Commençons par une histoire.
Dans la Wallonie du XIXe siècle, un paysan trouve que son âne lui coute trop cher. Il le voit se goinfrer d’herbe, de paille, de blé, de foin, d’avoine. Il en a marre et décide de mettre à la diète sa bête de somme.
Commençons par une histoire.
Dans la Wallonie du XIXe siècle, un paysan trouve que son âne lui coute trop cher. Il le voit se goinfrer d’herbe, de paille, de blé, de foin, d’avoine. Il en a marre et décide de mettre à la diète sa bête de somme. Qui continue à porter. Plus difficilement. De jour en jour, la portion de nourriture est diminuée. L’âne meurt. Et le paysan s’exclame : « Quel dommage ! J’étais enfin arrivé à ce qu’il ne mange plus rien. »
Et si c’était l’histoire des services publics ?
Dans un contexte de plus en plus concurrentiel, nos entreprises à capitaux publics doivent fournir des services d’intérêt général avec de moins en moins de moyens. Le cas de notre poste nationale est emblématique. Son métier de base s’écroule (transporter la carte postale de tante Audrey en vacances à la Côte d’Azur). Il se transforme radicalement (livrer les chaussures d’occase de tonton Jérôme) face à une concurrence exacerbée. Celle d’Amazon, par exemple, peu regardant aux enjeux collectifs comme la protection des travailleurs.
Imaginons un reset : l’État protège les missions publiques de son entreprise, la place dans un contexte favorable et empêche la course effrénée de livreurs jusqu’à 22 h pour le dépôt de colis à trois euros venant de Shanghai. On peut rêver…
C’est expliqué dans « Le diable dans la boite » (p. 60), Bpost vit aujourd’hui ce dilemme. Son contrat de gestion à renouveler devra, sous l’Arizona, « intégrer un objectif de réduction des couts de 50 millions d’euros par an, à partir de 2027, tout en garantissant la continuité et la qualité du service public ». On va tailler dans le réseau de bureaux de poste, réduire la palette de services à la population, limiter le temps passé à faire société. Puis on s’étonnera que l’âne crève.
Dans nos guerres comptables, il y a pourtant un détail que l’on a oublié d’intégrer. Il est résumé par le nouveau patron syndicaliste Bert Engelaar (p.116) : « Ce n’est pas une compétition de pourcentages entre pays. Ce qu’il faut regarder, c’est la plus-value que crée l’État. »
Cette notion du « pourquoi » est essentielle. On pourra toujours faire moins de service postal, moins de santé, moins de culture, moins d’enseignement et on pourra toujours plus individualiser la réponse à ces besoins. Il est possible de vivre dans ce monde où vous pouvez gérer la page « Save Sophia* from cancer » (le prénom a été changé mais le cas existe vraiment) avec jour après jour des publications de votre enfant de quelques mois qui se bat contre la maladie, cela avec un lien PayPal pour financer les dépenses non couvertes par l’assurance ou la perte de revenus des parents qui ne peuvent plus travailler. « Si vous pouvez donner, SVP, faites-le. Chaque dollar compte. »
Payer plus
Mais il est également possible de booster ensemble « la plus-value que crée l’État ». Partager plus. Donner un peu plus d’avoine à l’âne. Pour qu’il porte des trucs utiles sur son dos, pour qu’il ait un peu de temps de repos. Jamais ! ? Plus possible ? Pourtant on l’a fait. Très récemment. Pendant la période Covid, la coalition Vivaldi a pris des mesures sociales pour resserrer les mailles de la solidarité. Notamment le tarif social énergétique élargi et l’extension des allocations majorées. Résultat : le risque de pauvreté a baissé de 14,8 à 10,9 % entre 2019 et 2025. « Cette baisse est tout simplement phénoménale, du jamais-vu. Je ne trouve pas d’autres mots pour la décrire », s’enthousiasmait dans L’Écho Ive Marx, professeur en politique socio-économique.
Évidemment, on ne parle là que de risque monétaire. Cette stat en dit peu sur la détresse des plus fragiles, la solitude, la perte de sens auxquelles le gouvernement précédent comme ceux d’avant n’ont pu répondre. Un malêtre sociétal profond incarné par le demi-million de personnes en situation d’invalidité. Mais tout de même : les dirigeants politiques ont réussi quelque chose. Sur la même période, seule la République tchèque a fait mieux dans l’Union européenne.
Avec les mesures d’exclusion du chômage de l’Arizona, « la » question de notre destin commun se pose aujourd’hui. Quel pourcentage de nos gains sommes-nous prêt·es à échanger pour permettre aux plus fragiles d’entre nous – qui pourraient être « nous » – de se sauver suite à un énorme problème de santé, de surmonter un accident de la vie, d’accéder à un (meilleur) logement, de bénéficier de loisirs, d’éducation, de développer un projet en lien avec leurs envies et compétences ? La solidarité protège, on y a tous et toutes intérêt (à 100 %).
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Malêtre ? Oui, ce numéro de Médor est le premier entièrement écrit (relu et corrigé) selon la nouvelle orthographe, à présent enseignée dans toutes les écoles francophones de Belgique.
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