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Bébé placé, bébé abîmé

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N. Spanoghe. 1897. Archives de la Ville de Bruxelles. Tous droits réservés.

Studio familial, commissariat de police, hôpital et pouponnière. En six mois de vie, Enzo a déjà connu quatre lieux de transition. Depuis octobre, il grandit à la pouponnière des Cerfs-Volants avec d’autres enfants, tous séparés de leurs parents.

L’imposante maison des Cerfs-Volants n’a rien d’une architecture institutionnelle, elle se fond dans le décor du quartier des Fleurs, calme et résidentiel de Schaerbeek. Une grille ouvragée, un jardinet accueil­lant, quelques marches à monter pour sonner à la porte en fer forgé. Au premier étage, celui des Minibulles, Enzo fait la sieste, couché dans son relax entre deux autres bébés. Les grands sont à l’école. Sous les toits, dans la salle de réunion, les puéricultrices profitent de cette pause, trop souvent interrompue par le sommeil agité des enfants.

Parmi les gazouillis et les sursauts de respirations, les grands yeux bleus d’Enzo peinent à s’ouvrir. Tout son petit corps s’éveille. Un doigt après l’autre, un battement de cils après l’autre. Ses pieds s’agitent dans la chaleur du sac de couchage, ses bras se tendent et soulèvent des poids imaginaires. La main dégourdie, il caresse sa bouche qui laisse s’échapper un bâillement. La puéricultrice, Issan, se penche pour le récupérer doucement des bras de Morphée. En le relevant, sa tête à peine chevelue effleure le mobile d’animaux sauvages qui veillent sur lui.

Enzo, 6 mois, fait partie des 24 enfants de 0 à 6 ans qui vivent aux Cerfs-Volants. Ils ont été confiés par l’Aide à la jeunesse (AAJ) ou via une demande privée des parents eux-mêmes. Ce n’est pas une crèche, parce que les enfants ne rentrent pas chez eux. Ce n’est pas une maison, parce que les enfants sont séparés de leurs parents. C’est une institution aux airs de grande famille. Elle porte le nom de « Service d’accueil et de protection de la petite enfance » (SASPE), mais tout le monde l’appelle « pouponnière », comme au bon vieux temps. Ceux qui y vivent et y travaillent s’appellent en criant dans la cage d’escalier, le plancher grince, la parole est vraie, la fatigue et l’amour palpables.

La puéricultrice aux bisous

« Hein, ma beauté ? Mais oui, tu es beau ! », répète Issan, la puéricultrice, à Enzo, en appuyant chacun de ses mots par des baisers. C’est vrai qu’il fait fondre avec ses yeux bleu profond tout ronds et son sourire qui dévoile sa douloureuse première dent. Les puéricultrices sont des moulins à compliments, qu’importe la fatigue, le mal de dos ou l’agacement.

« Ah, moi, je suis la puéricultrice aux bisous », se présente fièrement Issan. « Si on ne le fait pas, qui le fera ? Ils n’ont personne. C’est pour ça que je les pousse à manger quand ils ne veulent pas et que je leur fais plein de câlins. » Dehors, seule une personne s’intéresse à Enzo : Adrian, son père, âgé de 28 ans. La mère ne donne plus signe de vie.

Elle entretenait deux relations : la première avec une femme à qui elle souhaitait offrir un enfant, la deuxième avec Adrian qui servait de géniteur. Elle reste avec lui jusqu’à trois semaines après l’accouchement, moment où le jeune père se rend à la police, pris de panique. Il a tout découvert. La mère risque d’emmener Enzo avec cette femme, poursuivie pour avoir secoué un enfant, entraînant sa mort. Une histoire aux multiples rebondissements, dramatiquement compliquée, implique qu’Enzo grandit pour le moment ici, chez les Minibulles – la section accueillant sept bébés de 0 à 2 ans.

Couché sur son ventre rebondi, Enzo tente de ramper sur le plancher qui sépare son étage de celui des 2 à 6 ans. Il observe l’univers de la pouponnière, avec sa guirlande de fanions, ses dessins au mur et son odeur de crème pour bébé, parfois de lange à changer. L’étage où vit Enzo est divisé en trois pièces en enfilade aux couleurs rose, bleu et vert : la salle de bain, le salon et la salle de jeux. Et une chambre, unique salle isolée par des murs, qui accueille une dizaine de lits.

