Off the record : les infos anonymes
Texte (CC BY-NC-ND) : Cédric Vallet
Illustrations (CC BY-NC-ND) : Liliya Nikolova & Liliya Nikolova
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C’est bien connu, les journalistes doivent protéger leurs sources. Ils doivent aussi dévoiler l’origine de leurs informations. Au croisement de ces règles apparemment contradictoires, on trouve un éventail de pratiques qui posent question sur la déontologie.
Un vent favorable a confirmé à Médor les accusations détonantes de Cassandre (prénom d’emprunt) au sujet de soirées occultes menées au plus haut niveau régional, avec l’argent du contribuable. « Nous les démentons avec force », lance un conseiller de l’ombre. Dans l’entourage d’un haut fonctionnaire, c’est la soupe à la grimace, « car l’affaire prend de l’ampleur et pourrait éclabousser le ministre Pitroyen ». Le cas « Pitroyen » est bien sûr fictif. Il illustre pourtant une réalité médiatique incontestable. Celle du recours permanent à une quantité de « sources anonymes », de prénoms d’emprunt et de propos « off », sans attribution de citations. Les articles politiques, les témoignages, les reportages en regorgent.
Un exemple, bien réel cette fois-ci, est daté du 28 janvier. Trouvé dans l’édition européenne du média américain Politico, il illustre ce flou qui nimbe parfois l’anonymat. Selon les journalistes, le président slovaque d’extrême droite Robert Fico serait sorti « traumatisé » de son entretien avec Donald Trump, s’inquiétant de « l’état psychologique » du président américain. Politico détaille ses sources : des diplomates anonymes qui n’ont pas assisté à la rencontre.
Ces diplomates rapportent des propos de dirigeants européens, sans que l’on sache lesquels, et qui n’étaient pas non plus dans la pièce. De nombreux médias se sont jetés sur « l’affaire ». Et même si le diagnostic posé par Robert Fico ne semble pas tout à fait délirant, « l’information », démentie par le président slovaque, a-t-elle une valeur plus forte qu’une simple rumeur ? Pour Muriel Hanot, secrétaire générale du Conseil de déontologie journalistique (CDJ), « si le journaliste s’est engagé auprès de sa source à échanger “off the record”, il doit respecter son engagement. Mais une information “off” doit évidemment être vérifiée, recoupée auprès d’autres sources, mise à distance par le journaliste qui doit être conscient de son contexte, pour éviter toute instrumentalisation ».
Des interprétations divergentes
En Belgique, le code de déontologie journalistique liste quelques règles élémentaires. Les journalistes « font connaitre leurs sources », mais ils doivent aussi garantir leur anonymat lorsqu’il s’agit de les « protéger ». C’est bien cette tension entre transparence sur l’origine des informations et protection des sources qui suscite le débat. Ainsi, pour Muriel Hanot, « il n’y a pas vraiment de problème avec le “off” », tant qu’on respecte les règles déontologiques de base, car le code de déontologie stipule, en son article 21, que « les journalistes gardent secrète l’identité des informateurs à qui ils ont promis la confidentialité ».
En France, Alice Antheaume, directrice de l’École de journalisme de Sciences Po et membre du comité d’éthique de Radio France, dénonce au contraire l’abus de l’anonymat qui sape la confiance des lecteurs. Elle s’appuie sur un autre document déontologique de référence, la « charte de Munich », qui intime aux journalistes de ne publier que « les informations dont l’origine est connue ». Pour Alice Antheaume, la règle est limpide : « On ne publie pas de sources anonymes ! Le lecteur ne peut pas avoir confiance en de telles sources, car il ne sait pas d’où la personne parle, quels sont ses intérêts. La personne interviewée anonymement n’engage pas sa responsabilité. Les risques de manipulation des journalistes ne sont pas négligeables. »
Aux États-Unis, lors de la guerre en Irak, le New York Times avait dû s’excuser publiquement après avoir relayé des informations « anonymes » de l’entourage de George W. Bush, sans suffisamment les vérifier, au sujet de la supposée présence d’armes de destruction massives. En 2016, le même New York Times publiait une charte encadrant la pratique, qui n’est pas bannie, mais doit rester exceptionnelle et être discutée en rédaction. Michaël Hajdenberg, qui dirige le pôle « enquêtes » de Mediapart, estime qu’« un article composé exclusivement de témoignages anonymes a une grande fragilité ». Un avis que partage Xavier Counasse, rédacteur en chef du journal Le Soir, pour qui « citer des sources anonymes est une pratique à éviter. Nous avons pas mal de progrès à faire en ce domaine, mais ils sont nécessaires à une époque où les journalistes sont interrogés sur leurs pratiques ». Le journaliste parle bien ici des citations anonymes publiées dans les articles, car, rappelle-t-il, la rencontre de sources de tous bords, dans le cadre de l’anonymat, et dans un but d’information, est évidemment au cœur du métier de journaliste.
