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Les jeunes au garde-à-vous

Recrutement à l’armée

Dix-milliards d’euros pour les armes, mais combien pour les bras ?
La Défense consacre 11,5 % de ses moyens à son personnel et à la recherche de recrues qui collent à ses normes. Bienvenue dans la machine à trier.

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Wild Mongrel. CC BY-SA

« Nous avons absolument besoin de recrues, donc c’est une bonne idée. » Au micro de Matin Première, en février 2025, Theo Francken, ministre de la Défense, déploie le lexique de l’urgence. La menace est là, le contexte géopolitique gronde et les rangs de l’armée belge paraissent creux. La « bonne idée » ? Le lancement d’un service militaire volontaire (SMV) pour remplir les casernes. La méthode tient dans une lettre : quelque 130 000 invitations expédiées en novembre 2025 à tous les jeunes de 17 ans du Royaume. Une démarche inédite qui ressemble furieusement à un appel préventif sous les drapeaux.

Un an plus tard, la communication alarmiste a fonctionné comme un aimant sur une Gen Z que l’on disait allergique à l’effort : 3 248 candidatures ont été enregistrées pour le service militaire volontaire. Pour l’état-major, c’est un départ en fanfare. Pour les jeunes qui postulent, c’est le début d’un tri drastique. Car derrière ce pari politique se cache un entonnoir logistique. Sur ces milliers d’ardeurs réveillées, seules 500 personnes franchiront la porte de la caserne en septembre 2026. Bienvenue dans la machine à trier de l’armée.

Machines, au rapport !

Ces journées d’épreuves principales dé-
marrent au nord de Bruxelles, derrière les grilles closes de l’hôpital militaire à Neder-over-Heembeek. Elles sont ouvertes tant aux candidats au service volontaire qu’aux candidats au recrutement permanent, les parcours de sélection étant identiques. À l’accueil, l’ambiance oscille entre celle d’un hall de gare et celle d’une salle d’attente d’un tribunal. Ce jeudi matin d’avril, les nombreux postulants et postulantes attendent en silence. La tête dans les airs pour certains, le smartphone vissé à la main pour d’autres. Leur objectif : intégrer la Défense.

Le filtrage débute par une sectorisation administrative. Les jeunes civils sont ré­-partis selon leur régime linguistique : des blocs distincts pour les francophones et les néerlandophones. Les rares germanophones, quant à eux, sont amenés par le système à faire un choix entre le français et le néerlandais. Au milieu du contingent francophone, Léo, 17 ans, tente de contenir son trac. Ce jeune Tournaisien vise le sommet de la pyramide opérationnelle : l’élite des paracommandos, là où le moindre faux pas équivaut à une élimination immédiate.

Les premières têtes du groupe A attaquent leur journée par le crash-test médical, à l’étage supérieur, avec passage au scanneur. Une radiographie obligatoire de la colonne vertébrale et du bassin est réalisée afin de déterminer la robustesse des organismes. Dès cette étape, on est prévenu : les anatomies sont scrutées au millimètre.

L’institution ne fait pas dans le social. Une scoliose, même légère, si son angle dépasse les 10 ou 15 degrés, ou des antécédents de fractures sont éliminatoires. L’objectif reste de préserver le dos des exigences, parfois extrêmes, du terrain. Même constat pour la dentition. Des caries non soignées ou un indice de mastication insuffisant brisent net le rêve d’uniforme.

Cette première étape médicale est celle qui comptabilise le plus grand nombre d’exclusions : 14 % des personnes évaluées sont éliminées. « Le corps d’un militaire, c’est un outil de travail, il doit être traité comme tel », assure le major Segers, directeur du centre de sélection et d’orientation au sein de la Défense.

Le tri sélectif

Mais l’examen ne s’arrête pas à la charpente osseuse. Pendant que les médecins mesurent les articulations, une autre traque – plus politique, cette fois – se déroule en coulisses. Face à la résurgence de profils d’extrême droite dans ses rangs, la Défense a durci son protocole de filtrage. Le premier filtre est visuel.

Lors de la nudité de l’examen clinique, les médecins repèrent les tatouages problématiques (symboles suprémacistes, runes détournées ou slogans radicaux). En parallèle, chaque dossier est passé au crible du Service général du renseignement et de la sécurité (SGRS). Ce screening de sécurité approfondi fouille le passé judiciaire, les fréquentations et les activités numériques des postulants. Une enquête de renseignements pure et dure décidera si le candidat peut franchir le cap de la commission.

Viennent, ensuite, les évaluations psychotechniques et physiques. Sur ordinateur, un questionnaire de 244 questions cerne la personnalité. Le but, ici, est de tester la spontanéité pour démasquer ceux et celles qui tenteraient de s’inventer un profil qui ne collerait pas avec la réalité.

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Wild Mongrel. CC BY-SA

Dans la foulée, les tests sportifs sont lancés à travers deux exercices : le gainage latéral et la course sur tapis, où les vitesses maximales sont calibrées selon les fonctions, combattantes ou non.

Le parcours s’ensuit chez le psychologue qui, avec 6 % d’exclusion, juge si la motivation réelle du jeune concorde avec les exigences du terrain. Les évaluations se concluent par les tests de langue. Elles permettent de cibler le bilinguisme, selon les postes visés. Les postes à haute responsabilité requièrent des niveaux de langue plus élevés.