Une « veilleuse » pour 24

La radio allumée, Jennifer Lopez répand une atmosphère latino. Issan ne tarde pas à l’éteindre. Au travail depuis 7 heures, sa tête pèse des tonnes. Sa journée touche enfin à son terme. Le parfum du goûter aussi se répand dans l’air. Il n’échappe pas aux narines d’Enzo. Au menu : panade de fruits et biscuits. Une stagiaire aide Hayate, une autre puéricultrice, à installer des bébés dans les chaises hautes. Alignés, ils balancent leurs jambes dans le vide, impatients d’être rassasiés.

Loubna et la stagiaire, un soutien précieux, les nourrissent l’un après l’autre. En tout, 20 puéricultrices travaillent pour les Cerfs-Volants selon les tournantes. Les jours de semaine, elles sont à deux par section, mais le week-end elles sont seules. Quant aux nuits, du lundi au dimanche, il n’y a qu’une veilleuse pour garder les 24 petits résidents. Seule pour chanter les berceuses, vaincre les cauchemars et assouvir les estomacs vides. Ils se conforment aux normes d’encadrement des milieux de garde, mais celles-ci ne correspondent pas aux besoins réels des pouponnières, bien plus importants.

Depuis deux ans, Loubna travaille tous les week-ends chez les Minibulles. Elle raconte ses journées interminables, de 8 h à 19 h : « J’habite à Tubize. Pendant le trajet de retour, je suis en pilote automatique. Ou alors je chante et je me défoule. Je suis complètement crevée, faut plus rien me demander. Faut s’imaginer, onze heures à s’occuper seule de plus ou moins sept bébés. »

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A. Crespin. 1896. Archives de la Ville de Bruxelles.. Tous droits réservés

Dans cette institution, une bonne distance professionnelle et une routine rodée s’imposent par nécessité. L’organisation des journées et les relations sont réfléchies selon les principes de continuité, cohérence et contenance pour assurer la sécurité : les trois mots clés des Cerfs-Volants. Alice Dubois, la psychologue, souligne que, malgré la succession des personnes (puéricultrice, psychologue, infirmière, directeur…) qu’il va rencontrer, l’enfant doit s’y retrouver. Quand il arrive, une puéricultrice référente lui est attribuée, elle suivra particulièrement son développement et préparera un album de photos de son séjour pour son départ.

Courte vie, dossier lourd

Enzo s’y retrouve-t-il ? Son destin se joue au tribunal, sans lui. Scène vécue, pénible pour tout le monde. Au palais de justice de Bruxelles, un juge demande à son père virtuel : « Comment allez-vous réagir si vous n’êtes pas le père biologique ? » Adrian se défend, d’un geste de main qui prête serment : « Ça ne changera rien. » Le directeur des Cerfs-Volants intervient : « En attendant qu’une place se libère dans une pouponnière, Enzo est resté presque trois mois à l’hôpital Saint-Pierre et Monsieur (Adrian) allait le voir tous les jours. » Désormais, il a droit à deux visites par semaine et ne les manque jamais.

Alain, le directeur, rappelle au juge d’un ton ferme qu’« on ne condamne pas un enfant à vivre en institution ». Tout le monde approuve. Les problèmes sont les suivants : le jeune père doit effectuer un test ADN pour déterminer les liens de sang, trouver un domicile et un emploi. Le risque qu’il ne soit pas le père existe, un soupçon entretenu par les multiples relations de la mère et par un bruit de couloir qui ne leur trouve aucun trait de ressemblance.

Après vingt ans de métier, le directeur des Cerfs-Volants conserve sa fougue de vaincre les injustices sociales. « Nous sommes considérés comme les nouveaux curés, ça ne fait que 35 ans que notre métier est professionnalisé », ironise-t-il. Ici, pas de famille parfaite ni de jugement envers les parents. « La frontière est ténue entre une mère responsable et une mère en difficulté, il suffit d’un grain de sable dans l’engrenage. »

L’équipe prend du recul par rapport au système qui préserve les relations parents et enfants. Certaines fratries devraient être séparées, certains parents devraient être déchus de leurs droits et l’instinct maternel n’existe pas.

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Concours de charité. Organisé par la Grande Fédération colombophile d’Anderlecht à l’occasion de la kermesse.
Artiste inconnu. 1929. Archives de la Ville de Bruxelles. Tous droits réservés

Arrivé avec la police

Pour Alain, ce travail social ne servirait qu’à colmater les défauts de la société. Il compare les Cerfs-Volants à un minuscule laboratoire, dans lequel on pourrait étudier les enjeux sociétaux. Dans les années 80, il fallait se positionner par rapport à l’accueil d’enfants séropositifs. La décennie suivante, ils devaient travailler avec les enfants et les mères polytraumatisées du génocide rwandais. Aujourd’hui, ils font face au creusement des inégalités, à l’augmentation de la précarité et à des « enfants du djihad » revenus de Syrie.

