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Les avocats de Dieu

Alliance Defending Freedom

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Margot Préham. CC BY-NC-ND.

Présente à Bruxelles, l’Alliance Defending Freedom (ADF), proche de Trump, mène une guerre culturelle contre l’avortement, l’euthanasie et les droits LGBTQIA+. Ces avocats lobbyistes sont infiltrés au Parlement européen, surtout au sein de l’extrême droite. La Belgique en ligne de mire.

Juin 2025, place de la Bourse à Bruxelles. Deux personnes se filment alors qu’elles portent des pancartes dénonçant la loi qui permet aux jeunes trans de prendre des bloqueurs de puberté. En Belgique, comme dans la plupart des pays européens, des mineurs peuvent, sous encadrement médical, recourir à ces traitements pour rendre leur transition plus supportable. « Les enfants ne sont jamais nés dans un mauvais corps » et « Les enfants ne peuvent pas consentir aux bloqueurs de puberté », indiquent leurs pancartes. Les deux personnes interpellent les passants. Très vite, elles se retrouvent entourées de jeunes qui scandent des slogans de tolérance et de respect des personnes trans. La police intervient. Face à son refus d’arrêter de filmer, le duo est interpelé.

Cette vidéo a été postée sur le site du cabinet d’avocats Alliance Defending Freedom International au début de janvier. Dans un article qui commente la vidéo, l’Alliance Defending Freedom dénonce un abus de pouvoir et une atteinte à la liberté d’expression de la part de la police bruxelloise. Le département d’État américain a même relayé l’affaire sur X, accusant la Belgique de s’en prendre à des citoyens américains. L’homme sur les images s’appelle « Billboard Chris », le surnom de Chris Elston, militant canadien anti-transgenre connu pour ses actions publiques et défendu à plusieurs reprises par ADF. La femme est Lois McLatchie Miller, militante et communicatrice travaillant pour le cabinet américain.

Des ambitions globales

Sur le site d’ADF International, on trouve des articles transphobes, des citations célébrant Jésus-Christ et la famille traditionnelle. Mais aussi des vidéos typiquement « à l’américaine » : musique patriotique, voix off enjoignant aux spectateurs de rejoindre le mouvement. Paul Coleman, le directeur général de la branche européenne du bureau, écrit ceci :

« Nous rêvons d’un monde où la dignité inhérente à tout être humain est reconnue et respectée. D’un monde où toute vie humaine est valorisée et protégée […] D’un monde enfin, mais avant tout, où chacun a le droit de vivre en accord avec la vérité de la foi chrétienne, et la liberté de la proclamer. »

Le ton est donné.

Coleman a de l’ambition et du réseau. En avril 2024, c’est lui qui a réussi à programmer des discours de Nigel Farage, Viktor Orban, Mateusz Morawiecki, Eric Zemmour ou Tom Vandendriessche, du Vlaams Belang, lors d’un meeting des conservateurs, des nationalistes et des extrémistes organisé au Claridge, à Saint-Josse, pas loin du quartier européen. L’affaire a fait la une de la presse belge et internationale. Face à la mobilisation d’associations et de citoyens, le bourgmestre de Saint-Josse Emir Kir a décidé d’interdire ce sommet des NatCon (National Conservatism Conferences). Paul Coleman a introduit un recours en urgence au Conseil d’État belge. Qui lui a donné raison. L’évènement a donc eu lieu, sous surveillance policière. En janvier dernier, le tribunal de Bruxelles a confirmé la décision du Conseil d’État et condamné la commune bruxelloise à verser 1 euro symbolique au titre de dommages et intérêts.

