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« 1 kilo de liberté »

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Bihua Yang. CC BY-NC-ND.

1978. Jacques Brel vient de mourir, la dernière Coccinelle sort d’usine et le mouvement punk laisse place à la new wave. À Bruxelles, Marc Borgers, graphiste, crée Soldes Fins de Séries, la revue préférée d’Andy Warhol… Rien que ça !

La revue Soldes, c’est une histoire belge à l’énergie débordant outre-Atlantique. Andy Warhol l’a même qualifiée de « plus belle revue du monde » en 1980, avant de poursuivre, extatique : « Les Belges sont incroyables. » Commentaire qui a immédiatement propulsé le magazine sur le devant de la scène internationale. Marc Borgers avait interviewé Warhol pour Soldes Fins de séries sous le pseudonyme de « Jean Dupond de New York City » : « Nommer Warhol “Jean Dupond a été décidé après l’interview. On s’était aperçu que toutes les revues new wave y allaient de leur interview “exclusive”. Du coup, on a préféré ne pas le nommer. Quand la revue est sortie, je suis allé la lui montrer dans une librairie de Broadway où il faisait des signatures. Il y avait beaucoup de monde autour de lui, et il a immédiatement réagi en disant aux journalistes : “Voilà ce qu’il faut faire, Messieurs.” C’est là qu’il a fait ses compliments qui sont devenus culte. »

Loufoque, colorée et drôle, la revue se veut « objet d’art plutôt que revue sur l’art » et bouscule sur son chemin les genres et les gens. Elle est née dans le monde de l’underground bruxellois de la fin des années 70, alors que les Sex Pistols se séparaient, signant l’arrêt de mort du mouvement punk. « Soldes Fins de Séries, c’était un trimestriel basé à Bruxelles, notre réponse post-punk/new wave à une époque où nous étions dopés à la musique et aux idées nouvelles », raconte Marc Borgers. La revue raconte alors des tranches de vie en partant à la rencontre de personnages hauts en couleur : l’acteur qui a incarné Tintin au cinéma, une « voyante extralucide », une coiffeuse de Charleroi et même un monsieur chargé de maquiller l’entre-jambes des femmes faisant la couverture de magazines érotiques. « Les articles ont tellement fait sensation que l’émission Strip-tease nous a contactés un jour », s’amuse le graphiste. Marco Lamensch, cocréateur de l’émission de la RTBF, ne se souvient pas de cet appel, mais confirme avoir été un lecteur de Soldes  : « C’était une revue très originale dans la forme et dans le fond, totalement inédite en Belgique pour l’époque ! » Anne Degavre, professeure à l’École de recherche graphique a été embauchée pour faire la mise en page de Soldes en 1980, à peine sortie d’école d’art  : « Marc voulait quelqu’un qui n’avait jamais fait de graphisme pour qu’il n’ait pas d’idées préconçues. Ça tombait bien, plaisante-t-elle. C’était une aventure joyeuse et décalée, ultra-originale au niveau du graphisme et du contenu. Ce qui est certain, c’est que Soldes, il n’y avait pas deux revues comme elle. »

Soldes Fins de Séries paraîtra de 1978 à 81, avec une dernière exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

En 2010, après trente ans de pause, Marc Borgers décide de retenter l’aventure de Soldes avec Xavier Löwenthal, éditeur de BD, et Pierre-Olivier Rollin, journaliste et directeur du musée d’art BPS22 à Charleroi. La nouvelle revue s’appellera Soldes Almanach, en hommage à sa grande sœur et en clin d’œil à sa publication annuelle et hybride. BD, littérature, illustration, journalisme, musique, anthropologie, philosophie, sciences… Soldes Almanach est une épopée iconoclaste qui veut décloisonner les disciplines pour aborder des enjeux contemporains. Elle parle de l’indépendance congolaise avec un musicien punk de Kinshasa, du premier champignon qui a poussé après Hiroshima, de la dernière forêt primaire d’Europe menacée d’abattage, de photographie japonaise d’après-guerre ou encore du mouvement de protestation belge « dégagisme », popularisé lors du Printemps arabe. Des journalistes, des scientifiques et des artistes de tous âges et de tous milieux y participent.

Soldes ne sort qu’une fois par an à 2 500 exemplaires, n’intègre pas de pubs et ne fait pas de promotion. La revue table plutôt sur des vernissages et des conférences pour se faire connaître. Elle est vendue dans des librairies, des festivals et des salles d’expositions à Bruxelles et à Paris, mais on peut aussi se la procurer à Dakar ou à Montréal. Difficile de la trouver ? Elle pèse un kilo et fait 56 cm de haut, l’angle de vision parfait. « Impossible à perdre », plaisante le fondateur.

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