Sacha, un garçon de 4 ans, malin et affectueux, a parfois les yeux qui s’enflamment et les poings qui se serrent. Une souffrance aiguisée par des allers-retours entre sa maison et l’institution. Sa mère fut elle-même placée en extrême urgence, dès son plus jeune âge. Un traumatisme qui se reproduit chez ses sept enfants. Sacha est aujourd’hui coupé de cette fratrie.

Arrivé en décembre aux Cerfs-Volants, il n’a pas encore recommencé l’école. Après être arrivé dans la voiture des policiers, à cause de violences familiales, il prend ses marques dans la pouponnière avant d’intégrer le nouvel univers scolaire. Ce n’est pas le cas de tous. Amélie et Sarah, deux sœurs arrivées aux Cerfs-Volants en janvier, ont commencé l’école la semaine suivante.

Une décision prise rapidement pour qu’elles assistent à la rentrée scolaire. Alice, la psychologue, l’apprend en s’exclamant : « C’est d’une violence incroyable ! Elles arrivent à peine ici, en urgence, que ces sœurs sont séparées toute la journée dans une nouvelle école ! »

Six mois, quatre lieux

Un regard illuminé de nouveau-né, ça se remarque. Chez Enzo, ses yeux bleus pétillent, mais son regard est éteint et fuyant. Alice est descendue chez les Minibulles. Elle remarque qu’il se balance anormalement depuis quelques jours et marmonne, entretenant un dialogue constant avec lui-même. « Ça va pas fort, hein, toi ? », demande, de loin, Alice au petit bonhomme. Elle poursuit, une petite fille dans les bras : « Je t’ai promis un moment privilégié, rien qu’à nous deux, je m’occupe juste d’abord d’Anémone. »

La psychologue se rassied sur la table pour enfants du salon, elle explique qu’il se rassure en basculant et en faisant vibrer son diaphragme. Avec Enzo, « il faut être vigilant, il sourit alors on dirait que tout va bien, mais il est en souffrance », souffle-t-elle d’une voix douce et articulée. C’est à l’âge de 4 mois qu’il a poussé la porte des Cerfs-Volants pour y vivre le plus temporairement possible. La période d’accueil conseillée est de maximum un an, mais elle s’étend bien souvent sur des années. Selon Alain, le directeur, seulement 10 % des enfants qu’il accueille retournent dans leur famille. Les 90 % restants soit grandissent en institution, soit rejoignent une famille d’accueil, soit sont adoptés.

Dans le cas d’Enzo, l’équipe maintient une relation qui devra peut-être, un jour, se défaire. Comme le résume la psychologue, « Monsieur a un vernis touchant et il aime son fils. Est-il compétent pour l’élever ? C’est plus difficile à déterminer. Mais ce qui nous inquiète, c’est qu’il est dans l’incapacité de se mettre en règle alors qu’il a tout pour l’être ».

Une heure quart, deux fois par semaine

Quand Adrian sonne à la porte des Cerfs-Volants, le petit est encore en pleine sieste. La visite aura lieu à l’espace rencontre, spécialement aménagé au sous-sol de la maison, dans un sobre décor d’appartement. Anna, la responsable des visites, lui demande de patienter. Elle va réveiller Enzo.

Adrian attend, agite ses pieds, se frotte les mains d’impatience, au bord du canapé, prêt à se lever. Il remet ses cheveux, plaqués au peigne fin sur sa tête. Il défroisse son pantalon et son pull jacquard à l’odeur de cigarette. Ses cernes trahissent sa fatigue. Ses ongles sont noirs et ses dents abîmées.

Anna revient, Enzo dans les bras, recru de fatigue. Elle parle avec un accent espagnol chantant, elle utilise l’humour pour désamorcer les tensions et entretient un rapport empreint de respect et de confiance avec tous les parents. Comme il se dit dans la pouponnière, « faire du mal au parent est tout aussi violent pour l’enfant que le faire souffrir lui ».

Adrian s’extasie, le petit n’arrête pas de grandir. « Bonjour mon bébé », répète-t-il trois fois en embrassant son visage. Enzo commence à se réveiller, il sourit, heureux de le voir. La responsable les laisse en tête à tête. Adrian essaye de le faire ramper, rigole puis sort le classique « Il est où papa ? Il est là ! » Un bonheur si fragile, dont les deux se nourrissent.

Le moment des au revoir arrive. Anna prévient : « On va devoir remonter », Adrian acquiesce, expire un « oui » résigné, les yeux rivés sur le bébé. Enzo retourne au premier étage. Dans cette maison où on reconnaît les pleurs des bébés et où on n’est jamais à court de café.

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