Drogue : pollution du sol au plafond

Episode 2/3

Vica Pacheco. CC BY-NC-SA.

1500 tonnes de déchets issus des labos clandestins de drogue seraient produits chaque année en Belgique. Des substances hautement corrosives et acides, qui polluent l’eau, les sols, et parfois les habitations. Ce dimanche de juin, on a rendez-vous à Gingelom pour voir ça…

Alors que je me présente au seuil d’une maison en ruine, l’agent de police me rappelle que nous sommes dimanche.

« Vous avez fait la route depuis Bruxelles juste pour voir le labo ? »

Le réseau cyclable m’a menée à la petite ville de Gingelom, où la police a saisi un laboratoire d’amphétamines la veille, le 12 juin. Les camions de la protection civile, devant l’abri de jardin, chargent des contenants remplis de produits chimiques. Le nettoyage des déchets de drogue et le démantèlement des laboratoires coûtent cher, mais que savons-nous des coûts environnementaux et sanitaires découlant de ces déchets ?

Payer le prix

« Au début, personne n’avait conscience de leur dangerosité », selon un pompier du nord du Limbourg, qui dénombre plusieurs cas de collègues blessés. Désormais, les gants et masques de protection sont obligatoires. Les déchets de drogue sont un mélange de substances hautement corrosives et acides qui comportent des risques pour l’humain en cas de contact avec la peau et d’inhalation.

Les premiers secours sont les principales victimes potentielles, car ils sont les premiers à devoir manipuler les déchets dangereux.

Il est arrivé que des conteneurs abandonnés dans les bois explosent, parce que les produits chimiques qui s’y trouvaient étaient toujours réactifs. Et la population peut aussi parfois en payer le prix : en 2015, à Zutendaal, deux enfants en vacances passent à vélo dans une mare remplie de ce qu’ils prennent pour de l’eau, mais qui est en réalité un déversement de déchets de drogue. Leur balade à vélo se solde par un séjour à l’hôpital, pour traiter les brûlures graves sur leurs jambes.

Du méthanol, de l’acétone, de l’éthanol…

Un mois après la découverte du laboratoire à Gingelom, le 12 juin, un autre laboratoire de drogue a été découvert dans la même forêt de Zutendaal.

Dans les labos comme sur les scènes de crime, Natalie Meert, experte en criminalistique des drogues à l’Institut national de criminalité et de criminologie (NICC), recueille des échantillons pour identifier les substances contenues dans le mélange.

Elle y trouve en général de la naphtaline, du formaldéhyde, de l’ammoniaque, de l’acide chlorhydrique, de l’acide formique, de l’acide sulfurique, du safrole, du méthanol, de l’acétone et de l’éthanol. Ces substances sont légalement utilisées dans l’industrie chimique et pharmaceutique pour produire des médicaments, des engrais et des résines.

Toutefois, les entreprises pharmaceutiques les mettent au rebut de façon sécurisée pour éviter les contaminations environnementales et les risques sanitaires.

Si l’on mettait la main sur les 1 500 tonnes de déchets de drogue produits par an en Belgique, on pourrait remplir plus de 111 piscines publiques.

Un chiffre insignifiant comparé aux dépôts clandestins de déchets ménagers dans les communes flamandes, qui ont dépassé les 22 641 tonnes en 2019. Et pourtant, il s’agit bien là d’une nouvelle source de pollution.

Le signe de la plante morte

Le site Web du centre de signalisation des drogues explique comment reconnaître des signes de produits déversés et de pollution à la drogue : débusquer les plantes mortes, par exemple. « Tout ce qui entre en contact avec ces produits chimiques mourra immédiatement », précise Jan Verheyen, porte-parole de l’OVAM (Organisme flamand chargé de la politique des déchets). Lorsque les déchets de drogue s’écoulent dans le sol, l’OVAM est appelé pour mener à bien des procédures d’assainissement du sol afin de préserver la terre.

