Un sol qui s’effrite

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Apache.be.

Culture traditionnelle par excellence en Belgique, la pomme de terre se plaît bien dans nos terres fertiles. Mais à force d’en planter partout trop souvent, les cultivateurs mettent le sol à rude épreuve. Son érosion menace notre sécurité alimentaire.

En 60 ans, le relief du bassin versant de Villeroux (Chastre), sur lequel nous emmène Aurore Degré, professeure de physique des sols à Gembloux Agro-Bio Tech, n’a pas changé, à première vue. L’immensité des champs cultivés donne au lieu un air paisible et indestructible. En réalité, sur ce plateau brabançon représentatif des sols limoneux du nord de la Région wallonne, jusqu’à 30 centimètres de sol ont disparu, depuis 1956.

Aujourd’hui, 29 % des terres agricoles wallonnes sont soumises à une érosion non soutenable, soit une perte de plus de cinq tonnes de sol par hectare et par an. Cela signifie que sur près d’un tiers des terres agricoles, nous consommons le sol plus rapidement qu’il ne se reforme. «  Pour fabriquer un centimètre, il faut entre 100 ans et 1 000 ans, en fonction du type de sol et des conditions climatiques  », explique Aurore Degré. Ce phénomène n’est pas toujours considéré comme une priorité et l’enjeu est sous-estimé. «  On croit que l’on peut se permettre de perdre du sol car on a une grande épaisseur de limon au nord du sillon Sambre-et-Meuse, dans le Condroz et le nord de la Thudinie. Mais la terre qui part, c’est la couche de surface, la seule qui est vivante. 90 % des bactéries, des champignons, des algues et des vers de terre se trouvent dans les 20 premiers centimètres  », rappelle Arnaud Dewez de la cellule Giser du Service public de Wallonie.

Si l’érosion hydrique des sols est un phénomène naturel, elle tend à s’amplifier à cause de nos pratiques agricoles. On cultive de plus en plus de cultures de printemps, particulièrement sensibles à l’érosion, dont la pomme de terre. Disposée en butte, cette culture laisse des bandes de terre nues et est travaillée en profondeur. «  La plantation doit se faire dans une terre meuble et fine car si les pousses, les tubercules doivent se frayer un chemin entre des mottes de terre, ils grossiront en prenant des formes bizarres  », indique Arnaud Dewez. De plus, la pomme de terre est semée en mars-avril. Elle pousse lentement et lorsqu’arrivent les mois de fortes pluies et d’orages, les plantes qui pourraient freiner le ruissellement ne sont pas encore sorties. Sans couverture végétale pour absorber l’eau et limiter l’impact des gouttes, l’érosion est très intense. Surtout que les orages de printemps deviennent de plus en plus précoces.

Une dérive qui « empoisonne » le secteur

Loin d’être la seule à incriminer, la culture de la pomme de terre pose question en raison du boom spectaculaire qu’elle a connu : les surfaces ont augmenté de 310 % entre 1980 et 2015. Si elle est devenue l’un des piliers de l’agriculture wallonne, c’est parce que les autres denrées (céréales, betterave sucrière) ne sont plus assez rentables (voir l’épisode 1 de cette enquête). Cette course pour garder la tête hors de l’eau mène inévitablement à des dérives comme le regroupement et l’agrandissement des parcelles pour y cultiver des patates sur de grands blocs homogènes. Mais en augmentant la longueur des pentes, le phénomène d’érosion s’est encore accentué. «  Cela rend les choses ingérables. Il n’y a rien que l’on puisse mettre en dessous d’un champ de pomme de terre de 40 hectares pour contenir l’érosion, à part un grand barrage de deux mètres de haut  », clame-t-on du côté de la cellule Giser.

Bruno Dewulf, président de la Fiwap, l’admet : «  Cette dérive empoisonne tout le secteur, mais nous n’avons pas les moyens d’interdire ça. Nous avons des membres qui sont à la fois industriels et producteurs. Si on interdit ce genre de pratiques, on perd la moitié de nos affiliés. Mais si la Région wallonne voulait légiférer sur ces pratiques, on ne s’y opposerait pas.  » Pour lui, cette dérive résulte de politiques publiques datant des années 70. «  On a poussé les agriculteurs à remembrer (rassembler des parcelles de terre en un bloc, ndlr) pour faciliter la mécanisation. C’était largement subventionné. 50 ans plus tard, on se rend compte que l’on n’a peut-être pas suffisamment réfléchi. Et la machine s’est emballée.  »

