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« Je ne sais pas qui a tapé »

Violences policières

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND.

Autopsie d’une banale violence policière. Cette fois, elle a été jugée. Mille fois, c’est l’impunité qui gouverne.

Quand Ali rencontre Antoni

« Nous devions veiller au calme dans le quartier, décrit Antoni, 28 ans, au moment de son audition stressante par un autre policier. Nous étions orientés sur Stalingrad et Lemonnier avec pour mission d’interdire tout rassemblement en raison de la pandémie. Il y avait eu des incidents opposant des migrants au voisinage. » Antoni en est à son septième mois au sein de la zone Bruxelles-Capitale Ixelles. Il a signé pour sept ans. C’est un « bleu », venu d’une ville de province et entré chez les policiers un an et demi plus tôt. Alors quand deux ou trois hommes ressemblant à des migrants rechignent à rentrer chez eux (mais où ?), le combi de police s’arrête, freine sec. Mais un tel véhicule, c’est pas fait pour les marches arrière express, a raconté le chauffeur. Dès lors, le bleu se met à courir. Il court, il court. Pour maintenir l’ordre ? Pour se faire valoir auprès des deux collègues à l’avant de la camionnette Mercedes ? Antoni est aidé par une autre patrouille. Il interpelle un jeune homme à l’entrée d’une bouche de métro. Nous sommes le 21 avril 2020. Dix jours après des émeutes violentes à Anderlecht, consécutives à la mort du jeune Adil, survenue à l’issue d’une course-poursuite avec des policiers.

Dans Flic, publié en octobre 2020, le journaliste français Valentin Gendrot ressemble à Antoni. En immersion pendant deux ans, il y a raconté autant le racisme ordinaire que le vide existentiel au sein d’un commissariat basique du centre de Paris. Les dizaines d’heures d’« errance sans but », la politique du chiffre qui incite à contrôler des faciès caricaturaux, les « courettes » derrière des suspects qui n’en sont pas. « Le mec devant ! Là-bas, il se barre ! », relate le journaliste déguisé en policier. C’est une de ses premières courettes. « Pas évident de galoper avec des Rangers aux pieds et ce gilet encombrant » et « il ne faudrait pas que je paume ma radio en cours de route, je passerais pour un idiot. » Comme Antoni, Valentin Gendrot cherchait l’exploit. « Si je l’interpelle, ce sera mon heure de gloire. J’aurai chopé un gars, tout seul, et la reconnaissance de toute la brigade. » Le mec a peut-être quelque chose à se reprocher, se dit le journaliste en immersion. Du shit planqué dans son sac ou une obligation de quitter le territoire. Ou alors il a juste peur des flics qui cavalent en criant.

L’avocate bruxelloise Selma Benkhelifa, qui a assisté la famille de la petite migrante kurde Mawda Shamdin Ali, tuée par un policier lors d’une course-poursuite, dézingue sèchement ce type de sprints policiers qui découleraient d’un « réflexe pavlovien » : « Ils courent, je cours. » Elle fait référence à plusieurs faits marquants, tel le décès, lors d’une poursuite, de deux jeunes Bruxellois il y a cinq ans. « À 140 dans un tunnel de l’avenue Louise, parce que deux jeunes en scooter ne portent pas de chaussures de sécurité, c’est hyper-dangereux pour tout le monde. Il s’agit d’une infraction au Code de la route, estime l’avocate spécialisée dans ce type d’affaires. La police avait l’identité des motocyclistes en question. Pourquoi n’a-t-elle pas simplement envoyé une amende à leur domicile ? »

