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Souvenirs d’un pays oublié

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Nicolas Bomal. CC BY-NC-ND.

Ci-gît Moresnet neutre (1816-1919), État minuscule et anarchique lové entre la Prusse, la Hollande et la Belgique, capitale mondiale du zinc et (presque) de l’espéranto, terre de contrebande, de convoitises et de fantasmes. Bienvenue à Kelmis/La Calamine. Belge peut-être, neutre toujours !

C’est une route nationale de Wallonie comme les autres. Anonyme. Au sortir des crêtes verdoyantes de l’Ardenne bleue, l’automobiliste distrait en route vers Aix-la-Chapelle ne verra rien à La Calamine. Tout au plus remarquera-t-il des enseignes gothiques et l’ancien poste de douane. Comment se douterait-il que cette route fût elle-même une frontière ? Que les maisons à sa droite étaient jadis en Prusse, et que débutait à gauche Moresnet neutre, micro-État qui pendant un siècle vécut au rythme d’un flou juridique absolu, de bars interlopes, d’utopies et trafics en tous genres et d’un brassage inédit de nationalités ? Comment deviner aussi que le zoning de béton qui précède le village se dresse sur les ruines d’un des plus riches berceaux de la révolution industrielle ?

Au panthéon des accidents de l’Histoire, Moresnet neutre devance la Belgique. Né sur la table des négociations du Congrès de Vienne (1815), ce triangle de terre de 3,44 km2 désiré tant par les Pays-Bas que par la Prusse conquérante, fut décrété par ceux-ci « territoire neutre ». Censé être cogéré par ses deux voisins, ce triangle ne serait ni prussien ni néerlandais. En fait, personne ne savait ce qu’était Moresnet neutre. Seule chose certaine, il y avait là une mine à ciel ouvert : l’Altenberg, la Vieille Montagne.

« L’Altenberg fournira du zinc à toute l’Europe pendant 1 000 ans », prédisait l’ingénieur liégeois Jean-Jacques Dony. Auteur d’un procédé révolutionnaire permettant d’extraire de la roche calaminaire non plus du laiton mais ce métal léger, souple et inoxydable qu’est le zinc, Dony avait négocié avec Napoléon une concession de 8 000 ha autour de l’Altenberg.

Mais il fit faillite et la concession s’en alla dans les mains de ses créanciers. Et c’est eux, une fois passé les soubresauts de Waterloo et, plus tard, de la création de la Belgique (celle-ci reprenant le rôle de la Hollande vis-à-vis de Moresnet neutre), qui fondèrent à Liège en 1837 la Société des Mines et Fonderies de Zinc de la Vieille Montagne. Un empire industriel naissait, couvrant bientôt de zinc tous les toits de Paris et conquérant l’Europe.

Schnaps et contrebande

Pendant ce temps, autour du gisement fondateur de l’Altenberg, Moresnet neutre prenait forme. Aux 250 habitants « neutres » du hameau de Kelmis en 1816 s’étaient joints des migrants des trois pays voisins et parfois de plus loin. Une cité de 3 000 habitants – dont la moitié employés par la mine – avec ses bars, son folklore, ses orchestres et ses clubs sportifs. Une ville-État très particulière.

« C’était fou, ce qui se passait ici », sourit Iwan Jungbluth. L’ancien gendarme converti en historien énumère les trafics partant de ce confetti territorial. Du sucre, du pain, du café – que Moresnet neutre, « paradis fiscal » avant l’heure, permettait d’obtenir à bon prix – et bien sûr le schnaps que l’on produisait en masse. Cela se faisait la nuit, en jouant au chat et à la souris avec les douaniers sur la chaussée, à travers la forêt ou encore par des tunnels de contrebande. « L’un démarrait même de la maison où je vis. »

Moresnet neutre n’était pas un État et ses fonctions régaliennes n’étaient que bricolage. Selon le traité des Limites (1816), les armées prussienne, néerlandaise, puis belge en étaient interdites d’accès. Il y prévalait le droit napoléonien. Mais en l’absence de tribunal, les justiciables voulant le faire valoir devaient aller, au choix, en Prusse ou en Belgique. Quant au seul « homme de loi », c’était un employé de la Vieille Montagne. Ce non-État devint une terre d’asile idéale pour échapper à la justice ou aux obligations militaires. Les jeux d’argent et la prostitution firent florès. Et des centaines de mères célibataires vinrent y accoucher dans la discrétion. Ce repaire de damnés hérita du surnom « Kelmisère ».

