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Ces morts qui nous empoisonnent

Médor en 1ère rénové

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Federic Fleury. CC BY-NC-ND.

Nos cimetières, saturés, débordent littéralement de corps qui ne se dégradent plus aussi vite qu’autrefois, à cause du « progrès ». Ces dépouilles rejettent alors davantage de substances polluantes dans le sol. De vraies bombes funèbres !

Dès 2003, des scientifiques, entrepreneurs de pompes funèbres et gestionnaires de cimetières allemands ont constaté qu’un tiers des sépultures contenaient des corps qui, enterrés depuis 30 ou 40 ans, ne s’étaient toujours pas décomposés. Ces dépouilles rejettent alors dans le sol et les nappes phréatiques des substances polluantes qui étaient autrefois « digérées » par la microbiologie du sol au cours d’un processus de décomposition qui ne prenait que 8 à 10 ans. En cause : excès d’étanchéité des caveaux et cercueils, pesticides utilisés pour l’entretien des cimetières, corps chargés de plombages dentaires, de résidus médicamenteux, mais aussi de formaldéhyde (le fameux formol) et autres substances utilisées lors des embaumements…

L’Allemagne mais aussi la Suisse et les Pays-Bas ont commencé à faire évoluer leurs pratiques funéraires, en autorisant les cercueils en carton ou les inhumations en linceul. En Belgique, la situation évolue moins vite. « Des solutions existent, mais la législation ne permet pas encore de les utiliser », regrette Francis Busigny, ingénieur en gestion de l’eau et des déchets et grand promoteur de l’humusation au sein de la fondation Métamorphose. Ce processus de compostage contrôlé, inédit jusqu’à ce jour pour les humains mais proche de ce qui se fait déjà au Canada pour certains animaux d’élevage, permettrait de transformer les dépouilles en humus sain et fertile au bout de douze mois.

Fossoyeurs en danger

À ce jour, en Belgique, la seule solution alternative possible à l’inhumation est la crémation. Une technique qui reste polluante malgré les filtres posés sur les incinérateurs : « Pour être détruit, un corps humain doit être brûlé à plus de 1 100 °C pendant environ une heure trente. » Ce qui consomme environ 30 litres de mazout ou 30 m³ de gaz. « L’humusation, elle, génère moins de gaz à effet de serre et préserve les sols, alors que les pratiques actuelles polluent les nappes phréatiques aux abords des cimetières. Mais ça, c’est tabou ! »

Les données sur les pollutions des sols liées à l’inhumation, à la dispersion des cendres ou aux conséquences de l’embaumement sur la décomposition des corps, n’existent tout simplement pas à Bruxelles, selon Sophie Maerckx, de l’asbl Apis Bruoc Sella. « L’embaumement requiert l’autorisation du bourgmestre, conformément à la loi de 1971, mais il est pratiqué par les pompes funèbres à la demande des familles sans autorisation communale ! »

En Wallonie, 37 cimetières ont reçu fin 2015 le label « Cimetière nature ». Mais l’initiative se limite à l’abandon des pesticides pour entretenir les allées. Elle ne concerne pas la pollution des sols et des nap­pes phréatiques par les dépouilles. Xavier Deflorenne, le « Monsieur Cimetière » de la Région wallonne, estime que le principal problème n’est pas celui-là, mais celui des risques qu’encourent les fossoyeurs : gaz de putréfaction irritants pour les yeux et les voies respiratoires, champignons et endotoxines susceptibles d’être inhalés, risques de contact avec les liqui­des de décomposition pouvant contenir virus ou bactéries comme l’hépatite A et la leptospirose… « Le service de prévention et de médecine du travail stipule clairement que ce métier expose à des risques au cours de l’ouverture des caveaux et des exhumations. » Or, vu la saturation des cimetières, ces opérations se multiplient.

Ethos et thanatos

Xavier Deflorenne doute que l’humusation ou les cercueils en carton (rejetés en 2012 par le ministre wallon Paul Furlan) puissent être considérés comme de véritables solutions. « Ces propositions ne tiennent pas assez compte des contraintes pratiques et culturelles auxquelles les usages funéraires doivent répondre. Aujourd’hui, des gens rouspètent parce qu’on n’utilise plus de produits pour supprimer les mauvaises herbes dans les cimetières. » Reste que, depuis 2009, les cercueils en polyester sont interdits et les gaines internes dans lesquelles les corps sont enfermés (pour éviter toute « fuite » pendant les cérémonies et transports) doivent obligatoirement être biodégradables.

Pour Cédric Vanhorenbeke, de la coopérative Alveus, une des rares entreprises de pompes funèbres écologiques du pays, les innovations sont surtout freinées par le conservatisme de la corporation : « Les thanatopracteurs continuent à utiliser sans autorisation des substances interdites. Cela donne une idée de l’éthique qui règne au sein du lobby funéraire… »

À la Fédération wallonne des pompes funèbres, on admet que les contrôles sont inexistants. Certains membres, comme David Cochez, formateur en thanatopraxie, ne cachent pas néanmoins leur souhait de voir l’embaumement progresser. « Rendre présentable un défunt peut aider une famille à faire son deuil. Le formaldéhyde est polluant, mais ce produit pose bien moins de problèmes que le nombre de cimetières au sein desquels je sais que des corps en putréfaction baignent dans la nappe phréatique… »

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