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Notre échec

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Loic Delvaulx. Tous droits réservés.

En 2008, alors qu’il entame un travail sur le Samu social et le sans-abrisme, le photographe Loïc Delvaulx rencontre Michel, un jeune gars de 31 ans qui vit sa première nuit dans les rues de Bruxelles. Ils resteront en contact pendant 10 ans. Michel plonge, se relève, replonge. Et meurt, en janvier dernier. Avant ses 40 ans. Une vie gâchée dès la naissance.

« Entre 2009 et 2014, Michel et moi sommes restés en contact. Mon travail pour le livre était terminé, nous mangions de temps en temps ensemble, partagions quelques heures. Je l’appelais pour les fêtes. Il avait un logement, tentait une formation. Nous discutions de l’idée de continuer un travail photo, de faire un film mais je craignais un peu de le relancer. Le suivre demandait beaucoup d’énergie. Bizarrement, nous avons parlé sans vraiment faire de photos. Je m’interrogeais aussi sur ma démarche, cette position de témoin qui l’accompagnait dans ses descentes. Puis en 2014, j’ai recommencé à le photographier. En couleurs. »

Pendant la nuit du 7 novembre 2016, La Strada (Centre d’appui au secteur bruxellois d’aide aux sans-abri) a dénombré 3 386 personnes dans les rues de Bruxelles. L’exercice a été répété en mars 2017 : 4 094 personnes furent comptées. Ces chiffres ressortiront lors des grands froids de notre hiver, mais ils traduisent mal les parcours aussi complexes et ardus que celui de Michel, ainsi que l’accompagnement social nécessaire pour permettre aux grands meurtris d’avoir une chance de s’en sortir.

Michel a été punching-ball dans sa jeunesse. Il n’a pas connu son père, emporté par une cirrhose à 27 ans. Sa mère a porté le pantalon à coups de poing. Puis, quand le garçon a eu l’âge de se rebiffer, la génitrice a convoqué l’oncle, champion de boxe du Brabant. « Tu imagines te prendre une pêche à 7 ans d’un type pareil. Essaie d’imaginer l’impact. J’étais trop jouette ? Un peu turbulent ? Elle appelait l’oncle et hop, j’étais calmé. Deux coups et je pouvais aller dormir. » À 14 ans, Michel boit pour oublier. De plus en plus. Sous les encouragements de cette femme qui a bousillé sa vie. « C’est bien. Continue, tu iras jouer aux cartes avec ton père. » Michel a suivi le conseil. Et depuis la rue en 2008, Loïc, le photographe, a suivi Michel dans ses galères, dans ses karaokés, dans ses virées.

En septembre 2009, Michel est interné à L’Espérance, un centre postcure pour alcooliques à Thuin. Il a l’habitude de ces séjours. Mais là, c’en est trop. Son amour, Pascale, était enceinte. Elle vient de mourir. On ne vit pas longtemps dans la rue. « Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter ça. Je ne suis pas un criminel. Tu la voudrais, toi, ma vie ? Moi, en tout cas, je n’en veux pas. » Michel est un gars sanguin. Là, il parle d’une voix monocorde, résigné devant le gâchis de son existence. Sans doute l’effet de l’Effexor, 225 mg d’assommoir pour nier le quotidien, posologie recommandée « dans les formes de dépression sévères ».

Piercing au sourcil gauche, la boucle d’oreille droite en forme de croix, il arbore aussi ce ganglion gonflé comme une grosse bille sous la peau de son cou, côté droit. Peut-être un des signes de sa pancréatite aiguë et de sa cirrhose. Michel vient de refuser une opération qui n’avait qu’une chance sur cinq de réussir. Même avec de meilleures statistiques, il aurait de toute façon congédié le corps médical.

Le médecin lui a dit :

« Il y a neuf chances sur dix que vous n’arriviez pas à 40 ans. Vous êtes conscient de cela ?

Je sais, je m’en fous.

C’est votre vie, c’est vous qui voyez.

Justement, c’est tout vu. »

Janvier 2017, Michel est mort. Six mois avant son quarantième anniversaire. Il a tenu parole.

Ce qui impressionne le plus dans le parcours de Michel, c’est cette impossibilité à corriger un départ catastrophique dans une existence, renverser la haine d’une mère soûlarde, effacer les coups de poing d’un oncle. L’échec d’une société.

Pourtant, pendant dix ans, Loïc a continué à voir Michel. Il a cru qu’il s’en sortirait.

Michel habitait à Clabecq dans un appartement, au-dessus de la maison de sa « marraine de cœur », Martine. De là, Michel partait chez Maryse, à 300 mètres de distance. Et entre les deux femmes de sa fin de vie, il y avait un café, Chez Valy, où Michel faisait la fête, travaillait un peu, chantait les karaokés de Freddy Mercury et de Johnny, parfois. Et buvait de l’alcool, beaucoup. Michel avait travaillé en tant qu’éboueur. Deux ans d’un CDD non renouvelé. Il a suivi un stage en tant que maître d’hôtel. La boisson alors modérée, le teint rose. La meilleure période de sa vie. On ne l’a pas gardé. Puis il a enchaîné des petits boulots.

C’est comme ça qu’il a rencontré Maryse (85 ans). De l’intergénérationnel comme on en rêve. Il lui préparait à manger, faisait ses courses. Michel parfois titubait. S’écroulait. Restait inanimé par terre. Ça faisait peur à Maryse. Mais ils ont beaucoup ri aussi, comme quand Michel imitait Sarkozy ou Johnny. « Il m’a boostée, raconte la vieille dame. Je vivais dans mon jus. Il m’a mis un coup de jeunesse. Je n’avais pas de visite, j’en ai eu trop avec Michel. Le vide est encore plus fort. Il me manque. »

Éboueur en CDD, maître d’hôtel en stage, petits boulots au noir, on n’a pas réussi à amener Michel vers un projet plus intéressant sur terre. C’est un peu de sa faute. Aussi de la nôtre. Toutes les aides qu’il a reçues, le Samu, les contrats, les logements, ce n’était pas un avenir. C’étaient des parenthèses. Des aspirines sociales. Mais, sans amis, sans parents, ça ne suffit pas pour les grands déglingués. Avec sa famille alcoolique et ses amis portés sur la boisson, Michel avait toujours affirmé : « La première chose que je fais quand j’arrive au ciel, j’ouvre un bar. » Alors voilà. Le bar est ouvert.

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