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Prison nue

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Eric Walravens. Tous droits réservés.

À Beveren, nouvelle « prison modèle » en Belgique, la photographe Sanne De Wilde a travaillé avec les détenus sur l’image qu’ils se font d’eux-mêmes. Au passage, elle a photographié, sans fard, avec flash, les murs aveugles et les couloirs fantomatiques d’un monde sans issue.

Vue du ciel, avec Google Maps, elle ressemble à une croix. Mais ce n’est pas un trésor qu’on a marqué sur la carte. La prison de Beveren, construite en 2014, est bâtie sur le modèle en étoile cher à Édouard Ducpétiaux. Aux premières heures de la Belgique indépendante, cet inspecteur des prisons se fit le chantre d’un nouveau modèle carcéral, où l’enfermement individuel devait pousser le détenu à s’amender, dans une solitude quasi monacale. L’architecture en quatre ou cinq branches, unies par une tour centrale, favoriserait quant à elle une surveillance optimale. À Gand (1862), à Saint-Gilles (1884) ou à Forest (1910), les prisons ont été construites selon cette architecture.

Un siècle et demi plus tard, ces établissements sont vieillissants, pour ne pas dire totalement décrépis, et le modèle Ducpétiaux est largement décrié. Pourtant, on construit toujours de cette manière. Depuis 2008, les gouvernements belges successifs ont adopté des « master plans » pour répondre à la surpopulation carcérale. On aurait pu limiter l’enfermement, prévoir des peines alternatives : la Belgique bâtira à tour de bras.

À Marche-en-Famenne (2013), à Leuze-en-Hainaut (2014) et à Beveren, on a déjà construit, en étoile, de nouvelles prisons dont on vante la modernité. La presse a même parlé de « prisons modèles » pour ces établissements où les détenus ont douche, toilettes et téléphone en cellule, et même un réseau informatique de services baptisé PrisonCloud. Une nette différence par rapport aux prisons plus anciennes, où les sanitaires se résument parfois à un trou puant entre deux rangées de lits superposés. Au café du commerce, sur les réseaux sociaux, certains ont jasé sur ce luxe nouveau offert aux voyous, aux frais du contribuable.

Expérience claustrophobe

La photographe Sanne De Wilde a été invitée à mener un projet au sein de la prison de Beveren. Le programme « Herstel Kleurt » (« Réhabilitation en couleur »), lancé par la prison, vise à amener les détenus à méditer sur leurs actes, voire à entrer en relation avec leur victime. Une forme d’amende honorable pas si différente de l’introspection promue au XIXe siècle. Sauf qu’à Beveren, le vœu de réhabilitation se veut moderne : ici, en travaillant avec un street artist pour peindre les murs de la prison ; là, avec Sanne De Wilde pour travailler la photographie. « Cela leur permet d’entrer en contact avec quelqu’un de l’extérieur. Rien que ça, c’est important, dit-elle. Et puis, c’est important de stimuler leur créativité. Dans leurs cellules, ils sont assommés par l’ennui. »

Une pin-up épinglée au mur, un tapis de prière, un plateau-repas, l’œil indiscret d’une caméra qui vous observe nuit et jour… les détenus – tous longue durée – ont capturé les détails de leur quotidien cloîtré. Ils se sont aussi pris en photo eux-mêmes, parfois, et, lors d’ateliers, ils ont parlé de l’estime de soi, évoqué leur propre vulnérabilité.

Ces photos, vous n’en verrez que quelques-unes. Les autres appartiennent à ce qui leur reste d’intimité.

Ce que Médor donne à voir, ce sont les clichés pris par Sanne De Wilde elle-même, au fil de ses visites. Le béton, partout. La jeune photographe n’a pas lésiné sur le flash pour traduire en images la froideur clinique des lieux. Elle a même passé une nuit derrière les barreaux, histoire de voir, de ressentir. Elle raconte l’angoisse qui vous étreint quand toutes les portes se referment, à 21 heures, vous laissant seul en cellule. « On parle d’une des prisons les plus luxueuses de Belgique, mais, à l’intérieur, ça n’a vraiment rien de luxueux. On ressent la tension, les bruits. C’est une expérience claustrophobique. »

Avec ou sans téléphone en cellule, la prison reste déshumanisante. Ce serait même pire avec PrisonCloud : les détenus commandent leur menu (standard, sans porc ou végétarien), ils correspondent avec l’administration sans avoir de contact extérieur. Personne n’a encore jugé nécessaire d’étudier si cette désocialisation ne compromettait pas davantage encore les chances de retour à la société, la vraie. C’est moderne, c’est sans doute bien.

Modèle, la prison risque en tout cas de ne pas le rester longtemps. Déjà, la surpopulation frappe aux portes du pénitencier dernier cri. Prévue pour accueillir 312 détenus, la prison de Beveren pourrait devoir bientôt en accepter 50 de plus. On parle d’installer un troisième lit dans des cellules prévues pour deux détenus. « Gouverner, c’est prévoir, mais parfois on dirait que c’est regarder en arrière », ironise un membre de la commission de surveillance locale. Côté matons, on a arrêté le travail à Beveren l’an dernier, comme dans les autres prisons de Belgique. Trop de détenus, pas assez de personnel. Les syndicats envisagent encore des actions de grève en 2018.

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