L’étoile et le kéfié
L’Union des Juifs progressistes de Belgique
Enquête (CC BY-NC-ND) : Yasmin Shimon Bronstein
Illustrations (CC BY-NC-ND) : David Bernstein
Publié le
L’Union des Juifs progressistes de Belgique est une organisation à part dans le milieu juif belge. Fondée par des résistants au nazisme, elle défend la solidarité avec le peuple palestinien.
Huit chaises sont disposées autour d’une large table ovale, recouverte ce soir d’une nappe rouge. Il est 19 h moins dix dans l’appartement ucclois de Tessa. Elle est née dans un kibboutz, en Palestine sous mandat britannique, avant la création de l’État d’Israël en 1948. Peu à peu, les convives passent la porte, s’embrassent, s’installent. Ils et elles ont entre 20 et 80 ans et viennent des quatre coins de Bruxelles. Certains sont amis de lutte de longue date, d’autres ont rejoint le groupe récemment. Quelques minutes après 19 heures, chaque siège est occupé. Le comité ISPAL – pour Israël-Palestine – de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) est presque au complet. Il a été créé au début des années 2000 et son rôle principal est de définir la position de l’organisation sur les questions israéliennes et palestiniennes.
Ce 30 juin 2026, Michael, professeur d’histoire à la retraite, ouvre la séance par une brève présentation des origines du projet de Grand Israël (« Eretz Yisrael HaShlema ») au sein du mouvement sioniste. Il a avec lui un épais classeur d’archives et des ouvrages historiques, dont il tire deux cartes : celle des royaumes de Juda et d’Israël ainsi que celle de la proposition des frontières de l’État juif présentée au Comité des délégations juives, en 1919, en vue de définir les frontières du futur État juif en Palestine. Lors de leur réunion précédente, un participant avait souhaité approfondir la notion de « Grand Israël », idéologie à laquelle Benjamin Netanyahou fait référence et qui renvoie au fantasme d’un Israël biblique. Les incursions de l’État hébreu en Syrie et au Liban sont justifiées, entre autres, par ce projet. Pour le comité ISPAL, il s’agissait de mieux comprendre quelles étaient les frontières auxquelles cette notion renvoie, si elles excèdent les frontières historiques, et quels arguments la droite et l’extrême droite israéliennes invoquent pour justifier une telle expansion territoriale.
Du côté de la Résistance
Les origines de l’UPJB remontent à la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, des réseaux se mettent en place en Belgique pour soutenir la Résistance, les personnes persécutées par le régime nazi et les administrations des pays occupés. Des militantes et militants juifs jouent un rôle actif dans l’organisation de filières d’exfiltration qui cachent et font passer clandestinement des Juifs à travers le pays.
Une fois la guerre terminée, ces militants acquièrent la « Maison Rouge » à Saint-Gilles (Bruxelles), transformée en refuge et en espace de réinsertion pour les Juifs souhaitant revenir en Belgique. La plupart des fondateurs, qui avaient participé à la résistance contre le fascisme, partagent de fortes convictions communistes. Au fil des années, l’organisation s’est progressivement transformée pour devenir un centre politique et culturel ouvert à toutes et tous, qui organise des projections de films, des lectures, des pièces de théâtre ou des célébrations de fêtes juives, et qui anime son propre mouvement de jeunesse.
C’est dans cet héritage historique que l’UPJB ancre son action politique décrite sur son site « contre tous les racismes : l’antisémitisme, bien sûr, mais aussi l’islamophobie, la négrophobie et l’antitziganisme ». Et de lier cette position aux luttes contre les discriminations, la violence et la guerre, en solidarité avec les peuples opprimés. L’organisation se joint ainsi aux manifestations contre le durcissement de la politique migratoire fédérale, les violences policières ou les visites domiciliaires. « On est nous-mêmes issus de migrations », rappelle Henri Goldman, membre du comité ISPAL et figure de la gauche bruxelloise, ancien rédacteur en chef des revues Politique et Migrations|magazine. « L’UPJB a toujours été impliquée dans la lutte pour les sans-papiers. C’est notre histoire d’avoir été des migrants réfugiés légaux ou illégaux », précise Youri (à sa demande, seul son prénom est mentionné). Il est membre de l’UPJB depuis son enfance.
