Bienvenue en Belgique, où les escalators sont en panne
Les « escalators » sont des escaliers roulants qui, parfois, ne roulent plus. Ou ne roulent pas. Dans un article du Knack, le journaliste Stijn Tormans s’interroge : ces pannes qui nous accueillent dès l’aéroport de Zaventem seraient-elles une spécialité belge ?
« J’adore les escalators, disait le comique américain Mitch Hedberg. Un escalator ne casse jamais. Quand il est en panne, il devient temporairement un escalier. C’est pourquoi on ne devrait jamais voir de panneau “escalator en panne”, mais simplement “escalier temporaire – veuillez excuser la commodité”. »
Soyons clairs : c’est une blague. Elle a fait rire le monde entier, sauf nous. Ici, c’est une réalité. Il y a quelque temps, un panneau « escalier fixe » était placardé à côté d’un escalator cassé dans la station de prémétro Elisabeth, à Anvers.
La fréquence à laquelle ces installations sont en panne dans notre cher pays est tout bonnement effrayante : nous souffrons d’une forme inquiétante de maladie de l’escalator. On s’en rend véritablement compte quand on revient, comme c’est mon cas, d’Hawaï, par exemple, où les escalators fonctionnent normalement. La toute première chose que j’ai vue à mon retour à Zaventem, c’était une enfilade de voyageurs haletants qui trainaient leurs valises le long du tristement célèbre escalator cassé de l’aéroport. Bienvenue en Belgique. Sur le trajet jusque chez moi, j’en ai encore repéré trois. En grimpant à grandes enjambées le dernier, je me suis demandé si ce pouvait être une manigance des pouvoirs publics visant à amener tout le monde à faire de l’exercice.
J’ai aussi pensé au pays si souvent décrié dont je revenais, les États-Unis, où fut inventé l’escalier mécanique, au XIXe siècle. Aujourd’hui encore, tant d’années plus tard, l’engin y joue quelquefois un rôle de figurant dans l’actualité mondiale.
Stair Force One
Tout article commence et se termine, de nos jours, par l’occupant de la Maison-Blanche. Dans le cas présent, il n’est pas possible de faire autrement : nous devons faire comprendre au public belge qu’il arrive qu’un escalator fonctionne bel et bien. Souvenez-vous du 15 juin 2015, le jour où Donald Trump a annoncé sa candidature à la présidence. Il l’a fait dans la Trump Tower, à New York, en descendant vers la plèbe par un escalator doré.
La scène sonnait le début d’une nouvelle ère, même si nous n’en avions pas encore conscience. « Marcher, c’est pour les losers, avait dit l’humoriste Jon Stewart ce soir-là. Les présidents prennent Stair Force One. »
À l’époque, nous pouvions encore en rire. Même les Simpsons se sont amusés de Trump et de son Golden Escalator. L’escalier mécanique ne s’était pas trouvé de la sorte sous les feux de la rampe depuis 1891, année de son invention par Jesse W. Reno. Des milliers de personnes s’étaient alors massées à Coney Island pour l’emprunter.
Rapidement, l’escalator conquit la planète. Ceux de Moscou sont les plus beaux : on croirait descendre à plusieurs centaines de mètres sous terre vers un palais souterrain. Ceux du Centre Pompidou, à Paris, formidables eux aussi, font le chemin inverse : ils vous emmènent droit dans le ciel. Les Belges n’ont pas non plus tardé à s’en doter. Et avec gout. Les escalators en bois du tunnel Sainte-Anne sous l’Escaut restent aussi resplendissants qu’en 1930, année de leur construction.
Dommage qu’ils soient parfois en panne. Mais c’est le cas de presque tous les escalators en Belgique. Un exemple emblématique, jusqu’à il y a peu, était celui de la gare d’Anvers-Sud, démantelé l’année dernière après 28 ans de panne. Pour peu, nous avions sur notre territoire une attraction archéologique d’envergure mondiale.
Ceux de la gare de Liège-Guillemins font grève depuis au moins six mois, et deux de la Groenplaats, à Anvers, sont devenus un running gag : ils ont été si souvent en panne que même De Lijn a renoncé à investir un centime de plus pour les remettre en marche.