Impossible évidemment d’assainir le sol pour les déchets de drogue non-trouvés : le solvant va augmenter la concentration d’acide, condamnant la terre à l’infertilité, ce qui va ralentir la croissance des plantes et des cultures et favoriser les incendies. Mais les chercheurs de l’Institut néerlandais de Police scientifique ont documenté la présence dans les champs de résidus d’amphétamines dans les pucerons du maïs, ce qui montre que les êtres vivants, au même titre que les plantes, peuvent absorber ces composés. Et potentiellement entrer dans la chaîne alimentaire. Et, à terme, dans nos assiettes.

Il y en a dans l’eau

Ces produits chimiques étant hautement solubles, leur corrosivité et leur toxicité se dissolvent dans les cours d’eau. Il est ainsi encore plus difficile pour les autorités de détecter les déversements dans l’eau, ce qui fait du réseau d’égouts la voie privilégiée des trafiquants pour se débarrasser de leurs déchets.

La contamination des eaux de surface engendre la disparition de la vie aquatique, des micro-organismes et des plantes qui vivent dans les courants et les rivières.

Le 6 mars 2021, des trafiquants ont déversé des produits chimiques dans le réseau d’égout qui transporte les eaux usées vers la station d’épuration Aquafin de Rakem. La concentration des produits chimiques a tué toutes les bactéries au sein du système de traitement des eaux usées entrantes. Elle est restée hors service deux jours, pendant que les eaux non traitées des toilettes du Limbourg se déversaient dans la rivière d’à côté.

Un cas similaire est survenu en 2017 aux Pays-Bas, pour lequel l’Institut de recherche sur l’eau (KWR) a été chargé de l’enquête. Pour chaque jour où des échantillons ont été collectés, des composés de MDMA étaient détectés. À la différence des amphétamines, les usines de traitement des eaux usées ne sont pas en mesure de détruire certains composés des déchets de la MDMA, qui resteront dans les eaux de surface de façon permanente.

Le pire, c’est la méthamphétamine

La plus grande crainte de Natalie Meert lorsqu’elle analyse les fioles, c’est de découvrir qu’elles proviennent de laboratoires de méthamphétamines qui, selon elle, « sont de plus en plus nombreux ». Elle prévoit que les déchets issus de cette drogue représenteront 15 à 20 fois le volume final produit. Ses déchets sont encore plus dangereux, car le mercure lui sert de catalyseur.

« C’est un métal persistant susceptible d’entrer dans la chaîne alimentaire », continue-t-elle en citant les études de la professeure Jackie Wright de la Flinders University en Australie.

Aux antipodes de la Belgique, les maisons résidentielles sont utilisées comme laboratoires clandestins. La professeure Wright a démontré que les résidus de méthamphétamine restent pendant des mois, voire des années, sur les surfaces intérieures.

En analysant la santé de personnes qui ignoraient qu’elles vivaient dans des propriétés auparavant utilisées pour la production de méthamphétamine, elle a trouvé des signes d’irritation ou d’éruption cutanée, d’irritation oculaire, respiratoire, d’effets sur l’immunité et le comportement, de troubles du sommeil et de maux de tête directement liés à cet environnement.

La maison de la drogue

« Loger dans certaines des maisons ici au Limbourg pourrait ne plus être sans danger », explique Natalie Meert. Par ailleurs, les substances peuvent être volatiles et voyager sur des kilomètres, contribuant ainsi à endommager l’environnement avec lequel elles sont entrées en contact.

Retour à Gingelom. Le prix de départ de la vente aux enchères sur Biddit de la maison  « polluée » s’élève à 60000 euros, mais il pourrait être bien plus élevé pour la santé de quiconque l’achètera.

En observant les agents de la protection civile emporter les derniers conteneurs, et m’apprêtant à partir, je me demande si nous sommes en danger. Sur mon téléphone, la carte qui m’indique l’itinéraire vers la gare de Landen me montre aussi que la ville de Gingelom ne se trouve qu’à sept kilomètres de la frontière wallonne.

Parce qu’on trouverait des labos clandos en Wallonie aussi ?

Réponse ce vendredi 20 août avec le troisième et dernier épisode de cette question.

Avec le soutien du Fonds Pascal Decroos pour le journalisme.

Les questions de Médor : tous les mois une nouvelle enquête, en 3 épisodes. Les publications se font les mardi, jeudi et vendredi de la 3ème semaine, à 11h. Gardez les yeux ouverts.

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