« C’est une manière de désigner les enfants qui dérangent »

Les "troubles du comportement", catégorie fourre-tout

Dylan a-t-il un problème neurologique, un manque d’éducation, un trouble affectif ? Personne ne le sait. Dans le doute, pour le Dr Delvenne, il ne faut surtout pas envoyer les enfants dans l’enseignement spécialisé de type 3 !

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Comment tu te vois quand tu seras grand ? Les élèves de l’école des Fleuristes (centre pédagogique de Vlaesendael) à Bruxelles, enseignement spécialisé de type 1 et 8, ont accepté de répondre en dessin à cette question. Nous reproduisons leurs œuvres dans cette série d’articles.
Les élèves de l’école des Fleuristes. Tous droits réservés

L’enseignement spécialisé de type 3 s’adresse aux enfants ayant des « troubles de la personnalité et/ou du comportement ».

Si on parle de problèmes de comportements, n’importe quelle instit voit de quoi il s’agit : de ces enfants qui « piquent des crises » sans arrêt, qui hurlent quand on essaie de leur imposer quelque chose ou, au contraire, qui restent complètement mutiques malgré les sollicitations. Il y a aussi ceux qui parlent tellement mal qu’on ne les comprend pas, ceux qui sont drogués au sucre ou aux écrans, ceux qui ne tiennent pas en place. Et pour qui, malgré l’entrée en maternelles et la découverte de la vie en groupe, les choses ne s’arrangent pas.

On peut préférer l’ignorer mais, dans notre système scolaire actuel, avec ses grandes classes et sa pénurie de personnel, il y a des enfants qu’on n’arrive plus à gérer dans l’enseignement ordinaire.

Des enfants « plus abîmés »

Est-ce que c’est pire qu’avant ? « Oui », nous ont répondu à l’unanimité les dizaines d’instits, de directions, de psy, de spécialistes à qui nous avons posé la question. Partout, on s’inquiète de la fragilité croissante des familles, qui cumulent des difficultés économiques et d’autres facteurs de risques (manque de repères éducatifs, dépression, violence, etc).

Jérémy Philippe est directeur de l’école Nicolas Smelten à Molenbeek, qui accueille des enfants avec des troubles du comportement (type 3) et des troubles de l’apprentissage (type 8). Selon lui, derrière les « type 3 » de son école (précision importante : elle ne prend pas les élèves autistes), il y a toujours une grande souffrance familiale :

- « Nous avons aujourd’hui des demandes pour des enfants beaucoup plus abîmés qu’avant. Il y a 20 ans, on se demandait parfois ce que certains faisaient chez nous. Aujourd’hui, on voit des parents qui donnent un écran pour calmer leur bébé dans leur poussette. Et on voit les dégâts. »

- Est-ce qu’il y a, selon vous, une part d’inné dans les troubles du comportement ou leur émergence est-elle due au contexte familial ?

- « Inné ? Jamais ! En 20 ans, en type 3, je peux vous assurer que je n’ai jamais eu aucun enfant qui est né comme cela. 100 % des enfants de notre école ne seraient pas ici s’ils étaient nés ailleurs. »

- C’est quoi des enfants plus « abîmés » qu’avant ?

- « Ce sont des enfants qui, vers 8 ans, sont au niveau zéro en termes de relations humaines. Ils sont incapables de jouer avec les autres, de partager, d’attendre leur tour, de patienter. C’est comme dans un jeu vidéo où, quand c’est fini, on peut rejouer et éliminer ceux qui se trouvent sur notre chemin. C’est de plus en plus interpellant. »

Concentration de pauvreté

Rappelons une donnée importante, soulignée dans l’enquête publiée dans le numéro 29 de « Médor » : l’enseignement spécialisé accueille massivement les élèves issus des familles les plus fragiles socio-économiquement.

Dans les quartiers les plus défavorisés, 7,4 % des élèves de 16 ans fréquentent l’enseignement spécialisé (tous types confondus). Ils ne sont que 1,5 % dans les quartiers les plus favorisés.

