11min

Prendre soin de nous

Fanny Dubois

fanny_dubois-1-retouche.jpeg
Colin Delfosse. CC BY-NC-ND.

Voir mourir, ça marque. Alors qu’elle était en dernière année de sociologie, Fanny Dubois a suivi une formation d’aide-soignante, le temps d’être dégoûtée. Des chambres du couloir de gériatrie (qui signifie souvent « fin de vie »), elle est ensuite passée à la Mutualité socialiste (Solidaris) pour réfléchir aux rouages de la Sécurité sociale. Un mécanisme de solidarité qu’elle chérit. Et la voilà à 32 ans à ce poste à responsabilité : secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales et collectifs de santé francophones depuis avril 2019. « Je n’ai pas peur de dire que j’ai envie de gagner en pouvoir d’agir dans la société, d’influencer plus structurellement les décisions. » Large sourire accroché aux convictions, Fanny Dubois ne débarque pas aux maisons médicales par hasard. L’aide-soignante en a bavé. La sociologue a écouté. La secrétaire générale veut changer le système.

Médor : Votre année en tant qu’aide-soignante semble avoir marqué votre parcours.

Fanny Dubois : Mon attachement aux maisons médicales vient de cette période. En tant qu’aide-soignante d’un hôpital, désolée pour l’expression, mais vous êtes considérée comme une frotte-merde. Le médecin de votre service ne connaît même pas votre prénom. J’étais en gériatrie. Tous les patients n’étaient pas en fin de vie mais, quand c’est le cas, les décisions se jouent en dehors de lui et les accompagnants les plus proches n’ont pas beaucoup d’importance. Les aides-soignantes sont celles qui vous changent, vous lavent, vous habillent, vous donnent à manger. Ce sont les personnes qui passent le plus de temps avec le patient et, pourtant, elles sont mises dans l’ombre lors des réunions d’équipe, alors qu’elles ont des choses à dire. J’ai un exemple qui ne me quitte pas, auquel je pense souvent. Un monsieur de plus de 90 ans était à bout. C’était clair. Le gars était couvert de tuyaux qu’il arrachait. Pour le médecin, il pouvait encore tenir. Alors qu’il n’en pouvait plus, on devait encore lui poser une sonde naso-gastrique. Les infirmières et les aides-soignantes ce jour-là s’étaient toutes opposées à la décision du médecin de continuer à « enfoncer le tuyau ». Mais nous étions obligées de poser la sonde. L’infirmière n’y arrive pas. Je l’aide. Le médecin voit que les choses se compliquent. Il appelle la cellule des soins intensifs et là, le vieux meurt. Comme ça. Dans ces agressions. J’en ai pleuré. Ce n’est pas la faute du médecin. Il respecte les consignes, mais le système engendre de telles violences…

Quel lien avec votre engagement dans les maisons médicales ?

En sortant de l’hôpital, je me suis dit qu’il fallait trouver des systèmes alternatifs, casser cette domination médicale construite sur une double hiérarchie. D’abord, la hiérarchie hospitalière entre médecins, infirmiers, etc. Ensuite, la hiérarchie imposée par le management qui amène ses calculs sur la charge de travail, met l’accent sur les tableaux chiffrés pour gérer l’hôpital. Ce système nous déshumanise et nous empêche de réfléchir à nos conditions de travail.

Une maison médicale regroupe en son sein plusieurs métiers de la santé : médecin généraliste, kiné, infirmier, assistant social, psy… L’approche de la santé est globale. Ou plutôt « pluridisciplinaire » et « intégrée », comme on dit dans le milieu.

Un des objectifs de la maison médicale est de s’inscrire dans le réseau de son quartier. Quand elle a le temps, elle vise la prévention et la participation communautaire.

Que proposent les maisons médicales comme solution alternative ?

Une maison médicale, c’est un collectif de professionnels de la santé, pluridisciplinaire, qui assure une prise en charge globale. C’est-à-dire qu’il prend en charge le curatif comme tout médecin, mais aussi la dimension psychologique et les déterminants de la santé. Quatre-vingts pour cent des problèmes de santé sont liés à ces déterminants comme l’hygiène de vie, les conditions de travail, de logement, la qualité de l’environnement immédiat ou l’alimentation.

Cela veut dire que vous allez voir le frigo du patient ?