Garde-à-vous

En 2025, 10 000 personnes avaient postulé. Pour 2026, la Défense vise 15 000 candidatures et le compteur affiche déjà 13 000 inscrits à la moitié de l’année (SMV et recrutement classique). Qui cela intéresse-t-il, au fait ? L’armée attire des profils variés, des jeunes séduits par l’uniforme et son aura aux profils plus techniques et qualifiés. La sécurité d’emploi et l’aspect financier pèsent dans la balance. À titre d’exemple, dès leur formation, les 500 engagés du SMV toucheront 2 118 euros net par mois, garantis pendant un an. Une aubaine pour qui sort à peine de l’école.

Thibaut s’apprête à terminer ses études secondaires. Pour lui, la trajectoire est toute tracée. Son parrain survole et saute dans les airs avec les paracommandos. Il veut faire pareil et intégrer l’École royale militaire. « Je n’ai pas peur des défis », lâche-t-il. L’armée ressemble, d’après lui, à l’internat qu’il a déjà connu. « On est isolé de nos proches et ça nous pousse à nous adapter. » De l’autre côté du mur, les anciens candidats reconnaissent la dureté du contexte lorsque l’on est stagiaire. « L’armée, c’est comme un camp scout XXL, avec des armes et du stress en plus », glisse ironiquement Sam, un officier employé administratif au sein de la Défense.

Les barèmes d’admission restent inflexibles. Les chiffres de la Défense indiquent des taux de réussite, pour ceux et celles qui sont admis aux tests, avoisinant les 70 %, tous tests confondus. Mais cette statistique flatteuse cache le véritable couperet. Réussir ses examens ne garantit aucun contrat. L’institution fonctionne comme un concours fondé sur le numérus clausus. Une fois les aptitudes validées, les dossiers sont classés par ordre de performance.

La commission finale retient les meil­leurs scores pour remplir les quotas. Au bout de la chaine, le taux d’incorporation s’effondre à 20 %. « Nous ne sommes pas inquiets de perdre des profils, assume le commandant Cordier, responsable au sein du département de Recrutement et Sélection. Le fait que de nombreux talents postulent nous permet d’opérer un tri plus exigeant. »

Les limites de la compétence

Hélène en a fait l’amère expérience. Après avoir surmonté les tests physiques éprouvants et validé son profil psychologique avec brio, la jeune diplômée en droit échoue au test de compétences linguistiques. Un échec qu’elle peine à digérer.

Son niveau de néerlandais était pourtant bon, forgé par des années d’apprentissage scolaire. Mais cela s’est avéré insuffisant pour franchir la barre des examens standardisés. Le poste de juriste se refuse à elle. À l’accueil, l’institution lui propose alors un lot de consolation. Elle a la possibilité de se réorienter vers des fonctions de sous-officier ou de simple soldat. Pour la diplômée, la proposition sonne comme un déclassement. « Je me suis sentie rabaissée dans mes compétences », confie-t-elle.

Face à ce désenchantement, la Défense reste encore inflexible. Dans les bureaux de sélection, le mot d’ordre est l’égalitarisme mathématique. Même l’équilibre communautaire du pays est géré comme une variable statistique. L’armée entend bien respecter scrupuleusement l’équilibre linguistique légal.

Un cycle sans fin

La Défense décrit ses programmes comme des écoles de la vie capables de remettre des trajectoires hésitantes dans le droit chemin. « Ce que la Défense veut aussi, c’est augmenter la résilience de la population. Même en quittant l’armée, l’expérience acquise demeurera », soutient le commandant Cordier, affecté aux ressources humaines au sein de la section Recrutement et Sélection de la Défense.

Au terme de la première journée d’évaluation à l’hôpital militaire, les rescapés sont attendus le lendemain dès 6 h 30 pour entamer la phase d’incorporation administrative et médicale finale. Une session intensive de deux à trois jours à la caserne qui vise à valider définitivement leur contrat de stagiaire.

Le béret, symbole de l’intégration définitive, n’est remis qu’au terme de la phase finale d’instruction. Durant cette période probatoire, le filtrage se poursuit au quotidien par l’usure, l’isolement et la confrontation aux réalités de la vie militaire. Celles et ceux qui ne tiennent plus finissent par lâcher le bout et démissionnent. Pour l’année 2025, sur un total de 2 993 incorporations, on dénombre 586 abandons d’après les données de la Défense. Soit plus d’une personne sur six.

Tandis que les couloirs de Neder-over-Heembeek continuent de voir défiler les volontaires, l’institution poursuit une quête effrénée pour pourvoir à plus de 4 800 postes vacants. L’armée manque de forces vives pour atteindre son cap de 34 500 militaires actifs d’ici à 2035. Pour la seule année 2026, la cible est massive : engager 2 800 militaires de carrière – des officiers aux matelots – tout en recrutant près de 2 000 réservistes et civils pour soutenir l’effort de défense. Pour l’institution comme pour ses recrues, la véritable mission ne fait que commencer.

* Tous les prénoms ont été modifiés.

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