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND

Paumés en rue

Pourquoi moi ? Je ne fais que passer ici, je rêve d’Angleterre, se dit Ali J, interpellé par Antoni dans les escaliers de la station Anneessens. « Quand je suis arrivé sur place, le migrant (soudanais) était assis calmement sur les marches », reconnaît le policier en écolage. Antoni saisit Ali « par le bras ». En rue, Fred le rejoint. Lui a intégré la même zone de police, sept ans plus tôt. Il a 41 ans, il est simple inspecteur de police, il n’a aucun passif disciplinaire. Portant de fines lunettes d’intello et arborant un sourire plutôt doux, il sera reconnu parmi les sept photographies présentées au migrant né à Grida, au Soudan, le 1er avril 2002. « Les deux policiers qui m’ont ramené vers la camionnette blanche ne m’ont rien fait », témoignera Ali J, qui a rejoint le Royaume-Uni entre-temps. Ces deux policiers ont fouillé le fuyard, trouvé deux mouchoirs dans ses poches et un GSM noir dans son sac. Le jeune homme de 18 ans ne disposait pas de papiers. Il ne semblait parler ni le français ni l’anglais. Rien n’indique qu’il ait toisé les policiers. Ni qu’il ait affiché la moindre volonté de rébellion. Ali J est menotté et embarqué dans le fourgon. Si ça ne tenait qu’aux deux inspecteurs assis à l’arrière du combi, l’histoire s’arrêterait là, cela paraît assez évident. Juste un P-V léger comme l’air pour non-respect des règles de confinement. Puis bonsoir, trouvez-vous un abri.

Mais à l’avant, il y a le policier Rocco, qui se trouve derrière le volant, et l’inspecteur Thibault B, chef de section de cette patrouille 924. Aucun officier parmi les quatre. Thibault B n’est pas le plus âgé ni le plus exemplaire. Il n’a pas de grade supérieur à ses collègues. Comme le chauffeur, il a davantage les allures et l’attitude d’un caïd. Là, c’est lui le chef de section, un père de famille de 35 ans. Il prend l’initiative. Selon ses collègues, il a décidé de convoyer Ali J à quelques centaines de mètres de là, comme pour s’en débarrasser.

« Dans les grandes villes, il y a parfois de vrais briefings en début de patrouille et des officiers au sein des équipes, commente un commissaire préférant l’anonymat. Mais la routine, c’est de débarquer sur le terrain sans gradé ni encadrement personnalisé. C’est pour ça que se produisent les conneries. Notre hiérarchie se félicite de l’application que chaque policier peut consulter sur son smartphone. Le nombre d’accidents, de vols, d’interventions y est comptabilisé avec précision pour chaque zone d’intervention. Mais elle oublie l’importance de l’exposé oral direct, en amont, qui fait le point sur la situation dans la zone ou qui rappelle les fondamentaux. » Ce commissaire aime les sports d’équipe. Il regrette le chacun pour soi, la bureaucratisation du métier et la confusion des rôles. « Dans 90 % de la fiction au cinéma ou à la télé, y a une composante policière. On y voit des flics partout, en planque, face à des mafieux et des terroristes. Cette vision caricaturale modifie la perception de certains jeunes policiers mal coachés. La police administrative – que je distingue de la police judiciaire – est là pour protéger les gens. Pas pour s’attaquer à la criminalité organisée, constater des infractions, réunir des preuves, puis mener des suspects devant les tribunaux. Sur le terrain, le mélange des genres est fréquent. Parfois même inconscient. Maintenir l’ordre, ça doit se faire dans la discrétion. »

Le chef se rase la barbe

Dans le combi où est emmené Ali J, il n’y a plus de témoins potentiels. « Une zone de non-droit », dirait Alexandre Pycke, le père d’un des 86 mineurs participant à une manifestation contre les violences policières qui avaient été emmenés aux anciennes casernes de la gendarmerie, à Etterbeek, le 24 janvier 2021. Ils avaient été triés selon leur couleur de peau ou leur apparence et roués de coups.

Ali J dit avoir été frappé. Thibault B, le chef de section portant une barbe, est pointé. Il aurait démoli son GSM avec le bout de sa matraque. Quand le migrant a été déposé près de la place de l’Yser, le même policier aurait sorti sa bonbonne de pepper spray et vidé son contenu dans le visage d’Ali. Des témoins l’ont recueilli avec les yeux en pleurs, assis au sol, à côté de son Samsung laissant apparaître deux impacts tout ronds. Le combi démarre alors et… revient quelques minutes plus tard. Selon des éléments réunis par la justice, la patrouille de l’inspecteur B se serait rendu compte qu’on aurait pu voir ou filmer son intervention. La camionnette passe à proximité du petit attroupement. Ali J pointe du doigt le combi, et désigne en arabe les deux policiers à l’avant. Pas de chance pour eux : près du canal, il y a deux passants qui sont sur place. Ils n’ont pas le temps de prendre des images. Mais Medhi Kassou a, lui, assisté à l’arrestation. C’est un activiste bien connu de la cause des réfugiés et des migrants, porte-parole de la plateforme citoyenne BXLRefugees. Dès le soir même, il allume la Toile et dirige Ali J vers un avocat, Alexis Deswaef. Il en faut peu et beaucoup à la fois pour débusquer une brutalité policière.