Pannes à rallonge
Je ne suis pas seul à être irrité au plus haut point par ces escalators en rade. L’économiste Ive Marx, de l’Université d’Anvers, en a lui aussi ras le bol. « Ce n’est un problème banal qu’en apparence, dit-il. Prenez l’escalator de l’aéroport de Zaventem, le principal port d’entrée en Belgique pour le monde entier : il est en panne depuis si longtemps que cela dépasse l’entendement. Et personne ne semble s’en soucier le moins du monde. À Malines, on est en train de construire une nouvelle gare très chère. Eh bien, ça ne loupe pas, l’escalator flambant neuf de la voie 12 est déjà hors service. Comment peut-on encore se dire que c’est normal ? Ils prétendront que c’est la même chose partout dans le monde, mais ce n’est pas vrai. Je voyage beaucoup, et je vois partout les mêmes escalators des mêmes marques. Pourtant, ceux-là ne sont que rarement en panne. Il n’y a qu’en Belgique qu’on voit pareille hécatombe. Ma compagne vit à New York. Les stations de métro y sont vieilles, mais les escalators fonctionnent toujours. Et quand, exceptionnellement, l’un d’eux est en panne, il est réparé au bout de quelques heures. Quelle différence avec la Belgique ! »
Selon l’économiste, c’est le signe qu’ici, un certain nombre de personnes ne font pas leur travail. « On ne manque pourtant pas de directeurs bien payés, à la SNCB. Mais visiblement, parmi cette armée de patrons, il n’y a personne pour faire en sorte que ce problème soit pris à bras le corps. Je pense que c’est lié aux contrats de maintenance passés avec des firmes externes : ils prévoient probablement trop peu de sanctions si les installations ne sont pas réparées rapidement. En même temps, j’imagine que les entreprises de maintenance ont aussi peu d’intérêt à ce que des escalators restent fonctionnels trop longtemps. »
Luc Desmedt, de l’association flamande des usagers des transports publics Reizigersbond, se pose lui aussi des questions. « Je me rends régulièrement en Suisse et en Allemagne. Là-bas, s’il y en a un qui tombe en panne même un dimanche matin, il sera réparé dans les 24 heures. À la SNCB, je sais d’avance qu’un escalator en panne le vendredi soir le restera au moins jusqu’au lundi matin. La différence avec les supermarchés est très frappante : leurs escalators ne sont presque jamais à l’arrêt. »
95 % en fonction
Bon, assez d’indignation, parole à la défense. Les porte-paroles de la SNCB et de l’aéroport tempèrent. « La comparaison avec un supermarché n’est pas vraiment honnête, estime Dimitri Temmerman, de la SNCB. Nos escalators se trouvent généralement à l’extérieur, à la merci des éléments. »
Quelque 400 escalators sont installés dans les gares belges. En moyenne, ils sont en panne trois fois par an, selon la société ferroviaire. Du côté de Brussels Airport, le porte-parole Ihsane Chioua Lekhli assure que 95 % de leurs escalators au moins fonctionnent normalement. « Il faut aussi savoir que les escalators sont très règlementés, et soumis à des contrôles et entretiens obligatoires. C’est une des raisons pour lesquelles ils sont parfois hors service. Ce n’est donc pas toujours à cause d’un problème qu’un escalator ne fonctionne pas. »
« Pour l’entretien et les opérations de réparation, nous travaillons avec des firmes externes avec lesquelles nous avons des accords très stricts, nous explique encore Dimitri Temmerman. Ces entreprises sont contractuellement tenues d’être sur place dans les quatre heures suivant le signalement d’une panne, pour procéder à une première inspection. Quand elles ne peuvent pas corriger le défaut immédiatement, il faut en moyenne un à dix jours pour qu’un escalator soit remis en marche. »
Les défauts, selon lui, ont toutes sortes de causes. « Souvent, il s’agit de vandalisme : des gens qui actionnent le frein d’urgence, par exemple. Mais dans le cas des escalators plus anciens, les pièces de remplacement doivent souvent être usinées sur mesure. C’est ce qui explique pourquoi leur réparation peut durer un moment. »
Il reconnait cependant qu’un contrat de maintenance tous risques entre la SNCB et un des grands fabricants d’escalators n’a pas été reconduit. « Ils ne voulaient plus intervenir sous les mêmes conditions. » En conséquence, dans certaines gares, comme Liège, les grands travaux de réparation sont facturés au cas par cas. Selon les associations d’usagers, c’est pour cette raison que les choses s’éternisent : les dossiers s’amoncèlent sur les bureaux de la SNCB. Dimitri Temmerman dément. « Nous mettons la pression sur ces sociétés de maintenance, et nous continuerons à le faire, car ces situations sont vraiment pénibles pour nos usagers. »
Trop (peu) de contrôles
Reste qu’un escalator est un engin étrange. Il y a un an à peine, la ministre de la Mobilité, Annick De Ridder (N-VA), se faisait fort de régler le problème des escalators belges. Depuis, 62 escalators du prémétro d’Anvers ont été ou sont en train d’être rénovés. En appliquant « les techniques dernier cri », vantait la ministre.