Fondée en 1993 aux États-Unis, Alliance Defending Freedom est présentée comme l’un des groupes d’intérêt juridique chrétien les mieux organisés et les plus influents à l’échelle internationale. Le site Media Matters for America, soutenu par le camp démocrate, a relevé que plusieurs dizaines d’anciens membres d’ADF ont occupé des postes importants au sein du gouvernement américain, d’États ou de juridictions locales. Parmi ces anciens membres : Mike Johnson, élu président de la Chambre des représentants le 25 octobre 2023, la juge à la Cour suprême Amy Coney Barrett, ou encore l’ancien vice-président Mike Pence. Depuis l’ère Trump, le pouvoir d’ADF n’aurait cessé de croitre. Son champ de bataille ? L’avortement et les droits des personnes trans et LGBTQIA+, comme on l’a vu. Avec « une » victoire notable : en 2022, l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade, qui protégeait l’accès à l’avortement aux États-Unis depuis près d’un demi-siècle. Ce brutal retour en arrière est largement attribué à la stratégie juridique d’ADF. La juge Barrett avait rallié les « no » et fait basculer le processus.

Mais l’organisation vise large. Aujourd’hui, ADF réalise un chiffre d’affaires de plus de 83 millions d’euros, mobilise au moins 3 000 avocats dans le monde et est présente dans plus de 100 pays. Elle dispose ainsi de sièges à Vienne, Genève, Londres et Bruxelles.

Conquérir l’Europe

Ces villes ne sont pas choisies au hasard :

  • Bruxelles et Strasbourg pour les institutions européennes,
  • Strasbourg aussi, pour la Cour Européenne des Droits de l’Homme, 
  • Vienne, pour l’Agence des Droits fondamentaux,
  • Genève, pour l’ONU,
  • Londres, depuis le Brexit, comme terrain fertile pour les figures ultraconservatrices.

Depuis la guerre en Ukraine, les financements russes se sont taris pour le lobbying, et les États-Unis, à l’inverse, ont renforcé leurs ambitions. « On a remarqué que ces dernières années, il y a une augmentation des organisations qui sont alignées sur la sphère MAGA – Make America Great Again », explique Raphaël Kergueno, de chez Transparency Europe.

ADF Belgium est inscrite à Bruxelles depuis 2010. Elle se présente comme une asbl basée à Etterbeek, avec un siège à Vienne. Elle déclare quatre employés. « Son budget est de 1 million d’euros, ce qui la place dans les organisations importantes actives à Bruxelles », analyse Raphaël Kergueno.

Selon la porte-parole d’ADF International, l’asbl est « non partisane et affiliée à aucun parti en particulier ». Pourtant, en consultant le registre de transparence de l’Union européenne on constate qu’en 2025, les seuls eurodéputés qu’ADF a rencontrés appartiennent à des formations d’extrême droite, comme le groupe ECR et les « Patriotes pour l’Europe ».

Rien qu’au premier trimestre 2025, ADF a rencontré trois parlementaires ouvertement anti-LGBTQIA+ et antiavortement.

Bert-Jan Ruissen est Néerlandais. Sur son compte X, il s’oppose à la volonté européenne d’interdire les thérapies de conversion ou refuse les financements « des lobbys pro-avortement ». Stephen Nikola Bartulica parle lui régulièrement de ce qu’il appelle « l’idéologie LGBT ». En Croatie, il aurait proposé une modification du Code civil visant à supprimer la possibilité d’enregistrer légalement un « changement de sexe » dans l’acte de naissance. Enfin, la Roumaine Georgiana Tedorescu n’hésite pas à retweeter Elon Musk, notamment quand il se moque ouvertement des personnes trans.

Exemple concret de liens entre ADF et certains parlementaires, en mai 2025, à l’initiative de la députée RN française Virginie Joron (extrême droite), ADF a proposé un évènement sur la « menace » que représente le Digital Service Act, pour la liberté d’expression. Un évènement dans lequel on retrouve, en tant qu’intervenant, Stephen Nikola Bartulica.

En 2024, dans un article de l’EU Observer, la socialiste flamande Kathleen Van Brempt dénonçait le fait de « crouler sous leurs mails, surtout lorsque l’un de leurs dossiers stratégiques est à l’ordre du jour ». C’est justement en avril 2024 qu’une résolution visant à inscrire l’IVG dans la Charte des droits fondamentaux de l’UE a été adoptée après des débats houleux. Si la résolution a finalement été entérinée, notons que les eurodéputés d’extrême droite ont voté contre. Bert-Jan Ruissen, qui avait donc rencontré ADF à plusieurs reprises (et notamment en 2024), en faisait partie.