Non. Ce n’est pas du contrôle ou de la moralisation ! Nous avons le principe du patient-partenaire. Il a le choix d’être accompagné ou non dans les projets de la maison médicale. Chaque maison médicale a son autonomie. Cela peut donner des projets hyperconcrets comme un potager dans le jardin collectif, qui encourage l’alimentation saine et la mixité sociale.

Vous êtes à la tête de la plus grande fédération des maisons médicales, un secteur en expansion…

Si on se base sur la prestation au forfait, le secteur couvre 422 000 patients, avec une augmentation de 50 % en cinq ans. C’est une croissance impressionnante. Au début du mouvement, fin des années septante, seule une dizaine de maisons médicales existaient. Aujourd’hui nous en sommes à 121.

Avec cette croissance, parvenez-vous à préserver l’aspect d’engagement, qui est assez fort dans les maisons médicales ? Des médecins ne viennent-ils pas chercher le « confort », un salaire fixe, des horaires plus compatibles avec la famille, qu’une démarche de solidarité ?

Ce n’est pas du confort mais des droits liés au travail que nous avons toujours revendiqués. Le modèle est aussi conçu pour porter ces droits. Aujourd’hui, la société et nos détracteurs tentent de stéréotyper le secteur comme ils le font pour les chômeurs. Des fainéants qui utiliseraient l’argent public. Faux. Lorsque l’on compare la médecine à l’acte et au forfait, même l’audit bien cher payé de Mme De Block (la ministre fédérale de la Santé, NDLR) a démontré qu’on ne coûtait pas plus cher et que l’on soignait des personnes bien plus vulnérables. Notre modèle est efficace. C’est la démonstration que mettre les professionnels dans de bonnes conditions de travail, où ils peuvent trouver un équilibre entre leur vie privée et professionnelle, a une influence positive en termes de diminution du burn-out, de qualité de la prise en charge, de réflexion collective.

Si je suis soigné dans une maison médicale, je suis assuré de bénéficier d’une prise en charge collective alors ?

C’est l’idéal mais la pluridisciplinarité est difficile à pratiquer. Il faut répondre aux urgences. L’hôpital éjecte de plus en plus vite les patients et c’est à la maison médicale de prendre le relais. Le vieillissement démographique, la paupérisation font que, aujourd’hui, assurer une prise en charge pluridisciplinaire au quotidien pour l’ensemble des patients demande… le double des effectifs.

Le public des maisons médicales, ce sont avant tout les pauvres ?

Notre patientèle, c’est presque 45 % de personnes bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM). (Ils bénéficient alors de remboursements plus importants de leurs soins médicaux, NDLR). Une étude de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) montre que, sur l’accessibilité, on est imbattable. Cela étant dit, on nous associe à des maisons pour les pauvres mais nous ne voulons pas du tout de cette image. Je crois dur comme fer à la philosophie de base de la Sécurité sociale qui est le droit universel à la santé. On organise la solidarité, chacun y contribuant à hauteur de ses moyens.

Mais les maisons médicales ne sont-elles pas plutôt dans des quartiers pauvres ?

Pas forcément. À Libin, tous les médecins généralistes trouvent plus chouette de bosser ensemble. Dans ce village, il n’y a plus de médecins solos. C’est la maison médicale qui soigne l’ensemble des citoyens. Et c’est pourtant une commune riche… La preuve que les maisons médicales ne sont pas des structures pour les très pauvres. J’encourage les gros salaires à s’y inscrire. Ils augmentent la solidarité. Leur forfait permettra à des patients plus vulnérables d’être mieux accompagnés.

Ne plus payer pour une visite, ce n’est pas la porte ouverte à une surconsommation de consultations ?

En Belgique, le patient consulte en moyenne 4,2 fois par an son médecin. Ce taux pour les maisons médicales est de 3,9. Avec un public précarisé. Quand tu vois ce chiffre et notre taux de BIM, c’est la preuve qu’il y a du bon boulot de prévention. Les travailleurs de la santé réduisent l’anxiété des gens, les orientent vers des pratiques alternatives. La prise en charge qualitative évite la surconsommation de soins. Mais notre médecine forfaitaire n’est pas une médecine « gratuite » – je déteste ce terme. C’est une médecine qui a été pensée de façon globale, pour que les actes des médecins se concentrent sur la qualité de la prise en charge et non sur l’accumulation d’argent. Le mode de financement peut influencer la pratique. Maintenant, des maisons médicales travaillent à l’acte et développent des valeurs fortes d’accessibilité. Les deux modes de financement peuvent produire de la solidarité mais sans être rattachés à des valeurs fortes, ils entraînent des dérives. Aujourd’hui, des maisons médicales, à Bruxel­les, visent à accumuler de l’argent via le forfait.

