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Palimpseste

L’humanité perd la mémoire

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Basées dans les anciennes usines de papier des bâtiments de Haeseldonckx, les Archives nationales de la Belgique 2-dépôt Joseph Cuvelier peuvent accueillir jusqu’à 49 km d’archives linéaires. Le bâtiment a été construit en 1912 par l’architecte belge Fernand Bodson. Il a ensuite été reconstruit et agrandi à plusieurs reprises, occupant 500 parcelles voisines au total. Le bâtiment est inscrit sur la liste de sauvegarde, comme monument, par le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale.

Les paroles s’envolent, les écrits restent. À l’ère numérique, le vieil adage ne tient plus la route. Abondance d’information, instabilité du support, privatisation des données : les défis posés à la conservation de la mémoire collective de l’humanité sont inédits et préoccupants.

Depuis que l’encre et le papier ont cédé la place aux réseaux sociaux et au « cloud », une bonne partie de l’histoire récente du monde a pris la forme de 0 et de 1. Ainsi, les archives de Salman Rushdie, cédées en 2006 à une université américaine, ne contiennent-elles pas seulement des papiers divers ; elles incluent trois ordinateurs, dont le brontosaure Macintosh Performa 5400/180, où l’on trouve des e-mails, des idées de noms pour ses enfants, des brouillons d’histoires, et même les jeux auxquels s’adonnait l’auteur des Versets sataniques entre deux travaux d’écriture. Une telle attention accordée à la mémoire numérique d’un individu est bien sûr très rare. Pour le commun des mortels, l’expérience est plutôt celle de missives amoureuses devenues illisibles car sauvées sur une vieille disquette ou de photos de famille mises distraitement au rebut en même temps que l’ordinateur devenu trop lent.

La perte de nos archives numériques inquiète Vint Cerf, un des pionniers de l’Internet et actuel vice-président de Google. « Je crains que les futures générations aient peu ou pas de traces du XXIe siècle. Les documents créés dans des vieux formats ne sont déjà plus lisibles par les versions récentes des logiciels. Même si nous accumulons de vastes quantités d’archives digitales, il n’est pas dit que nous pourrons les lire dans le futur.1  » Et de plaider pour la création d’une sorte de « vélin numérique »2. « La solution serait de prendre une copie rayon X du contenu, de l’application et du système, avec une description de la machine, afin de pouvoir recréer l’ensemble dans le futur. »

Oubli nécessaire

À l’ère de l’abondance digitale, le défi n’est pas seulement de savoir comment conserver, mais aussi de décider que conserver. IBM estime que l’humanité produit chaque jour 2,5 quintillions d’octets. Pour se représenter un tel volume, dites-vous que cela équivaut à remplir la mémoire de 5 millions d’ordinateurs portables récents (dotés de 500 Go chacun). Ces données viennent de partout : capteurs, réseaux sociaux, photos, enregistrement de transactions commerciales, signaux GPS, presse, documents administratifs Un mot clé résume cette nouvelle ère : le « big data ». Abby Rumsey, une historienne américaine, rappelle que ce modèle intensif de production de données trouve sa source au XIXe siècle, après que la publication du livre de Darwin (notamment) a fait la preuve de l’ancienneté du monde. « Le désir de lire les archives de la Nature a entraîné (…) l’invention de nouvelles technologies pour observer, mesurer, enregistrer, rejouer, analyser, comparer et synthétiser l’information. » Le volume de livres, en expansion, oblige alors déjà les bibliothèques à se réorganiser. D’autant que la palette d’instruments s’étend : photos (1839), enregistrement sonore (1860), films (1895)3.

Mais comme le souligne l’historienne4, la quantité d’information produite est aujourd’hui telle qu’elle outrepasse les capacités biologiques de l’être humain à l’absorber. Abby Rumsey met en garde contre la tentation de tout sauver. « La quantité n’apporte rien quand il s’agit de faire sens et de contribuer au grand récit de l’humanité. L’oubli, paradoxalement, est nécessaire à la mémoire. » Pour Rolande Depoortere, chef de section aux Archives générales du Royaume, c’est une évidence : « On doit se demander ce qu’on veut laisser comme trace aux générations futures. Depuis deux siècles, nous trions. On garde entre 1 et 10 % du volume papier produit par le secteur public. Pour l’ère numérique, ce sera la même chose. »

L’ombre de Google

Encore faut-il que les bibliothèques aient accès à ces archives des temps nouveaux, qui, pour l’instant, sont largement aux mains d’entreprises privées, les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). « À elles quatre, elles constituent un monopole qui gère quasiment l’ensemble de la mémoire, des archives, de la culture5 », rappelle le philosophe français Bernard Stiegler, qui regrette l’absence de réactivité politique dans ce domaine. « À moins qu’il n’y ait un transfert du privé vers des institutions sans but lucratif capables d’administrer ces informations, cela sera difficile d’éviter l’amnésie collective à l’âge numérique », enchérit Abby Rumsey. Deux exemples s’entrechoquent. D’un côté, Twitter, qui a fait don de ses annales de 2006 à 2010 à la bibliothèque du Congrès américain (au grand dam de certains internautes, qui ont alors pris conscience que leur production ne leur appartenait pas). De l’autre, Yahoo, qui, en 2009, annonçait la fermeture de Geocities, un service d’hébergement Web gratuit, que la compagnie avait racheté en 1999. Geocities a été sauvé in extremis par Internet Archive, comme un témoignage des débuts de l’Internet. Cette association sans but lucratif s’est donné pour mission de conserver la mémoire de nos vies en ligne. Fin 2014, elle avait collecté 2,6 millions de livres et 450 milliards de pages web. Un stock inaccessible au commun des mortels : des compétences de programmation sont nécessaires pour pouvoir naviguer dans leur immense réservoir virtuel.

  1. Pallab Ghosh, « Google’s Vint Cerf warns of “digital Dark Age” » in BBC, 13 février 2015.
  2. Sorte de parchemin fabriqué avec la peau d’un veau nouveau-né, apparu à la fin du Moyen Âge.
  3. C’est d’ailleurs ce qui motive le Belge Paul Otlet à concevoir, en 1910, le Mundaneum, un « Internet de papier » qui entend réunir toutes les connaissances du monde dans un même lieu.
  4. Abby Smith Rumsey, When we are no more. How digital memory is shaping our future, Bloomsbury Press, mars 2016.
  5. Bruno Texier, « Bernard Stiegler : “Le fabuleux marché de la mémoire pourrait devenir un marché de l’amnésie” » in Archimag, 15 octobre 2014.
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