0,25 % de la population
Dès sa création en 1946, la plupart des membres fondateurs de l’UPJB se revendiquent non-sionistes : comme d’autres voix à travers l’Europe, ils s’opposent à un projet national juif et à toute forme de nationalisme. La singularité de l’organisation réside dans cette position politique, minoritaire au sein de la communauté juive de Belgique.
Selon l’Institute for Jewish Policy Research, la population juive de Belgique est estimée à 29 000 personnes, une majorité d’Ashkénazes (surtout originaires d’Europe) et une minorité de Séfarades (originaires de la Péninsule ibérique et du Maghreb), contre un demi-million en France. Chez nous, la population est principalement répartie entre Anvers, tendance orthodoxe, et Bruxelles, plutôt laïque.
Dans ce paysage, la majorité des organisations juives belges sont affiliées au Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) et se définissent comme sionistes. Elles cultivent le lien avec l’État hébreu et « Ahavat Israël », l’amour entre les membres de la communauté juive. Le Centre communautaire laïc juif David Susskind (CCLJ), qui se définit comme étant de gauche sioniste, est l’une des organisations juives les plus importantes de Bruxelles. Elles ne sont que quelques-unes à se positionner comme non-sionistes, voire, pour une petite minorité, antisionistes. Parmi les organisations qui privilégient une solidarité avec la Palestine, on trouve Shabbes 24, le Collectif juif queer, la flamande Another Jewish Voice, Golem, AJAB et l’UPJB. L’UPJB est la plus ancienne et la plus grande des organisations de gauche non sionistes.
L’après-7 octobre
Après être passé par le mouvement de jeunesse de l’organisation, Youri a continué à participer régulièrement aux activités politiques. Aujourd’hui trentenaire, il siège également au comité ISPAL. Peu de temps après le 7 octobre 2023, lors de l’attaque du Hamas, il s’est joint aux manifestations pour dénoncer la riposte sanglante prolongée d’Israël, étoile de David au cou et kéfié sur les épaules.
Depuis trois ans, « beaucoup de personnes ont décidé de rejoindre l’UPJB, observe-t-il. Elles n’avaient jamais milité sur ces questions, mais, en tant que juives, en ressentent le besoin » pour marquer leur opposition à la politique coloniale et génocidaire du gouvernement israélien d’extrême droite. Celui-ci prétend agir au nom de la protection de l’ensemble des Juifs à travers le monde.
« Dès le début (octobre 2023, NDLR), il était clair que l’objectif d’Israël était de détruire la vie à Gaza et, à terme, d’occuper le territoire », affirme Youri. Il a très tôt commencé à employer le terme « génocide ». Selon lui, Tsahal, l’armée israélienne, se rend responsable de violences à Gaza qui répondent aux définitions du génocide selon le Statut de Rome. L’utilisation du terme n’est pas aussi simple pour tous les membres de l’UPJB.
« Il y a eu 15 000 morts à Marioupol, justifie Henri Goldman. Personne n’a alors parlé de génocide des Russes contre le peuple ukrainien. Et donc parler de génocide à Gaza quand il y avait 5 000 morts, je ne pouvais pas le comprendre. » « Les massacres après le 7 octobre à Gaza, je disais que ce n’est pas comparable à la Shoah. Je crois que tout le monde est d’accord », ajoute Laurent Vogel, militant de longue date et membre du comité culturel, qui s’oppose à ce terme de « génocide ».