Les violences policières ont-elles augmenté ? Même les avocats Selma Benkhelifa et Alexis Deswaef, ancien président de la Ligue des droits humains, s’évitent cette plaidoirie-là. Il n’existe aucun chiffre crédible pour en attester. En revanche, l’assassinat par un policier blanc de George Floyd aux États-Unis et, dans une moindre mesure, le tabassage filmé du producteur de musique parisien Michel Zecler ont bousculé les habitudes. Face à l’omerta qui blanchit les policiers à la main légère, il n’y a plus seulement les procureurs et les juges, réputés hésitants, mais aussi le citoyen lambda, aidé par la caméra de son smartphone et bénéficiant d’une caisse de résonance sur les réseaux sociaux.

Tout le monde ment dans ce commissariat ?

En rentrant au commissariat de la rue du Marché-au-Charbon, à deux pas de la Grand-Place, l’inspecteur B fait ce que la culture ambiante lui a appris : il rédige un P-V mensonger. Il n’y a pas de supérieur hiérarchique pour l’interroger ou l’aider à débriefer sa soirée. Du coup, il fait acter dans cet écrit destiné au procureur du Roi de Bruxelles qu’un certain Ali J s’est rendu coupable d’un « non-respect de l’interdiction de rassemblement ». « Ce n’était pas la première fois que nous apercevions ce groupe et que les particuliers partaient directement à notre vue », écrit le chef de section. « Afin d’éviter qu’il continue à traîner avec ses amis dans le centre », le policier indique qu’il l’a déposé à quelques kilomètres de là, « à sa demande », et que « le transfert s’est déroulé sans incident ». Et hop, un P-V Covid de plus. Le chef de section du peloton se rase la barbe en rentrant chez lui. Une petite appréhension ? La banque de données de la police indique qu’à l’époque, il a déjà trois rappels à la norme à son compteur. Divers usages de gaz lacrymogène lors de manifestations ou incidents publics. Des faits de violence au moment d’interpeller des suspects. Une gifle sans motif légitime, notamment. Des dérapages répétés en 2016, 2017 et 2019. Deux fois en tandem avec le chauffeur de la camionnette où a été embarqué le migrant soudanais.

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND

En général, ce type de P-V initial s’avère difficile à ébranler. « Il y a ce que la loi prévoit et il y a ce qui se passe dans la rue », écrit l’ancien policier français Bertrand Dal Vecchio. « Les faux en écriture publique sont monnaie courante dans la profession » ; « que les flics tirent un peu sur les bords, passe encore, mais qu’ils rapportent des faits qui n’ont pas eu lieu dépasse l’entendement et toute justification morale », commente-t-il en référence au cas Zecler, où les policiers en intervention ont déformé les faits. En France comme en Belgique, la contre-vérité la plus commune porte un nom : la rébellion. Celle ou celui qui se fait frapper l’a cherché en se rebellant. Quand ils rentrent de mission, les policiers ont l’occasion, s’ils sont mal encadrés, d’imposer « leur » version. Et de mentir, même s’ils sont assermentés.

Le coup de gazage

Après une nuit difficile, Antoni, le petit bleu, reçoit un coup de fil de son chef de section, le 22 avril 2020, à 13 h 15. Thibault B a été prévenu que le service du contrôle interne de la police se pose des questions. Le débutant demande ce qu’il faut dire à propos du pepper spray. « Quel spray ? », répond le boss. Antoni a pigé. Se taire, faire profil bas, aligner les versions. Mais cette fois, ça barde. Les quatre policiers de PolBru sont captés à leurs domiciles respectifs le jour même par d’autres représentants de l’ordre. Ils sont privés de liberté. Auditionné, le chauffeur débite le blabla convenu. Fred idem. Mais en protestant contre cette interpellation chez lui, au vu de ses voisins, sans discrétion. Vient le tour du petit dernier, Antoni. Les premières questions sont surmontées sans trop de problèmes. Le Covid, les tensions présumées entre migrants et habitants, l’interpellation, le transfert « sans incident », tout ça. Le type saumâtre de la Division centrale des affaires internes livre alors la version de la victime et évoque l’existence d’un témoin. Ça se tend dans la pièce.