Comment ?

Une maison médicale touche par patient inscrit un montant annuel pour le médecin généraliste, un infirmier et un kiné. Mais plus tu t’implantes dans un quartier jeune et riche, moins ta maison médicale sera sollicitée. En même temps, c’est grâce à ces forfaits que des maisons développent des projets collectifs formidables. Avec le surplus des forfaits, tu te fais une « cagnotte » pour pouvoir investir dans des projets communautaires. Et c’est important de laisser cette autonomie pour créer des dynamiques qui répondent vraiment aux besoins sociosanitaires du quartier. Cette liberté est précieuse. La société est de plus en plus dans le contrôle, elle devrait être dans l’intelligence. Si un responsable politique avait le courage de mettre les moyens dans la première ligne (la médecine générale, NDLR), d’agir sur les déterminants sociaux de la santé, les conditions de travail, l’aspect environnemental, la prévention du burn-out, il est clair que les coûts pour la Sécu diminueraient.

La santé mentale est-elle un axe important de votre travail ?

Bien sûr, quand tu vois le taux de maladie-invalidité de longue durée pour burn-out… Comment se fait-il qu’il n’y ait pas une réaction politique à cela ? Ils nous parlent d’efficience, de rationaliser et ils n’agissent pas sur ce qui coûte presque le plus. La souffrance devient épidémiologique.

Au niveau plus micro, la réforme 107 (qui privilégie la prise en charge du patient dans son milieu de vie, par des équipes se rendant à domicile, NDLR) est intéressante, parce qu’une personne qui souffre est mieux dans un environnement plus familial, mais on est dans la gestion d’urgence, avec une équipe centrée sur le médical. Ce n’est pas une action sur l’environnement des personnes en souffrance. Et la fermeture des lits en psychiatrie a des répercussions sur les maisons médicales parce que toutes ces personnes en souffrance débarquent chez nous.

Vous avez également des projets dits de santé communautaire.

Il y a des démarches hyperintéressantes qui ne sont centrées ni sur le médical ni sur l’individuel. Comme cet atelier de santé communautaire à Tournai juste à côté de la maison médicale. Ils y mènent des projets artistiques, laissent beaucoup de place à l’informel. Tout d’un coup, des personnes isolées, pensionnées, désaffiliées, entrent dans une dynamique collective qui remet du sens. On est loin de la prise en charge par antidépresseurs où tu rentres chez toi seul avec ton médicament. Ce serait préférable si la Sécu s’orientait vers des modèles qui ont du sens…

Un des handicaps de la Sécurité sociale, n’est-ce pas le fait qu’elle soit indolore ? Les bénéficiaires n’en voient plus trop le sens.

Que les gens ne se rendent pas compte de la présence de la Sécu, je n’en suis pas certaine. Surtout quand elle flanche. Les suppléments d’honoraires des médecins spécialistes sont impressionnants par rapport à il y a quelques années. Ce n’est pas normal, vous n’êtes pas censé les payer. C’est de plus en plus clair que la marchandisation de la santé s’observe, avec ses suppléments, ses médecins déconventionnés et la suspension de création de maisons médicales.

Vous faites allusion au moratoire sur l’ouverture de maisons médicales au forfait lancé par Maggie De Block en 2017. Il a empêché pendant 15 mois la création de nouvelles structures, en attendant les résultats d’un audit. D’où venait cette volonté ?

Je ne pense pas que la ministre nous visait. Je crois qu’elle a eu vent de notre croissance. Et comme nous ne sommes pas dans la lignée de la médecine libérale, elle a dû se dire qu’elle ne se plantait pas par rapport à son électorat en commandant cet audit. Maintenant, vu les résultats, elle ne s’est pas fait que des amis. Budgétairement, on ne coûte rien à la Sécu.

Cet audit a donc amené les maisons médicales à être mieux considérées, non ?