La cité avait aussi ses richesses : sa maison de direction luxueuse dominant la mine, ses auberges et salles de spectacle, son casino au bord du lac et le gigantesque site industriel de la Vieille Montagne. Investie des valeurs d’un libéralisme social (ou d’un capitalisme paternaliste, c’est selon), la société fit aussi bâtir l’église, la première école et des salles associatives. Qui d’autre l’aurait fait, du reste, dans ce qui n’était pas un pays ?

Mais les 1 000 ans de zinc rêvés par Dony étaient une chimère. En 1880, après cinquante ans d’exploitation intensive, l’Altenberg était tarie. La Vieille Montagne resta toutefois active à la Calamine jusqu’en 1950. Ensuite, redéployée ailleurs en Europe et en Afrique, elle quitta le berceau qui l’avait vu naître. Les Calaminois trouvèrent du travail à Aix, Verviers ou Liège. La visite que me propose Jungbluth confirme ma première impression. Si les maisons sont encore là, de même que l’église et l’école muée en maison communale, il ne reste presque rien, ni de l’opulence d’hier ni du fleuron industriel. La maison des directeurs est un hôtel abandonné et il ne reste de la Vieille Montagne que les bureaux de direction et un laboratoire. Dans un piteux état ! « Quand on a tout démantelé entre 1950 et 1958, personne n’a même pensé à prendre une photo », relève mon guide.

À l’époque, la page qui se tournait n’intéressait visiblement personne… Personne, sauf Firmin Pauquet, instituteur fraîchement muté au village. Alors que les employés jetaient des tonnes de documents dans le trou encore béant de la mine, il fut le seul à se dire qu’il y avait là des choses à sauver. À 88 ans bien tapés, cette histoire le passionne toujours. L’ancien enseignant trouve ainsi remarquable que la Vieille Montagne ait en quelque sorte instauré l’obligation scolaire avant la Belgique et qu’elle ait poussé les ouvriers à être solidaires via des fonds de secours et prévoyance, ancêtres des assurances maladie et accident.

Mais, après soixante années de recherches faisant autorité sur le sujet, Pauquet préfère ne pas s’illusionner sur la postérité de Moresnet neutre, tant aux yeux de l’histoire que des villageois. « Oh, c’est perdu », dit-il d’un sourire sage.

Monte-Carlo nordique ?

Si son bicentenaire s’apprête à être célébré par divers événements touristiques, Moresnet neutre semble n’avoir jamais pénétré l’imaginaire belge francophone. « Peut-être parce qu’on nous voit encore comme “les boches” », dit-on sur place. Ailleurs, en Flandre (l’écrivain David Van Reybrouck, récemment), en Hollande ou même aux États-Unis, cet ovni politique a fasciné des auteurs, artistes et chercheurs. Il est même des anarchistes convaincus d’avoir trouvé ici la preuve qu’il n’est nul besoin de gouvernement ! Le trait est un peu forcé – en réalité deux commissaires royaux belge et prussien veillaient de loin à ce que cette « anarchie » ne déborde pas – mais il illustre combien Moresnet neutre a pu générer autant l’oubli que les fantasmes.

Certains émergèrent sur place. Ainsi, quand la Belgique interdit le jeu de roulette en 1903, le non-État et ses hôteliers s’imaginèrent spontanément en Monte-Carlo nordique. Vite, le jeu explosa ! Les joueurs argentés arrivaient en masse – parfois de loin – pour s’affilier aux « clubs privés » locaux. L’élan fut coupé net par une menace d’intervention prussienne.