Le bleu résiste. En gros, il dit ne pas comprendre pourquoi Ali J a été retrouvé les yeux abîmés par le gaz, il ne sait pas ce qui est arrivé à son GSM et, quand les questions insistent là où ça pique, il répond « je l’ignore ». L’avocat du jeune policier, l’expérimenté Mehdi Abbes, demande d’interrompre l’audition, une fois, puis deux. Il a compris l’embrouille. Il faut dire que le commissaire qui mène l’interrogatoire est devenu très cash : « Avant de terminer cette audition, j’attire l’attention sur l’incohérence de certaines de vos déclarations. Les éléments en notre possession tendent à établir qu’il y a bien eu violence policière, mais que cela vise un seul membre de votre équipage. J’attire également votre attention sur les conséquences d’une déclaration mensongère, sur la gravité des faits et, plus précisément, sur votre responsabilité si vous couvrez les actes illégaux d’un collègue. » Là, la digue cède. « Je viens de m’entretenir avec mon avocat. Et j’ai eu une prise de conscience », déclare Antoni. Il avoue avoir vu le coup de gazage, le geste du bras de son chef de section et sa surprise face à une telle attitude. « Je suis très jeune dans le service, je n’ai pas su comment réagir face à des collègues plus expérimentés. » Le GSM cassé ? C’est la seule part d’ombre : « Je ne sais pas qui a fait ça. »

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND

D’habitude, cela ne se passe pas comme ça. « Cela fait vingt ans que l’état-major reste passif face aux violences policières. Sa responsabilité est totale en matière d’impunité, lâche un commissaire divisionnaire proche de la pension. Mais celle des syndicats l’est tout autant et je sais ce que je dis : j’exerce des responsabilités au sein d’un groupement syndical. Le plus souvent, ils ont une attitude corporatiste. Ils défendent ceux que vous, les journalistes, nommezdes pommes pourries. »

Dans le dossier Ali J, tout a été trop vite pour les syndicats. Les aveux du bleu de service sont intervenus avant qu’ils puissent lever le petit doigt. Une autre source policière estime que ce cas confirme peut-être leur retour à une action plus collective : « Suite à la réforme Octopus, en 2001, mon salaire a quasi doublé. Nos syndicats ont été efficaces et c’était nécessaire, car nous étions sous-payés. Ensuite, ils ont connu quasi deux décennies de ce que j’ose appelerde la collusion. Au moindre dérapage d’un policier ou d’un service, il se trouvait des leaders syndicaux pour éteindre le feu. Aujourd’hui, ils se calment un peu parce qu’il y a à nouveau des causes collectives à défendre : la crainte pour nos pensions, les dangers de la régionalisation. »

Traitement inhumain

Assez vite, le chef de section Thibault B va prendre le vent de face. Seul, ou presque. Le lendemain des faits, à 19 h 42, il se concerte lui aussi avec son avocat, lorsqu’il lui apparaît qu’un de ses collègues a craché le morceau une heure plus tôt. Il reconnaît avoir donné un coup de gaz « en direction du » migrant. Mais il continue à nier les brutalités, les traces de matraque sur le téléphone portable et il estime avoir juste cherché à faire comprendre à la personne interpellée « qu’elle devait partir ». Dans un P-V d’audition du policier déjà épinglé avant ça pour des soucis disciplinaires, on peut lire qu’il est apparu « très sûr de lui », mentionnant à plusieurs reprises qu’il en avait marre de la façon dont la police était traitée. Il faisait notamment référence aux émeutes d’Anderlecht de la mi-avril 2020 et aux insultes ou menaces sur les réseaux sociaux. Ce jour-là, l’inspecteur admet avoir eu « un coup de sang ». Les services internes de la police transmettent le dossier au parquet de Bruxelles. En l’occurrence, il faudrait être malhonnête pour parler de protection.