Je me suis trouvé récemment devant le nouvel escalator de la station de métro Handel, à Anvers. Il n’a même pas un an. Et pourtant. Même les techniques dernier cri échouent à guérir notre maladie de l’escalator.
De deux choses l’une : soit notre pays est réellement frappé par une malédiction en la matière, soit l’escalator est l’invention la plus complexe de l’histoire de l’humanité. « Attention, il ne faut pas sous-estimer la chose », assure l’ingénieur industriel et spécialiste des escalators Roger Verstraeten.
« Un escalator est un produit technique qui peut tomber en panne pour toute une série de raisons. Parfois, c’est la température des mains courantes qui monte trop. Parfois, quelqu’un actionne le frein d’urgence, et il faut alors une clé spéciale pour le remettre en marche. Les modèles plus modernes, eux, ne doivent pas être affectés par des rayonnements externes. En cas d’orage, leur fonctionnement peut être perturbé, voire leur appareillage détruit. C’est pourquoi il est nécessaire de disposer de techniciens bien formés qui savent situer le problème et réparer l’escalator avec compétence. Quand le technicien ne trouve pas la cause réelle, la panne ne tarde pas à réapparaitre. »
Le problème, selon Roger Verstraeten, c’est que la Belgique est en pénurie de gens de métier bien formés. « De par l’évolution de l’électronique, mais aussi parce que nous perdons beaucoup d’expertise suite aux départs à la retraite. Généralement, il n’est pas judicieux de confier la réparation d’un escalator à un jeune diplômé. Pour bien faire, les nouveaux techniciens devraient se familiariser avec le produit et ses défauts de jeunesse pendant la fabrication, au sein même de la maison mère. Seulement voilà, cette expertise est pratiquement devenue l’apanage des fabricants chinois. Nous devrions donc envoyer nos techniciens là-bas pour qu’ils apprennent réellement le métier, ce que nous ne faisons bien évidemment pas. Mais de ce fait, le nombre de techniciens et leur niveau d’expertise reculent d’année en année. La qualité de la maintenance et des réparations laisse souvent à désirer. »
Les porte-paroles m’ont fait savoir que les escalators étaient « surréglementés », et que c’était une des raisons pour lesquelles ils restaient si longtemps à l’arrêt. Verstraeten s’inscrit en faux : « En Belgique, un escalator n’est généralement inspecté qu’une seule fois, lorsqu’il est mis en service, puis il n’est pratiquement plus contrôlé. Les entreprises certifiées ISO 9001 peuvent effectuer leurs propres contrôles, mais personne ne sait exactement ce qu’elles vérifient. Ce n’est absolument pas transparent : il n’y a pas de rapports clairs ni de preuves des contrôles effectués. Donc, non seulement nous manquons de connaissances sur les escalators, en Belgique, mais nous les contrôlons aussi trop peu. »
#roltrapwatcher
Entretemps, ils restent à l’arrêt. À Bruxelles aussi, où Geert Langenus travaille comme macroéconomiste à la Banque nationale. « C’est la première fois qu’un journaliste me pose des questions sur les escalators », s’amuse-t-il. Mais nous avons une bonne raison de le solliciter. Sur X, il rit depuis des mois, sous le hashtag #roltrapwatcher, de l’escalator de la station de métro Hermann-Debroux, à Auderghem, où il passe tous les jours en allant travailler. « Cet escalator est plus souvent en panne qu’en service. Généralement, il y a une pancarte qui dit “Cet escalator sera réparé dans maximum 7 jours”, et toujours avec une date. J’ai constaté récemment que, au lieu de réparer l’escalator, ils changent simplement la date sur la pancarte. »
On ne fait pas plus absurde, même en Belgique. La métaphore est en tout cas toute trouvée. Cet escalator, cette machine cassée qui agace tout le monde, est le symbole par excellence de tout ce qui tourne carré dans ce pays.