En 1907, l’ambition se fit « espérantiste » : et si Moresnet neutre devenait le premier pays au monde à adopter l’espéranto ? Enseignant français d’Aix-la-Chapelle, Gustave Roy vit en effet dans ce « territoire neutre » le foyer idéal pour la « langue neutre » devant unifier les peuples. Sa population n’était-elle pas déjà polyglotte ? Et quoi de mieux qu’une cité aux confins de trois pays et au croisement des axes Paris-Moscou et Londres-Constantinople ? Sur place, Roy se fit l’allié du Dr Molly, médecin à la Vieille Montagne et lui-même espérantiste fervent. Ils gagnèrent à leur cause quelques notables. Et même Ludwik Zamenhof, l’inventeur de l’idiome. Ce pays rêvé eut un nom : « Amikejo, le pays des amis ».

« Tu connais pas Médor ? », lance Didier à Raymond. « Médor estas un nova ĵurnalo kiu prizorgas politikon en Belgio kai ni diris ke gi diras la veron ! » Je devine qu’il explique que Médor se soucie de la politique et de la vérité en Belgique. La soudaine pression sur mes épaules retombe face à la décontraction régnant au Select. Comme chaque mois, les membres du club espérantiste de Verviers « Senlime » (« sans frontières ») se retrouvent là où Molly, Roy et leurs amis utopistes se réunissaient il y a plus d’un siècle, quand ce lieu alors cossu s’appelait Bergerhoff. Créer un foyer mondial n’est plus à l’ordre du jour.

« L’espéranto, c’est le contraire d’un territoire », estime Didier. Mais l’idéal d’une langue universelle et égalitaire n’est pas mort. Et on parlera ce soir de stratégies pour la promouvoir. On me dit que des espérantistes de partout passent parfois à La Calamine. Mais les rencontres internationales aux milliers de participants ne s’organisent que dans des villes comme Tokyo ou Rotterdam. À mille lieues de ce Select défraîchi.

Une semaine plus tard, me voilà chez un autre espérantiste, du cru celui-là : Mathieu Schrymecker. « La Belgique et la Prusse n’auraient jamais laissé se créer un vrai État neutre. Quand Roy a défendu sa thèse au Congrès international de Dresde, on lui a rétorqué qu’une population d’ouvriers comme la nôtre était incapable de porter le projet espérantiste. Même la délégation de Verviers le critiqua, disant que se mêler de politique était une erreur. » Schrymecker n’en éprouve pas moins une vraie affection pour ceux qui y crurent à l’époque. Comme ce lieutenant Schriewer qui enseigna la langue gratuitement à plus d’une centaine d’enfants et d’ouvriers. Pas mal dans un pays de moins de 4 000 habitants ! Schriewer fit ensuite de même en Chine, avant de mourir au Congo en 14-18.

La « der des ders » sonna le glas d’Amikejo et de Moresnet neutre, qui – après Versailles et un ersatz de référendum – devint la commune belge germanophone de Kelmis/La Calamine. Le conflit fut ici particulièrement amer.

Des deux côtés des tranchées

« Il y a eu des divisions jusqu’au sein des familles », m’explique Sylvie Fabeck, directrice du musée local. « Quand, après la guerre, on se rend compte que son cousin ou voisin était dans la tranchée en face, on se tait. Comment en parler ? » À l’entrée de l’église, une plaque est dédiée aux « enfants du village, unis dans la mort ». Nulle mention du camp pour lequel ils sont tombés. À quoi bon ?