Les pièces du dossier : des témoins oculaires pour une partie des faits. Une victime qui reconnaît un policier ainsi identifié. Le constat des blessures établi aussitôt par un médecin. Une plainte pénale. Et les interrogatoires express menés au sein même de la zone de police où les infractions ont été commises. Dès le 30 avril 2020, le seul inspecteur Thibault B est cité à comparaître devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. Le procès a lieu le 5 juin. Les débats sont menés par le juge Luc Hennart. Des deux côtés du prétoire, des cabinets bien rodés. Pour la défense, l’armada du pénaliste Sven Mary, qui à l’époque conseille encore Salah Abdeslam, le seul coorganisateur présumé des attentats de Paris encore en vie. Représentant la partie civile, l’avocat Alexis Deswaef, dont les conclusions prévoient de requalifier les coups et blessures en « traitement inhumain » à caractère raciste.

Une telle célérité est rarissime. « Moi, j’ai dénoncé des violences internes et réuni une soixantaine de récits de collègues qui, comme moi, disent avoir été harcelés par la direction pour qu’ils ou elles se taisent. J’ai témoigné dans #Investigation. J’ai fait une grève de la faim [en avril 2021], déclare le policier Éric Claessens, dont les mésaventures ont été médiatisées. À ce stade, non seulement ma première plainte pénale, datant de 2018, n’a jamais été réellement prise au sérieux, mais en plus ma direction a obtenu ma mise à pied. » Souvent, les victimes de violences et leurs avocats craignent de devoir attendre une éternité avant d’être entendus. Dix ans, c’est le laps de temps qu’avait laissé courir la justice belge suite à l’affaire Turan Cakir, du nom de ce Turc maltraité par trois policiers schaerbeekois. Là, c’est la Cour européenne des droits de l’homme qui, le 10 mars 2009, était venue alerter et condamner les autorités belges pour leur inaction. Cette instance supranationale n’a pas su établir la vérité exacte sur les faits, datant de mars 1996. La défense des policiers, placés sous le commandement du commissaire Johan Demol, choisi ensuite par l’extrême droite flamande pour la représenter dans la capitale, estimait qu’il y avait eu de la provocation, de l’exagération, voire des menaces du plaignant. Celui-ci déclara de son côté qu’il avait été intimidé (« on va jouer un peu avec toi »), passé à tabac et frappé à coups de pied dans les parties génitales. Des versions antagonistes, donc. Le Comité P, censé contrôler les services de police, était resté inactif, comme souvent. Mais, au final, vint un arrêt célèbre de la Cour de Strasbourg : elle avait estimé qu’il y avait eu violation des articles 3 et 14 de la Convention européenne des droits de l’homme (« nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants » et « la jouissance des droits et libertés doit être assurée, sans distinction aucune », fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres). La Belgique était ainsi tancée pour avoir laissé courir le délai de prescription. Pour son omerta.

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND

Entraves inquiétantes

Dans le cas Ali J, le tribunal correctionnel de Bruxelles a surpris par sa relative sévérité. « Sans vouloir d’une quelconque manière minimiser les innombrables difficultés que présente l’exercice du métier de policier, le prévenu a non seulement commis des faits en soi inacceptables, dit le jugement, mais il a aussi, de manière inquiétante pour un membre des forces de l’ordre, tenté de diverses façons d’en entraver le constat. » Le chef de patrouille de la zone de police Bruxelles-Ixelles a été condamné à un an de prison et 1 600 euros d’amende. Sa peine a été assortie d’un sursis en raison de l’absence d’antécédents judiciaires. Il a été suspendu, puis muté dans une section administrative de la police, éloignée de Bruxelles. Jusqu’à son procès en cour d’appel, où il a sollicité son acquittement. Et où une avocate générale a voulu favoriser sa réhabilitation.