Mine de rien, on est plutôt satisfait parce que ce travail a démontré qu’on ne coûtait pas plus cher. Le moratoire est levé. A priori, aucun responsable politique n’osera relancer une telle saga et remettre en question les maisons médicales. Ce genre de victoire nous sert en termes de légitimité. Mais on n’a rien fait de cet audit. Pourtant, si on considère que notre prise en charge qualitative en première ligne réduit les coûts en seconde ligne et désengorge les urgences, on pourrait repenser le système de façon globale avec un transfert de fonds vers les premières lignes.

L’audit n’a-t-il pas permis un refinancement des maisons médicales ?

À partir du moment où des maisons médicales peuvent se créer, d’une certaine maniè­re oui.

Et on le constate : il y a une demande de plus en plus forte d’un public pour le système au forfait. Ce n’est pas qu’une question de prix. C’est quand même facile d’être en maison médicale : tu n’as plus de démarches administratives à mener. Quand tu es malade, si ton médecin est en vacances, un autre prend le relais, des spécialistes, kiné ou psy, sont sur place…

Il y a des besoins et encore de la marge pour de nouvelles structures ! Le système reste fort organisé autour du médecin solo. Le fonds Impulseo (qui soutient les médecins qui s’installent dans les zones en pénurie, NDLR) commence seulement à être un peu adapté à notre secteur, à prendre en compte des pratiques groupées.

Une revalorisation des maisons médicales pourrait servir à quoi, par exemple ?

À proposer une solution plus structurelle pour les métiers d’accompagnement social et psychologique. Mettre en avant ces fonctions serait une avancée politique majeure.

Mais le secteur de la santé est désargenté.

Mais non. C’est dingue ce que l’on a observé en une législature. Il faut reprendre les chiffres de la Sécu. Non seulement il y a eu une économie de deux milliards en assurance santé mais, en plus, il y a eu un transfert impressionnant vers les entreprises pharmaceutiques qui ont puisé 700 millions d’euros en plus que prévu dans les caisses publiques (en remboursements pour, notamment, les médicaments innovants et onéreux, NDLR).

Et il y a un troisième élément budgétaire à souligner : les avantages extralégaux qui ont mis à mal la Sécu. Et là il y a une responsabilité des syndicats et mutualités : avoir accepté le principe des chèques-repas, des voitures de société. Ces mécanismes désolidarisent, les patrons ont du salaire en moins à payer, et donc des cotisations sociales en moins à verser. Les montants devraient être remis dans le pot commun de la Sécu. On parle de 2,6 milliards.

Enfin, le tax shift en lien avec la diminution des cotisations sociales a fait des ravages : un milliard en moins !

L’argent public doit revenir aux gens qui ont cotisé pour des services publics. En disant cela, je ne prône pas un chèque en blanc pour un État tout-puissant, sans conflit. La Sécu, c’est d’ailleurs l’émanation de conflits démocratiques. Mais on gagnera en liberté s’il y a un terreau solidaire qui réduit les injustices de la société.

Lutter contre la pauvreté, c’est la priorité du secteur de santé ?

Il faut surtout organiser la solidarité. J’ai un peu peur de cette société à deux vitesses, avec d’un côté les « assistés » et de l’autre ceux qui devront souscrire à des offres d’acteurs privés. Ceux-là deviendront plus un outil de marchandisation qu’un citoyen bénéficiaire de droits sociaux fondamentaux. Les assureurs privés mettent leur argent dans le contrôle, le marketing, et cet argent n’est pas investi dans la santé. Même les riches n’ont pas intérêt à être un produit de lucre. La Sécu n’est pas une production de l’extrême gauche. Même avec une vision à droite, il y a un intérêt à mutualiser nos dépenses de santé.

Dernière mise à jour

Vous avez une question sur cet article ? Une idée pour aller plus loin ?

ou écrivez à pilotes@medor.coop

Un journalisme exigeant peut améliorer notre société. Voulez‑vous rejoindre notre projet ?

La communauté Médor, c’est déjà 3153 membres et 1346 coopérateurs

Médor est un média indépendant. Notre site ne contient pas de pub. Toutefois, il utilise quelques cookies pour faciliter son utilisation. Lisez notre politique de cookies pour en savoir plus.
En savoir plus