Correcteur de presse : métier en péril
Chez Médor, le café est fait par une machine. Mais la correction des articles est assurée par un humain. Cette fonction en péril mérite bien six colonnes dans nos pages.
Le 23 avril 2025, le personnel de l’hebdomadaire français Le Point découvrait les contours du mal nommé « Plan de sauvegarde de l’emploi » établi par la direction. Pas moins de 58 postes allaient être supprimés et, avec eux, le service correction/révision. D’après le quotidien Libération, un plan précédent avait déjà émietté le service. Il ne restait qu’à passer l’aspirateur : les correcteurs humains seront désormais remplacés par des intelligences artificielles, supervisées par quatre personnes (contre une quinzaine auparavant).
Et chez nous ? « La DH et La Libre se partagent toujours les mêmes correcteurs humains », nous rassure un journaliste de la Dernière Heure. Qui précise : « Si tu trouves des fautes, c’est parce qu’ils sont en sous-effectifs. » Les services correction des grandes rédactions sont en effet entrés depuis longtemps dans la phase « miettes ».
La précarisation fait son œuvre. Le remplacement par l’IA finira, tôt ou tard, par se poser, comme c’est déjà le cas dans les métiers de la rédaction et de la traduction. Avec une grande différence : en Belgique francophone, le sort des correcteurs et correctrices n’émeut pas grand monde. Cette discipline ne fait l’objet d’aucune revendication collective. Elle n’est enseignée dans aucune université ou haute école. Il n’existe pas d’union professionnelle pour la représenter. En France, la profession a créé un syndicat en 1880 (la CGT correcteurs) et il existe également une union apolitique, l’Association des correcteurs de langue française (ACLF).
La situation au Point a d’ailleurs fait bondir la CGT : « La correction est un métier bien plus compliqué qu’il n’y paraît et que seul·es les professionnel·les qualifié·es peuvent et savent exercer […] Le français est une langue riche, subtile et complexe, qu’aucune IA est actuellement en mesure de maîtriser. »
À cette défense du métier et au refus de la médiocrité, nous pourrions ajouter un argument de taille : en faisant corriger nos articles par des IA génératives, nous les nourrissons gratuitement et les entraînons à siphonner nos métiers. « Les bases de connaissances sont un trésor, rappelle Thomas Gerbaud, data scientist sur Synth media. Se servir de ces agents dans un cadre professionnel revient, ni plus ni moins, à se brûler les doigts ou se scier les mains […] Le travailleur entraîne de fait un programme dont la finalité est de le singer. » La « Charte de Paris sur l’IA et le journalisme » (2023), élaborée par Reporters sans frontières, invite dès lors les rédactions à encadrer l’accès des systèmes d’IA au contenu journalistique « par des accords formels », et qui précise la manière de créditer et de rémunérer les auteurs et autrices.
La césure au bon endroit
Médor revendique un aspect artisanal à chaque étape de sa fabrication. La correction « orthotypo » (orthographe, grammaire, typographie) y est donc toujours bien réalisée par un humain.
Cet humain s’appelle Eddy. Il a 67 ans et, quand on lui demande ce qu’il pense d’un article qui lui serait consacré (à lui et à son métier), il nous répond que non, franchement, il ne voit pas trop l’intérêt… « C’est un métier de l’ombre, tu sais… » Traducteur de formation, Eddy a découvert la correction de presse en 1989 à La Cité, un quotidien puis hebdo belge proche des mouvements démocrates-chrétiens. Il retranscrit alors les articles des journalistes, parfois encore écrits à la main ou dictés par téléphone. Outre la traque des fautes, il apprend à reformuler les phrases mal construites, à toiletter les textes, et passe des heures à feuilleter les encyclopédies pour vérifier une date ou un nom propre.
Internet et la technologie ont bouleversé son métier et facilité ses vérifications. Mais ils n’ont rien changé ni à son amour de la relecture ni à l’exigence qu’elle demande. Eddy utilise un correcticiel, puissant logiciel de correction orthographique et grammatical qui repère efficacement une espace superflue ou une faute de frappe mais ne saisit pas le sens de phrases complexes. Et, surtout, qui ne capte rien au ton, au second degré, aux belgicismes et à tout ce qui épice un article et rend le regard humain indispensable.
Chez Médor, les versions successives d’un article sont relues et corrigées plusieurs fois par deux pilotes. Dès qu’il est considéré comme « définitif », le texte brut est envoyé à Eddy, qui le relit plusieurs fois, à l’écran et sur papier. Ensuite, il sera mis en page et à nouveau relu par les pilotes, puis par Eddy. Les corrections sont introduites, en deux phases, par l’équipe de mise en page. Sur les PDF, Eddy veille encore aux bonnes coupures — y compris celles des mots « malsonnants », tels les « con » ou « cul » en fin de ligne. Non par pudibonderie, mais par amour de la césure juste, qu’elle soit syllabique ou étymologique.
Avant l’envoi à l’imprimeur, le PDF « définitif » passera encore une dernière fois sous les yeux des pilotes textes, des pilotes visuels et d’Eddy. « À toutes les étapes de l’édition, il y a des fautes qui apparaissent », rappelle notre correcteur, qui n’imagine même pas que sa fonction puisse être menacée par les IA. « Quand on voit toutes les fautes qu’elles laissent passer… »
À bonne source
Et ChatGPT, au fond, qu’en pense-t-il ? (ou « elle » ? ou « iel » ? Eddy, à l’aide). Nous lui avons posé la question : « Faut-il défendre la correction humaine dans les médias ? » Sa réponse a manifestement été pompée à bonne source. En voici quelques extraits :
- « La correction humaine reste indispensable pour préserver la qualité, la crédibilité et la dimension éthique des médias. »
- « Les outils automatiques corrigent la grammaire, mais ne saisissent pas toujours l’ironie, la polysémie ou les sous-entendus. »
- « Un texte “corrigé” automatiquement peut devenir artificiel, sans voix ni personnalité. »
On notera que, dans sa réponse, ChatGPT a mis des guillemets à « corrigé ».
Dès le prochain numéro, Médor passe aux nénufars et aux ognons — autrement dit à la « nouvelle orthographe ». On en reparle.