L’annexion par les nazis vingt ans plus tard et la folie de 40-45 accentuèrent le trouble. Balancés d’un camp à l’autre sans avoir rien demandé, la plupart des Calaminois changèrent quatre fois de nationalité dans leur vie sans bouger de chez eux. Ensuite, la difficulté de parler, la nécessité de reconstruire et de simplement continuer à vivre fit que l’on passa à la suite. Le départ de la Vieille Montagne en 1950 était dans l’ordre des choses. S’accrocher au patrimoine industriel ou au souvenir d’une neutralité perdue n’avait aucun sens.

« C’était une erreur », admet l’actuel bourgmestre Louis Göbbels. « On aurait dû travailler sur le côté touristique et le patrimoine. On tente de le faire aujourd’hui, mais c’est quelque part trop tard. » Un nouveau musée sera aménagé sous peu dans les anciens bureaux de direction de la Vieille Montagne. Axé sur la neutralité et l’histoire industrielle, il recevra même un soutien de la multinationale (belge) Umicore, actuel reliquat de la Vieille Montagne. Le temps de la mémoire ne vient-il que longtemps après ?

Mais ce qui est vrai des briques ne l’est peut-être pas des émotions. À l’instar de la plupart de mes interlocuteurs, Louis Göbbels revendique son identité « neutre ». « Oui, il y a une fierté de n’avoir jamais été prussien. Au XIXe siècle, les gens disaient : neutres toujours, Belges peut-être, Prussiens jamais ! C’est resté. »

Plus étonnant encore de la part d’un élu libéral belge, il se met à me parler d’histoire sociale, de syndicats, de caisses de solidarité, de logements sociaux et d’une mentalité ouvrière… Il est là le patrimoine du village, tout comme dans ses 250 associations sportives, culturelles ou folkloriques (pour 10 000 habitants !). « Il y a aussi une ouverture d’esprit issue du fait que, depuis toujours, les nationalités se sont côtoyées ici. Quand quelqu’un vient d’ailleurs, on tente de parler sa langue. Je crois que notre histoire montre aussi qu’on peut vivre ensemble. »

Calamine internationale

Après une bière bavaroise et un ayran au resto turc où le tenancier parle un allemand teinté de patois local avec un ami thaï, je m’offre une dernière balade méditative face aux vestiges effacés de l’ancienne plus grande mine de zinc du monde. Je contemple ensuite l’esplanade accueillant chaque année l’un des carnavals les plus populaires de Belgique. Les frontières et les épopées industrielles ne disent pas tout des histoires humaines.

Mes pas me mènent au complexe sportif. Des jeunes s’entraînent au jeu de quilles. « Ils ne sont pas d’ici, me dit-on. C’est l’équipe nationale allemande qui s’entraîne en vue de la Coupe du monde qu’on organise en août. » Oui, une Coupe du monde à La Calamine ! Dans une autre aile du bâtiment, des clameurs : me voici maintenant dans un tournoi de lutte, avec 170 lutteurs issus des pays voisins mais aussi de Macédoine, Jordanie, Tchétchénie, Russie… Le public dégage un même cosmopolitisme.

On me présente l’organisateur. La quarantaine et une stature de lutteur, Michael Vahlefeld est lui aussi instituteur. Moresnet neutre, il connaît. Ses élèves aussi, d’ailleurs, depuis qu’ils travaillent ensemble à des visites guidées « pour raconter notre histoire aux gens ». Nous en revenons au club de lutte… division du club de gym fondé jadis par la Vieille Montagne, encore elle. Mais comment a-t-il amené aujourd’hui des sportifs venus de si loin ? « Les membres de notre club sont des Calaminois eux-mêmes issus de ces pays, cela aide à nouer des contacts là-bas. »

Soudain, alors qu’on discute de tout et de rien, que je vois à l’œuvre l’âme calaminoise, « neutre » et mélangée, pleine de rires et d’accolades, je ne peux retenir mon fond de mélancolie wallonne : « Que la Vieille Montagne soit partie, abandonnant le village, ça ne te fait rien ? » « – Oh, c’est le capitalisme, c’est comme ça. Mais ce qui te rend heureux, c’est quoi : l’argent ou le fait d’avoir appris à partager ? »

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