« Off the record », la politique anonyme
Concernant les enquêtes, le cadre est très clair : il faut protéger les sources qui prennent un risque pour transmettre une information. « En théorie, cela ne s’applique qu’à la protection de sources qui risquent leur vie, ajoute Alice Antheaume. En réalité l’anonymat peut être garanti dans d’autres situations, mais cela doit être apprécié au cas par cas et être instruit en rédaction. »
Chez Mediapart comme au Soir, on rappelle que la « protection » d’une source face à un danger peut être étendue à des situations variées : le risque d’être licencié, de provoquer des remous familiaux ou, tout simplement, d’être affiché à vie dans les mémoires d’internet. « Bien sûr, il faut protéger la source, détaille Michaël Hajdenberg, mais le journaliste peut dialoguer avec elle pour expliquer qu’un témoignage anonyme n’a pas de valeur devant un tribunal. »
Mediapart a trouvé la parade. Dans certaines enquêtes particulièrement sensibles, le journal garantit l’anonymat des sources dans l’article, mais leur propose de signer un document dans lequel elles s’engagent en cas de procès, à témoigner, et donc à dévoiler leur identité. « Car le témoignage est une preuve. »
Dans l’investigation, le journaliste est avant tout en quête d’informations factuelles, de révélations qu’il faudra recouper, et que l’anonymat permet, le plus souvent, d’obtenir. Le but premier, ici, n’est pas de balancer la « petite phrase en off » qui fait du bien, mais bien de trouver des faits inédits, puis de trouver d’autres sources à même de confirmer l’information, parfois grâce à des documents probants. Au journal Le Soir, le service enquête tente d’éliminer les citations de sources « off » en identifiant les éléments factuels, pour que les journalistes, suffisamment surs de leurs infos, recoupées, les relatent avec le plus de précisions possible.
Les pages friandes de « off »
Cependant, le « off » pénètre davantage en zone grise dans le journalisme de témoignage ou dans l’actualité européenne, qui en dépend jusqu’à la moelle. Le journalisme politique est aussi l’un des plus friands des propos « off ». « Lorsqu’un politique utilise l’anonymat pour balancer des horreurs sur d’autres politiques, c’est assez désastreux. C’est une forme de lâcheté », constate Xavier Counasse. Peut-on pour autant se passer de ces propos croustillants ? Pas évident, car le off est souvent le seul moyen d’échapper aux filtres fades des communicants et permet d’accéder à des informations de haut niveau. Et puis les « sources » elles-mêmes en font souvent une condition préalable à la discussion. « Dans le domaine politique, la pratique est tellement installée qu’il est difficile d’inverser la tendance, confirme Xavier Counasse, mais nous devrions faire davantage preuve d’intransigeance. »
« Une discussion collective devrait avoir lieu, conclut Alice Antheaume. L’érosion de la confiance du public est bien là et devrait nous pousser à remettre en cause nos pratiques. » En attendant, le ministre Pitroyen a toujours les oreilles qui sifflent. « C’est vraiment une ordure », lance, acerbe, un proche conseiller, désireux de garder l’anonymat. Affaire à suivre…
Cédric Vallet était au micro de Tendances Première ce vendredi 6 mars pour parler de son article. Interview à réentendre ici.