« ADF International est la plus grande organisation juridique au monde dédiée à la protection des droits humains à la liberté religieuse et à la liberté d’expression pour tous », nous explique sa porte-parole. Mais là encore, le registre de transparence montre qu’ADF suit de près l’intergroupe parlementaire FoRB (Freedom of religion or belief), présenté par le média Blast comme dominé par l’extrême droite. Bien qu’il se réclame de la défense de la liberté religieuse, cet intergroupe est accusé de privilégier la religion catholique et de tenir des discours hostiles envers l’islam. En 2020, Joachim Kus, membre de FoRB, déclarait : « L’islam est fondamentalement une idéologie radicale, la seule grande religion fondée par un chef militaire militariste pour justifier ses atrocités et fanatiser ses guerriers. »

Des institutions aux citoyens : sur tous les fronts

ADF fonctionne comme un entonnoir.

  • On commence par les institutions européennes.
  • On s’immisce ensuite dans les partis politiques.
  • Et l’on vise, enfin, directement le citoyen.

Mener « la bataille » sur le sol national des États européens est devenu nécessaire. Bon nombre de lois (avortement, contraception, mariage ou LGBTQIA+) sont prises au niveau des États. Dans ce contexte, il fallait donc qu’ADF trouve des alliés en dehors des couloirs du Parlement européen.

En tant que cabinet américain, ADF ne peut pas attaquer frontalement les lois nationales. Elle doit défendre des cas individuels. Les avocats présents en Europe sont donc constamment à la recherche de dossiers susceptibles de devenir des batailles juridiques emblématiques.

En Angleterre, l’Alliance est très proche de Nigel Farage, leader d’extrême droite, fondateur du parti Reform UK. L’Alliance y défend aussi au moins deux femmes, hostiles à l’avortement et qui sont poursuivies pour avoir manifesté devant des cliniques qui pratiquent l’IVG. À nouveau, ADF se défend d’attaquer l’avortement : « Nous défendons la liberté d’expression, dans ce cadre, nous défendons des personnes qui militent contre l’avortement, pour défendre leur droit à la liberté d’expression », assène la porte-parole.

Une position rejetée par Neil Datta, directeur général et fondateur du Forum parlementaire européen sur les droits sexuels et reproductifs (EPF) : « Leur objectif est d’établir un précédent qui pourrait servir leurs propres objectifs. Ils sont très forts, connaissent bien les lois. »

Les lois belges sont aussi des cibles. En 2017, l’organisation ADF a soutenu un homme qui contestait la légalité de l’euthanasie de sa mère en Belgique et a porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Celle-ci a reconnu un manque de transparence de la commission de contrôle de l’euthanasie, mais a jugé que la loi belge respectait les droits fondamentaux. Malgré cet échec juridique, ADF a présenté publiquement l’affaire comme une victoire en mettant en avant uniquement l’aspect critique de l’arrêt.

Des « machines de guerre » juridiques

« Le risque aujourd’hui, c’est que l’influence de ces lobbys antichoix (avortement, fin de vie, genre) continue de s’étendre auprès des citoyens », analyse Lucie Barridez, chargée d’étude et de plaidoyer au Centre d’action laïque de Bruxelles et coordinatrice de la plateforme Abortion Right. « Et ce qui est dangereux, ce serait de croire que la Belgique est à l’abri. Notre pays n’est pas du tout immunisé contre l’influence de ce type de lobby. Il y a aujourd’hui des actions plus ciblées en Belgique de la part de ces groupes, conclut-elle.

« Auparavant, les associations ou les plannings familiaux faisaient face à des petites structures, qui manifestaient devant leur clinique ou portaient plainte sans vraiment de compétences, explique Neil Datta. Aujourd’hui, elles sont confrontées à des machines de guerre, qui ont des moyens colossaux et des juristes très compétents. Elles vont avoir les moyens d’aller le plus loin possible pour ébranler les lois, souvent via des cas particuliers. Elles mènent un combat culturel qu’elles comptent bien gagner. »

Maïté Warland était l’invitée de l’émisson Le Monde en Direct sur la Première. Interview à réentendre ici, à partir de la 2eme minute.

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