C’est dans le maternel spécialisé de type 3 (là où Dylan est envoyé) que l’on trouve l’une des plus grandes concentrations de pauvreté de tout notre système scolaire. Il s’agit donc des tout-petits qui présentent des « troubles du comportement ».

Ces indicateurs socio-économiques devraient être suffisamment inquiétants pour qu’on repense le système et que l’on mette d’urgence en place des programmes performants de prévention et d’accompagnement des familles. Si ce n’est pas le cas, peut-être que la dimension genrée pourrait créer l’électrochoc : dans l’enseignement spécialisé, 76 % des élèves du maternel et 85 % du primaire sont des garçons.

« C’est gravissime ! »

La Dr Véronique Delvenne est cheffe de service en neuropédiatrie à l’hôpital des enfants Reine Fabiola. Une référence. Quand on lui demande comment on diagnostique un trouble du comportement, elle répond du tac au tac : « Un « trouble du comportement », ça n’existe pas au sens du diagnostic médical. C’est un enfant qu’on trouve dérangeant ».

Les « troubles du comportement » seraient, selon elle, une terminologie fourre-tout, qui répond sans doute à des observations de terrain (on ne peut pas nier les difficultés rencontrées avec certains enfants) mais qui n’a pas de fondement médical.

Dr Véronique Delvenne : « Parfois, il y a un défaut éducatif, il peut y avoir des formes de précarité affective ou éducationnelle. Mais mettre ces enfants dans un enseignement spécialisé stigmatisant, c’est gravissime. Je ne suis pas d’accord avec ce mode de fonctionnement. Le type 3, c’est un endroit où on met tous les enfants à problèmes. C’est non-spécifique. Soit, il y a un trouble de l’apprentissage et c’est du type 8. Soit, il y a un retard mental et c’est du type 1. Soit, il y a un trouble de l’attention (TDA) et il faut le traiter, tout en maintenant l’enfant dans l’ordinaire. Si c’est de l’autisme, il faut créer un type 9 comme les Flamands. Mais si ce sont des troubles psycho-éducatifs, ce n’est pas l’école qui va résoudre le problème. Il faut un repérage précoce et un accompagnement avec les familles. Il faut une prise en charge globale, pas uniquement pédagogique. Il n’y a que la Belgique (francophone) qui a un enseignement adapté aux enfants “caractériels” ou qui ont des “troubles du comportement” ».

Envoyer les enfants en type 3 dès la maternelle serait, selon elle, encore plus irresponsable. « Je n’ai toujours pas compris. On détermine déjà l’avenir d’enfants de 4-5 ans ! »

L’orientation vers le type 3 est malheureusement souvent la seule option disponible pour les CPMS ou neuro-psy qui doivent bien proposer une école aux enfants « largués » par l’enseignement ordinaire.

Faire de la prévention

Quelle serait alors la solution ? « Si on dit que les enfants sont trop abîmés quand ils arrivent en maternelle, c’est qu’il faut agir avant ! », répond sans hésiter la Dr Delvenne. « La prévention précoce manque cruellement en Belgique, surtout francophone. »

Cette compétence dépend des politiques de santé. Or, on se souvient avoir découvert avec stupeur, au début de la crise du Covid, qu’on avait 9 ministres de la Santé en Belgique. Tout est morcelé, réparti dans différents niveaux de pouvoir. Qui, dans le tas, peut mener une vraie politique de prévention cohérente et à la hauteur des crises socio-économiques que nous traversons ?

Dans notre 4e et dernier épisode, Bernard De Vos, délégué général aux droits de l’enfant pendant 14 ans, nous parlera de ce système scolaire « complètement pourri », qui a créé des filières d’enseignement pour les pauvres. Et de l’urgence d’investir dans la petite enfance.

Lundi 5 décembre à 12h à La Casserole (Namur), venez discuter avec Céline Gautier, l’autrice de cet article. Ce moment d’échanges, intitulé "Nos bébés méritent l’attention des politiques" ouvrira nos Pop Up de décembre. Plus d’infos ici.

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Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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