« Pas étonnant, confie Selma Benkhelifa, qui n’a pas été sollicitée sur le dossier d’Ali J. Les auteurs de violences policières ont deux avocats. Le leur. Et l’autre, c’est le procureur représentant le ministère public. Je suis ironique, vous l’aurez remarqué. Je veux dire par là que l’appareil judiciaire a besoin des policiers. Il faut donc beaucoup pour que la justice engage elle-même des poursuites contre des policiers et c’est à cause d’elle, aussi, que subsiste autant d’impunité. »

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND

« Oui, je suis toujours policier »

Le 10 février dernier, il n’y avait plus grand monde au palais de justice de Bruxelles, au moment où l’inspecteur B s’est présenté devant la 12e chambre d’appel. Le trio de juges ne ménage pas le prévenu. Les trois magistrates l’interrogent sur son nouveau statut professionnel, testent au passage son potentiel de remise en question. « Vous êtes toujours policier ? », demande la présidente. « Oui. J’ai subi une suspension pendant huit mois et mon salaire a été amputé de 450 euros par mois (…) J’ai retrouvé un salaire normal de 2 200 euros net par mois. J’ai un statut de cohabitant. Nous avons deux enfants, de 3 et 9 ans. »

La juge principale pose alors « la » question : « Que demandez-vous ? » L’inspecteur hésite un peu : « Euh, la suspension du prononcé. » Pas vraiment un acquittement, tout de même. Mais une ligne blanchie en douce dans son casier judiciaire et un souci de moins sur son plan de carrière. On le ressent, le tribunal aimerait un acte de contrition sincère et des aveux un peu clairs. Ils ne viennent pas. Le spray, c’était vers le sol. Le téléphone brisé, ça, vraiment, le chef de section ne sait pas comment c’est possible. « Je le maintiens, j’ai eu une réaction rapide pour prendre mes distances avec la personne. » Rien d’autre à déclarer. Et aucun écho à une remarque de l’avocat du migrant : « Pourquoi l’avoir arrêté, en fait ? Vous étiez quatre face à un migrant terrorisé qui ne se débattait pas, intervient Alexis Deswaef. Vos versions se contredisent. Il est difficile de mentir correctement, ensemble, sur les mêmes détails. »

Juste avant ça, l’avocate générale Estelle Arpigny expose ses réquisitions. À la manière d’une funambule. Elle balance à gauche. « Votre barbe rasée, vos appels à vos collègues aussitôt supprimés dans votre GSM, vos versions qui changent… Votre attitude est très particulière. Pour avoir une police de qualité, il faut sanctionner des écarts comme celui-là. » Puis la procureure oscille à droite : « Je vais demander une suspension du prononcé en espérant que M. B puisse prendre ses responsabilités dans la suite de sa carrière. »

Des revirements comme celui-là, c’est assez fréquent devant des tribunaux pénaux où comparaissent de gros fraudeurs, accompagnés d’avocats filous qui instillent le doute, ou de petits délinquants à qui il s’agit de donner une seconde chance : un jugement d’appel peut annuler la décision de première instance. Souvent, un élément neuf apparaît dans l’intervalle. Ici, rien.

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND

Le verdict

Le jeudi 10 mars 2022, le flic de PolBru achève son calvaire à la place Poelaert. La présidente de cour d’appel Bénédicte Lechien tranche les derniers doutes. Son jugement parle de « préméditation », d’un comportement « mûrement réfléchi », de faits « très graves » et d’une attitude « indigne » jetant l’opprobre sur l’ensemble de la profession. La peine de prison d’un an est confirmée. À cette occasion, on a appris que l’inspecteur sanctionné assure désormais la gestion des équipes d’intervention auprès d’un dispatching de la province de Hainaut.

Avec l’aide du Fonds du journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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Paul Peyrolle et Jules Rousselet. CC BY-NC-ND
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  1. Les prénoms ont été modifiés.

  2. Médor a raconté l’affaire Mawda, en avril 2022 : Mawda, l’autre histoire.

  3. Sabrina et Wassim, décédés sur le coup, en cherchant à éviter une voiture de police à la sortie du tunnel Bailly, le 9 mai 2017. Le procès des trois policiers inculpés d’homicide volontaire est prévu en septembre.

  4. La loi et la rue, Éditions Le Cherche midi, février 2022.

  5. Découlant de l’affaire Dutroux, elle a unifié police et gendarmerie.

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