« Avant, les entreprises publiques employaient elles-mêmes des personnes chargées de réparer les escalators, explique Langenus. En tant qu’économiste, je comprends qu’elles sous-traitent ces tâches à de grandes firmes. Cette solution est nettement plus efficace que si chaque société de transport public disposait de ses propres techniciens. Seulement, les pouvoirs publics doivent veiller attentivement à ce que ces firmes fassent correctement leur travail. C’est souvent là que le bât blesse, en Belgique. Nous payons beaucoup d’impôts, comme en Scandinavie. Malheureusement, nous n’obtenons pas de services de qualité scandinave. On le remarque aux escalators, mais aussi, par exemple, aux travaux publics, qui semblent durer beaucoup plus longtemps chez nous qu’ailleurs. Ou encore aux grands processus de transformation numérique qui partent complètement à vau-l’eau, au logement social, à l’état de nos prisons, etc. »
La base, évidemment, c’est de bien rapporter ce qui dysfonctionne, poursuit l’économiste. « Ici, si vous demandez à une entreprise publique combien de trams ou de métros sont hors service, il y a fort à parier qu’elle ne le sait pas. Les prestataires de services auxquels les pouvoirs publics font appel doivent être mieux suivis, même si, dans ce cas-ci, ce n’est pas si simple. Le marché de l’escalator est un oligopole : seuls quelques fournisseurs dominent le marché. Ces grandes multinationales ont souvent obtenu des règlementations sur mesure à coups de lobbying. Pour une entreprise qui démarre, il est extrêmement difficile de faire son trou. Au bout du compte, c’est le consommateur, en l’occurrence l’utilisateur de l’escalator, qui en fait les frais. Lui aurait tout intérêt à ce qu’il y ait davantage de concurrence. »
Une dernière anecdote sur les escalators, pour la route. En des temps plus propices, Langenus vivait à Moscou, d’où est originaire son épouse. Là aussi, il avait son escalator habituel : celui de la station de métro Bouninskaïa alleïa. « Un matin d’hiver, il est tombé en panne. Tout le monde était stupéfait. Mais le jour même, il était réparé. Par moins 28 degrés, nota bene. Tout cela pour dire que les escalators en panne n’ont rien à voir avec des technologies complexes ou des conditions météorologiques difficiles, mais tout avec les institutions publiques belges. »
Solution ? Des rampes
De Moscou à Trump, il n’y a qu’un pas. Aux États-Unis, il est tout à fait exceptionnel qu’un escalator rende les armes. L’année dernière, pourtant, The Donald et sa moitié se sont retrouvés sur un exemplaire défectueux lors de l’assemblée générale de l’ONU organisée à New York. Le président a immédiatement exigé l’ouverture d’une enquête et le licenciement des coupables.
Mais ce qui m’a surtout frappé dans cet Escalatorgate, c’est le fait que Trump et Melania tentent d’emprunter côte à côte l’escalier mécanique, au mépris des convenances les plus élémentaires. Sur un escalator, on se tient à droite, que diable, de sorte que les personnes plus pressées puissent passer à gauche. Ce n’est que quand l’escalator a défailli que le couple présidentiel s’est plié à l’usage : monter en bon ordre, en file indienne.
Au demeurant, cet usage est menacé lui aussi. Il ressort d’une étude londonienne qu’un escalator rempli à pleine capacité transporte davantage d’usagers quand tout le monde reste sur place.
Il n’y a plus de certitudes. Et peut-être n’y aura-t-il bientôt plus d’escalators. Le spécialiste des transports publics Herman Welter m’a envoyé depuis la Suisse des photos de plusieurs gares, notamment celle de Bellinzone, où l’on accède aux quais par une simple rampe. Son commentaire : « Pas d’ennuis d’escalators couteux et peu fiables. »
La SNCB semble en prendre conscience. « Quand nous rénovons de grandes gares, comme celles de Hasselt, Malines ou Gand-Saint-Pierre, nous installons des ascenseurs et de nouveaux escalators, indique le porte-parole du rail. Mais notre préférence va aux ascenseurs ou aux rampes. Les escalators ne sont pas utilisables en fauteuil roulant ou avec une poussette. Au contraire des ascenseurs. »
À condition bien sûr que ces ascenseurs fonctionnent, ce qui n’est pas non plus notre spécialité nationale. Encore un sujet à creuser sur ce pays qui n’en manque pas.
Peut-être devons-nous réapprendre à apprécier le bon vieil escalier traditionnel. Il parait que c’est bon pour la santé. La manigance des pouvoirs publics pour nous mettre au sport serait-elle donc réelle ? C’est ici que vous l’aurez lu en premier.
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Cet article a été publié initialement le 12 mai 2026.
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