Car ce mouvement d’agrandissement des parcelles agricoles s’est accompagné d’une hyper spécialisation d’un certain nombre d’agriculteurs. Dans le milieu, on les appelle les « patatiers ». Parmi eux, une poignée de gros acteurs se taillent la part du lion. Ainsi, la moitié de la superficie dédiée aux pommes de terre belges est cultivée par moins de 5 % des entreprises, et 20 % des terres sont cultivées par 1 % des producteurs, selon une étude récente du SPF Économie. Forcés d’amortir les lourds investissements qu’ils ont dû faire pour se lancer dans cette culture de pointe, ils partent à la chasse aux hectares en dehors de leur ferme. Les producteurs flamands traversent même la frontière linguistique pour trouver des terres, en vue d’établir des « contrats patate » (voir l’enquête de nos confrères d’Apache.be). Ceux-ci sont signés entre le producteur et un autre agriculteur qui met sa terre à sa disposition, le temps de la culture. Un système avantageux économiquement pour ce dernier. D’après un contrat que Médor a pu se procurer, on voit qu’un hectare rapporte 1 600 €. En général, cet agriculteur n’a qu’une chose à faire : labourer sa terre. Qui n’accepterait pas de jouer le jeu, à ce prix-là ? «  Quand un patatier vient vous donner jusqu’à 2 000 € par hectare pour ne quasiment rien faire, vous la lui donnez. Si je mets du froment, je dois semer et récolter, et mon bénéfice sera de 300 €  », explique Pierre Piron, agriculteur à Wierde (Namur).

Les nématodes, une « bombe à retardement »

Victime de son succès, la pomme de terre est tellement prisée que beaucoup d’agriculteurs sont tentés de «  revenir trop souvent avec de la patate  » sur les terres qu’ils exploitent. Or, pour éviter les maladies du tubercule, il est dorénavant interdit d’en cultiver sur la même parcelle plus d’une fois tous les trois ans. En Belgique, c’est l’Afsca qui veille au respect de ces rotations : «  Entre 2017 et 2019, sur 3 816 contrôles, nous avons constaté que 99,6 % des producteurs s’y conforment.  » L’agence se montre vigilante car en Flandre, le nématode doré de la pomme de terre (Globodera rostochiensis) a été trouvé dans certaines parcelles qui ont été mises en quarantaine. «  Il s’agit de vers microscopiques qui forment des kystes. On trouve des centaines, voire des milliers d’œufs qui se conservent des années dans le sol. Le temps de la rotation sert à ce que les champignons du sol finissent par détruire ces kystes  », explique Bruno Schiffers, professeur honoraire en phytopharmacie à Gembloux Agro-Bio Tech. «  C’est une bombe à retardement  », estime Alice Soete, responsable du laboratoire d’analyse de la qualité culinaire et technologique des pommes de terre, au CRA-W. Car si des nématodes n’ont encore jamais été trouvés en Wallonie, cela ne pourrait être qu’une question de temps, au vu du boom de la production.

Les agriculteurs qui louent leurs terres aux patatiers déplorent donc la généralisation de mauvaises pratiques. Alors, certains achètent leur tranquillité en surpayant la location. «  Le patatier fait ainsi ce qu’il veut durant la culture, confie un fonctionnaire de la DGARNE. Quand l’agriculteur récupère sa parcelle, bonjour les dégâts. Certains ferment les yeux, mais il y en a beaucoup que ça commence à énerver.  » Henri Lhoest fait partie de ceux-là. L’agriculteur de Verlaine (Liège) fait des contrats-patates depuis 20 ans, mais il songe sérieusement à arrêter. C’est aussi le cas de tous les agriculteurs que nous avons contactés, mais aucun ne voit comment s’en passer. «  Les patatiers font appel à des entrepreneurs pour arracher les pommes de terre. Quand les conditions météo sont réunies, ils font ça à la chaîne, sans venir voir l’état du sol avant. Ils mettent 5 ou 6 tracteurs et se fichent d’abîmer nos terres.  » Plus lourdes qu’auparavant, les machines utilisées participent au compactage des sols, ce qui peut, à long terme, avoir un effet négatif important sur la productivité des parcelles, d’après le livre La pomme de terre en Belgique, pays de la frite, écrit par Belgapom. En outre, les performances des machines permettent aussi de cultiver des pommes de terre là où cela était impossible dans le passé. À ce sujet, l’enquête du média flamand Apache est éclairante. Tassé et compacté, le sol devient imperméable et très érosif. Cela forme une croûte de battance qui est observée sur de nombreux champs de pommes de terre, notamment du côté de Quiévrain, comme le montre une série de photos reçues au cours de notre enquête.