La difficulté à employer un tel mot pour décrire ce qui se passe à Gaza est directement liée au passé juif. « Certains étaient vivants pendant le judéocide, observe Youri. Ils ont perdu directement leurs parents ou des frères et sœurs. C’est une question qui est émotionnellement importante pour nous tous et toutes, mais pour eux encore davantage. À Gaza, c’est un génocide qui a une forme très différente de “notre génocide”. »
Henri et Laurent s’accordent à dire que la question des mots est moins importante que celle des actions à entreprendre. « Ce qui compte, si nous reconnaissons l’horreur, c’est de se demander : que faisons-nous ? Comment agir ? », conclut Laurent.
En décembre 2024, l’UPJB reconnait publiquement le génocide à Gaza. À l’instar d’autres organisations de gauche, elle a attendu la publication du rapport officiel d’Amnesty International pour se positionner. Youri évoque sa profonde déception face à ce besoin de validation par une organisation « occidentale et blanche ». Selon lui, le rôle des Juifs est ici particulièrement symbolique : « Après le judéocide, on a dit “plus jamais”. “Plus jamais contre les Juifs”, mais aussi “plus jamais ça contre n’importe qui”. » Pour lui, un peuple ayant subi un génocide devrait être le premier à reconnaitre et à s’opposer à tout autre génocide.
Lien forcé à Israël ?
La question des mots se pose aussi dans la rue perpendiculaire à celle de la Maison Rouge, où se situe le Centre communautaire laïc juif (CCLJ). Cette organisation de gauche critique aussi le projet de colonisation de la Cisjordanie et se prononce en faveur d’une solution à deux États. Mais elle reste sioniste. Pour ses membres, l’État d’Israël constitue un élément fondamental de leur identité. Sa reconnaissance doit aller de pair avec celle des aspirations nationales palestiniennes. « Nous, c’est 1967 (avant l’occupation de la bande de Gaza, de la Cisjordanie et du plateau du Golan), et eux (NLDR, les organisations et militants solidaires de la libération de la Palestine), c’est 1948 (avant la création de l’État d’Israël) », explique Nicolas Zomersztajn, qui a rejoint le mouvement de la Jeunesse juive laïque enfant, a grandi au sein de l’organisation et la dirige aujourd’hui, tout en étant rédacteur en chef de son magazine, Regards. Pour « eux », « le problème, c’est Israël, pas la politique israélienne ».
Le CCLJ estime que la destruction de Gaza et les meurtres de civils constituent des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, pas un génocide. Qualifier les massacres à Gaza de génocide reviendrait à élargir excessivement la définition juridique de cette notion, au risque d’en affaiblir la portée. Nicolas Zomersztajn souligne que l’utilisation du terme génocide vise à délégitimer Israël et, de fait, à nier son droit à exister : « Au départ, c’est “État raciste”, “État d’apartheid” et maintenant “État génocidaire”… Donc si c’est un État génocidaire, c’est vrai qu’il ne mérite pas d’exister comme ça, donc il faut l’effacer. »
Depuis le 7 octobre 2023, la question d’Israël, de sa politique et de son existence même s’est imposée à nouveau et avec force à la communauté juive du monde entier. Alors que la judaïté est souvent devenue, par stratégie du gouvernement de Netanyahou, synonyme de sionisme, comment se repenser au-delà de ce lien forcé ?
Julia Galaski a rejoint l’UPJB il y a cinq ans et y a trouvé un lieu où vivre et mettre en débat son identité juive de la diaspora. Pour elle, cela signifie « vivre là où on est, avec les gens qui vivent là et trouver des manières de construire un monde, une société, radicalement égalitaires ». L’identité juive n’est pas une identité nationale, rappelle-t-elle. Les membres de la communauté participent à façonner une identité diasporique. Le choix de l’organisation, depuis sa création, de se définir comme non-sioniste si-
gnifie que la communauté juive ne se construit pas autour de son lien avec Israël, mais autour de la communauté dans laquelle elle vit. « Les communautés juives ne sont pas en exil, explique Henri. C’est chez nous ici. Israël n’a rien à voir avec nous. »
Identité de résistance
Le grand-père de Youri ne voulait pas transmettre le judaïsme, qu’il voyait comme un fardeau. Son père, lui, associait le judaïsme à la Shoah. Sa mère, en revanche, souhaitait qu’il construise une autre identité juive, positive et émancipatrice. C’est elle qui a choisi de l’inscrire au mouvement de jeunesse de l’UPJB, dès ses 10 ans.
