans les journaux du samedi.

Porte-voix à l’hypocrisie

Le contraste avec son interview donnée quelques jours plus tôt à la VRT était saisissant. Dans la matinale de Radio 1, la journaliste Ruth Joos a, elle, posé à Van Thillo les questions qui comptent. On entendait presque le patron tressauter d’inconfort sur son siège, à force d’esquiver la question du danger de devenir « trop grand », et d’essuyer la remarque que qualité et quantité ne sont pas tout à fait synonymes en matière de journalisme.

En dix minutes, Ruth Joos a fait ce que les intervieweurs du Standaard, du Tijd et – dans une moindre mesure – du NRC Handelsblad ont négligé à longueur de pages : pousser le plus puissant baron des médias des plats pays dans ses retranchements, mettre en question son pouvoir sans complaisance et faire apparaître les failles de son argumentation. C’est ce qu’on appelle le journalisme. À ne pas confondre avec un porte-voix offert à un discours pétri d’hypocrisie.

La concentration inexorable des médias a pour effet qu’aujourd’hui, en Flandre, la chaîne publique est le seul grand acteur encore capable d’examiner d’un œil critique le paysage médiatique commercial. Dans les faits, le monde des journaux et médias d’actualité est devenu un duopole où les gros poissons – Mediahuis et DPG Media – ont convenu depuis longtemps de se partager le marché et, surtout, de ne pas se nuire mutuellement.

Logique, puisqu’ils sont dans le même bateau. Il est en effet difficile pour De Standaard de demander à Van Thillo si DPG Media ne se montre pas bougrement hypocrite en présentant Google comme principale menace tout en concluant avec ce même Google un accord à plusieurs dizaines de millions d’euros pour proposer du contenu gratuit, étant donné que Mediahuis a conclu le même accord.

Contrôle de l’accès payant

C’est donc passé sous silence. Personne n’a le droit de savoir si le montant de 40 millions d’euros qui circule est conforme à la réalité. Apache (média indépendant en ligne, NDLR) a posé récemment la question et s’est vu répondre que « les informations commerciales sensibles ne sont pas rendues publiques ». Pas un mot non plus sur la mise en œuvre technique de Google News Showcase, comme se nomme officiellement la mise à disposition gratuite d’articles à qui se connecte avec un compte Google. La question est pourtant particulièrement sensible : quelle influence directe ou indirecte le prétendu grand ennemi a-t-il sur l’accès payant au média ?

Le lecteur n’a rien appris non plus, ou si peu, concernant les fameuses fondations censées garantir l’indépendance des rédactions. Van Thillo s’est prévalu, dans De Standaard, de l’indépendance « bétonnée » des différents titres, qui serait assurée par ces fondations et les statuts de rédaction que l’autorité néerlandaise de la concurrence avait imposés comme condition préalable au rachat de RTL Pays-Bas.

NRC a bien fait remarquer que, par le passé, les fondations n’ont pas particulièrement pris à cœur leur mission de veiller sur l’indépendance journalistique, mais personne n’a semblé être au courant que DPG Media peut nommer elle-même deux des trois administrateurs des fondations. Autant étouffer l’indépendance dans l’œuf directement.

Voilà qui n’incite pas tout à fait à accorder au patron de DPG Media la confiance qu’il a demandée de différentes façons le week-end dernier. La concentration des médias est, selon lui, le prix inévitable que nous devons payer, dans les plats pays, pour maintenir à flot une alternative acceptable aux Big Tech. À l’en croire, DPG Media n’a pas recours aux mêmes techniques que les autres sociétés de données qui, elles, doivent apparemment – et indubitablement – nous inspirer méfiance.

Aucune démocratie ne peut aujourd’hui se permettre de croire sur parole le détenteur d’un si grand pouvoir, quand bien même ce serait le dalaï-lama. Mais à plus forte raison encore dans le cas de DPG Media et de la famille Van Thillo. Qui s’intéresse aux actes, au-delà des belles paroles dans les journaux, ne voit pas la baleine soi-disant sympathique au milieu des requins géants, mais un requin coriace parmi ses semblables.

Pléthore de dossiers justifient cette dernière vision. L’année passée encore, Apache a montré comment DPG Media empêchait par une procédure en justice la publication d’un livre mettant en cause le groupe et ses actionnaires.

L’auteur (Guido Van Liefferinge) et la maison d’édition (EPO) ont tous deux été menacés par Van Thillo d’une lourde action en dommages-intérêts. Pourtant, Guido Van Liefferinge, qui tient aujourd’hui un blog consacré à la critique des médias où il dénonce régulièrement les pratiques de DPG, a autrefois rapporté gros à ce même groupe, pour le compte duquel il a créé plusieurs revues à succès à partir de 1974, avant d’être mis brutalement à la porte en 2000 à la suite d’une interview défavorable.

Une autre affaire qui donne à réfléchir est celle des aides à la distribution. Pendant des années, des dizaines de millions d’euros de subsides sont tombés dans l’escarcelle de DPG Media, entre autres, dans le cadre du fameux contrat de distribution de la presse. Van Thillo a minimisé l’importance financière de ce contrat pour son groupe, mais a ensuite utilisé la décision politique de réduire progressivement ces aides comme argument pour restructurer.

De surcroît, DPG Media a joué un rôle central dans la manipulation du contrat de distribution, pour lequel un accord secret a été conclu pour un montant de près de 700 millions d’euros.

Gants de velours

On remarque d’ailleurs que De Tijd a traité le sujet avec des gants de velours en interrogeant Van Thillo sur « le scandale qui a mis fin au contrat de distribution de Bpost, et dans lequel DPG a lui-même été impliqué ».

Encore plus remarquable, voici la façon dont la réponse est passée sans aucune espèce de contradiction : « Cette histoire nous a finalement explosé au visage à nous aussi, ce qui est très regrettable. Évidemment que des employés de DPG collaboraient étroitement avec des interlocuteurs de Bpost. Alors naturellement, ces gens discutaient et, sans l’avoir vu venir, nous nous sommes retrouvés en eaux troubles. »

DPG Media est au cœur de bien d’autres controverses encore, de la collaboration de la famille Van Thillo au commerce d’armes du grand-père Bill, en passant par la dissimulation de l’identité des actionnaires du groupe grâce à une construction fiscale montée aux Pays-Bas. Autant de raisons de ne pas croire son patron sur parole quand il se positionne sur le marché comme la version propre des Big Tech.

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