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À force d’être battu par la pluie, le sol forme une croûte imperméable. L’eau ruisselle alors encore plus rapidement. 

Bruno Dewulf, président de la Fiwap, reconnaît qu’il y a parfois dans le chef du producteur un détachement et une déresponsabilisation par rapport à ce qu’il peut se passer sur les terres qu’il cultive. «  J’habite à Gembloux où le plus gros patatier vient de Ypres, en Flandre. Il loue des parcelles dans la région depuis 25 ans. Quand il y a un gros orage, il est chez lui, les voisins ne vont pas aller sonner à sa porte.  » Autrement dit, en cas d’inondation ou de coulée de boue, ce n’est pas lui qui s’attirera les foudres des riverains. C’est l’avantage de planter des tubercules rentables à près de 200 kilomètres de chez soi.

Mesures palliatives et inefficaces

Aujourd’hui, aucune loi contraignante ne permet de lutter efficacement contre l’érosion des terres agricoles wallonnes. Les scientifiques regrettent que les mesures prévues soient uniquement palliatives. Ainsi, sur une parcelle de plus de 10 ou 15 % de pente, les cultures de printemps sont interdites… sauf s’il y a une bande enherbée. «  Déjà, vous ne trouverez pas de patates sur plus de 15 % de pente. Mais en plus, la bande enherbée en bas de parcelle ne résout rien. L’herbe peut être semée l’année de la culture, ce qui est bien trop tardif. Cela fait office de ceinture de sécurité. Elle est là pour limiter les dégâts à l’extérieur, mais en soi, le sol est déjà parti du champ  », se désole-t-on du côté du Giser. En outre, si le fermier le veut, il peut retourner la bande enherbée l’année suivante.

De nombreux agriculteurs sentent bien que le développement sans borne de la pomme de terre commence sérieusement à nuire à leur premier outil de travail. Si la Fiwap soutient que les sols sont plus fertiles qu’il y a 50 ans, le taux de matière organique, garant de la fertilité physique des sols, baisse globalement. «  Une terre de culture en bon état a un taux de matière organique supérieur à 4 %. Aujourd’hui, pratiquement toutes les terres au nord du sillon Sambre-et-Meuse sont en dessous de 2 %  », d’après Arnaud Dewez.

Là encore, la Fiwap pointe une responsabilité politique. «  Avec la Politique agricole commune, on a déconnecté l’élevage de la culture. Certains n’ont plus eu d’élevage du tout sur leur ferme et il y a donc eu moins de fumier sur les champs. D’où une dégradation lente du taux de matière organique dans les terres.  »

«  Notre drame, c’est qu’il n’y a pas encore de mesure de baisse de fertilité  », s’inquiète Aurore Degré. En effet, la qualité de la terre limoneuse au nord de la Wallonie et l’amélioration des techniques de production permettent encore d’obtenir de bons rendements. «  En Alsace, ils pleurent quand ils perdent un centimètre car à 20 centimètres de profondeur, c’est la roche. Ici, quand on en perd un, il y a encore 10 mètres de limon. Il n’y a pas cette conscience de l’urgence de sauver le sol.  » Du bout des lèvres, Bruno Dewulf le reconnaît : «  Même avec 1 % de matière organique, la terre produit autant que lorsqu’il y en a 2 %. Mais entretenir le sol coûte très cher, et lorsqu’il y a une urgence économique, cela devient secondaire. Les agriculteurs sont conscients qu’il faut diversifier leurs cultures, ne pas labourer des prairies, etc. mais tout le système est fait pour qu’on ne le fasse pas !  »

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Les variétés de pommes de terres ne sont actuellement pas choisies pour leur résistance au mildiou, mais bien pour leur rendement.

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Permettant encore à nombre d’agriculteurs de tirer un revenu décent de leur activité, la culture intensive de la pomme de terre a encore de beaux jours devant elle, malgré son impact sur l’environnement. Notre pays figure dans le trio de tête des plus gros consommateurs européens de produits phytopharmaceutiques par hectare de surface agricole utile.

