Narco-déchets : politique dans la brume

Episode 3/3

Vica Pacheco. CC BY-NC-SA.

Des labos illégaux de drogue s’étendent à la Wallonie. Mais les autorités locales gèrent leur "dépollution" comme le faisait la Flandre… il y a 10 ans. A-t-on un plan national en vue ?

À sept kilomètres au sud de Gingelom, les habitants de Wallonie ont peut-être appris la nouvelle : des déchets d’un labo produisant de la drogue ont été découverts (si vous ne voyez pas de quoi on parle, allez lire nos deux premiers épisodes). En Flandre, on parle de drugsafval. Côté francophone, il n’y a pas vraiment d’équivalent (on tenterait bien "narco-déchets" ?). Mais le fait qu’on ne puisse pas nommer le phénomène ne signifie pas qu’il n’existe pas. Au contraire, l’absence de prise de conscience du côté wallon laisse le champ ouvert à la dispersion de déchets de drogue.

À Chimay, Huy, Charleroi…

En juin 2021, les craintes de Natalie Meert, experte en criminalistique des drogues, se sont réalisées : un nouveau laboratoire de méthamphétamine a été découvert, cette fois à Herstal, en Wallonie.

Étienne Dans, responsable de l’Unité de police chargée des démantèlements confirme : « Nous assistons à une extension géographique du phénomène. » Depuis 2018, des laboratoires de drogue ont été saisis à Chimay, Orp-Jauche, Soumagne, Huy et Charleroi.

Mais la police et les pompiers wallons traitent les cas de drugsafval comme on le faisait il y a dix ans en Flandre : « Parfois, ils nettoient sans savoir qu’il s’agit de déchets de la drogue ni connaître leurs dangers », dit Carine Buckens, du Parquet du Limbourg.

Puisqu’ils ne peuvent être reconnus comme drugsafval, les déchets de drogue entrent dans la catégorie « déchets inconnus ». Seuls quelques cas ont été reconnus à Visé et dans les villages de Manhay, Vielsalm et Courcelles.

Un crime environnemental

Pour que le fédéral s’empare du problème, il faudrait mettre des données claires sur la table. Comme il n’existe pas de protocole standard à l’échelle du pays définissant les procédures de décontamination d’un labo de drogue synthétique ou des sites de déversement, le suivi est resté lacunaire.

Dès lors, les autorités ne peuvent pas voir les avantages de tracer le drugsafval.

Carine Buckens explique que « dans le Limbourg, nous traitons les déversements de déchets de drogue comme une scène de crime. Nous effectuons des tests ADN à partir des empreintes digitales sur les conteneurs, ce qui nous permet de faire le lien entre les déchets de drogue déversés et des laboratoires de drogue connus de nos services. »

Bonne volonté, mauvais suivi

Il reste toutefois périlleux de prendre le modèle flamand de lutte contre les déchets de drogue comme référence pour un plan national. La feuille de route flamande visant à démanteler les laboratoires et limiter les déchets de drogue peine à atteindre ses objectifs, car les autorités impliquées dans le processus ne la suivent pas à la lettre.

Comme une liste de courses, on dresse l’inventaire de tout le matériel et des produits chimiques, avant que l’agent environnemental de la commune dans laquelle le déversement s’est produit rédige un rapport environnemental. Charlotte Colman, professeure de criminologie, explique que « la qualité de ce rapport dépend toujours trop souvent de la “bonne volonté” de l’agent environnemental et de ses connaissances en la matière ».

Le rapport ne s’appuie pas sur une liste systématique d’indicateurs : le type de laboratoire, la localisation et la méthode de déversement ne sont pas nécessairement enregistrés. Rares sont les visites de contrôle pour vérifier que les assainissements ont été réalisés et que les zones ne présentent plus de traces ou de conséquences possibles de pollution à la drogue. Enfin, aucun suivi des dégâts causés par ce type de déchets n’est prévu à court ou long terme.

Les plans flamands pour l’été

Mais quelque chose bouge au niveau flamand. En avril et en juin, la ministre flamande de la Justice et de l’Environnement Zuhal Demir (N-VA) a rencontré toutes les autorités impliquées dans la gestion des déchets de drogue et du nettoyage des laboratoires en Flandre.

La ministre souhaite mettre sur pied un « plan d’action intégré pour la Flandre » et identifier tous les angles morts des procédures de démantèlement et de traitement des déchets. L’idée est d’établir un point de contact spécifique au niveau flamand.

La discussion relative au financement des frais de nettoyage est également ouverte : l’idée de créer un fonds de compensation à partir des saisies auprès des trafiquants nécessite l’intervention du fédéral.

Un fonds existe déjà aux Pays-Bas, bonne idée. Merci pour le relais. D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose que nos voisins nous refilent. La documentation relative à la collaboration transfrontalière entre les trafiquants montre que les déchets de drogue du Limbourg néerlandais sont transportés vers le Limbourg belge, et que la Belgique pourrait accueillir bien plus de déchets issus de la drogue que ce qu’elle produit actuellement.

Avenir radieux. Déchets compris.

Le volume de déchets en Belgique devrait à nouveau augmenter dans les prochains mois. La réouverture du secteur événementiel s’accompagnera certainement d’un nouveau pic de consommation de drogue à Bruxelles (où la pilule de MDMA se vend à 10 euros) et ailleurs. Les substances synthétiques produites ont un avenir radieux en Belgique. Déchets compris.

Et pourtant, le problème n’est toujours pas considéré comme une question nationale. Le plan d’action flamand devrait être prêt cet été 2021, et personne ne sait s’il produira ses effets.

Les cas wallons restent trop rares pour que les autorités régionales s’en emparent. Mais au niveau national, le gouvernement manque toujours de vision.

Avec le soutien du Fonds Pascal Decroos pour le journalisme.

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