La communauté juive de Belgique a ses propres groupes de scouts et guides, des mouvements plus traditionnels aux plus progressistes. Celui de l’UPJB se distingue par l’éducation politique qu’il dispense aux enfants, résolument de gauche. Le judaïsme n’y est pas central comme pratique religieuse, mais comme boussole historique et politique. Car au moins la moitié des jeunes qui fréquentent le mouvement de jeunesse de l’UPJB ne sont pas juifs.
En vue du grand camp d’été de juillet, les animateurs de 16 à 19 ans se retrouvent pendant une semaine afin d’en préparer chaque aspect. Ils se répartissent en différents groupes dans la Maison Rouge : certains dans le jardin, assis au milieu d’une petite piscine gonflable, les pieds dans l’eau ; d’autres dans la cave, sur de larges canapés, avec une affiche de Che Guevara au mur ; d’autres encore au premier étage, avec un hautparleur et de la musique de Jul. Dans le premier groupe, qui accueillera des enfants de 6 ou 7 ans, les discussions portent sur les activités et les thèmes du camp : philosophie, écologie, féminisme, pride… Parmi les temps forts figure un jeu intitulé Le Barrage. Son principe est simple : de riches investisseurs projettent de construire un immense barrage qui menace l’écosystème de la rivière, tandis que les participants, dans le rôle de militants écologistes, doivent tout mettre en œuvre pour faire échouer le projet.
« C’est vraiment par là que j’ai commencé mon éducation politique », se remémore Youri. Son identité juive y a été vécue comme une identité de résistance : « C’est quelque chose dont je suis fier. Je suis issu d’une famille juive non pratiquante. L’essentiel de l’héritage que j’ai reçu, c’est une histoire à la fois d’oppression et de résistance. L’histoire de ma famille en tant que famille juive est extrêmement dure et extrêmement triste. Il y a quand même une fierté d’avoir survécu à ça, d’être issu d’une famille qui s’est battue. » Pour Youri, Henri, Laurent, Julia et les membres de l’UPJB, être juif implique une solidarité avec les opprimés. Ils placent la mémoire de la résistance au cœur même de l’action, ce qu’ils appellent de l’« archéologie vivante ».
Réécrire la chanson
Youri évoque alors l’action organisée en juin 2025 devant le ministère des Affaires étrangères. Des militants avaient réussi à réunir trois organisations juives (UPJB, AJAB, EAJS), une initiative rare, selon lui. Plusieurs dizaines de sympathisants les avaient rejoints.
Vêtus de teeshirts rouges sur lesquels on pouvait lire « Jews against Genocide », de kéfiés palestiniens et, parfois, de kippas en forme de pastèques, ils scandaient : « Viva Viva Palestina ». Ils exigeaient des sanctions contre Israël pour mettre fin au génocide à Gaza, à l’occupation et à l’apartheid en Palestine.
En hommage à cette mobilisation, Youri a réécrit Le Chant des déportés. Il le chantait enfant, à l’UPJB, le soir, autour du feu, durant les camps d’été : « Un jour dans notre vie / Le printemps refleurira / Liberté, liberté chérie / Je dirai “tu es à moi” ». Aujourd’hui, Youri chante : « Mais un jour dans notre vie / L’olivier refleurira / Liberté arrachée, chérie / Nous crions : « Palestine vivra ».