Extrêmement sensible au mildiou, la culture de la pomme de terre y est pour quelque chose. Plus que toute autre culture, elle demande une quantité massive de phytos : 17,6 kg de substance active par hectare, loin devant la culture de betteraves (6,4 kg) et de froment (2,8 kg). Et pour cause : elle doit être pulvérisée fréquemment lorsque le pathogène est présent dans l’environnement et que les conditions climatiques sont réunies pour qu’il se développe de manière épidémique. «  C’est comme un incendie : on ne peut pas l’arrêter. Une fois qu’il a pénétré la feuille et pris sa base alimentaire, il mange l’intérieur de la feuille et nécrose les tissus  », détaille Bruno Schiffers.

Pour diminuer sa dépendance aux pesticides, la Belgique compte notamment sur la sélection variétale des pommes de terre. Mais le choix des variétés est largement orienté par les qualités technologiques recherchées par l’industrie de transformation. Sauf que ces variétés sont sensibles aux maladies. Car si Challenger et Fontane ont quasiment supplanté la Bintje, ce n’est pas parce qu’elles sont plus résistantes au mildiou, mais bien parce que leur rendement est meilleur. «  On a une demande en phytos qui est probablement deux fois plus importante que ce qu’elle pourrait être avec une variété moins sensible  », fait remarquer Philippe Baret, doyen de la Faculté des bioingénieurs de l’Université catholique de Louvain et co-auteur d’une étude sur la pomme de terre. Mais pour Alice Soete, qui coordonne un programme de sélection variétale au CRA-W, cela tend à changer : l’amélioration de la résistance au mildiou devient, lentement mais sûrement, une priorité.

Pour réduire l’usage des produits phytosanitaires, il existe aussi les systèmes d’avertissements du Carah, en Wallonie. Il prévient les agriculteurs abonnés – ce n’est pas obligatoire – lorsque les conditions météo sont réunies et préconise les traitements, le cas échéant. Un système indispensable, mais sûrement pas la panacée. Surtout dans les grandes fermes où aucun risque de perte de récolte ne peut être pris. «  Dans une exploitation de 300 hectares, on va traiter préventivement car il n’y aura pas la possibilité de réagir en dernière minute  », reconnaît Alice Soete. De source sûre, il nous revient que lorsque les conditions climatiques favorables au développement du mildiou sont réunies, les agriculteurs pulvérisent toutes les semaines. «  Les gros producteurs ne chipotent pas avec le mildiou et ne tiennent pas toujours compte des avertissements du Carah.  »

«  Avant la crise du Covid-19, Belgapom nous disait : "The sky is the limit, on n’aura jamais assez de pommes de terre  », affirme Bruno Dewulf. Les conséquences environnementales du développement « débridé » de la pomme de terre sont supportées en premier lieu par les agriculteurs eux-mêmes, alors qu’ils ne sont pas les maillons forts de la filière. «  L’industrie sait très bien qu’en demandant à l’agriculteur de lui fournir autant de pommes de terre, elle le pousse au crime  », conclut Philippe Baret.

Une enquête conjointe

Depuis octobre 2020, Médor a collaboré avec Apache.be, en Flandre, et Médiacités, en France, sur l’enquête Les gros sur la patate.

Notre dernier épisode sera publié le 24 février. De nouvelles infos nous sont parvenues.

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  1. Gestion Intégrée Sol, Érosion et Ruissellement.

  2. Érosion par l’impact des gouttes de pluie et du ruissellement.

  3. Le centre-pilote de la pomme de terre en Wallonie.

  4. Centre de Recherches Agronomiques Wallon.

  5. Direction générale opérationnelle de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et de l’Environnement.

  6. L’organisation professionnelle du négoce et de la transformation de la pomme de terre.

  7. 5,1 kg de substances actives vendues en Belgique, 6 kg aux Pays-Bas et 5,9 kg à Chypre, d’après les données d’Eurostat, en 2016.

  8. «  Analyse SWOT : Description générale  », État des lieux effectué dans le cadre du Plan stratégique wallon pour la PAC, SPW Agriculture (2020).

  9. « État des lieux et scénarios à horizon 2050 de la filière des pommes de terre en Région wallonne ».

  10. Le Centre agronomique de recherches appliquées du Hainaut.

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