Chauds chatons
Mouvement sexpo
Texte (CC BY-NC-ND) : Éric Walravens
Illustrations (CC BY-NC-ND) : Liliya Nikolova & Liliya Nikolova
Publié le
Des câlins à volonté dans le respect de chacun·e ?
Derrière la promesse du sexpo, il y a surtout la perspective
des relations humaines profondes et décomplexées.
Cet éden existe, certains l’ont vu.
Fin janvier, à l’étage d’un café proche de la Grand-Place de Bruxelles, une quinzaine de personnes sont venues causer de sexe. Pas n’importe lequel, pas n’importe comment. Le café Sex Positive permet aux curieux de poser des questions sur ce mouvement qui revisite le sexe collectif à l’ère post-MeToo. Un couple de trentenaires est là « par curiosité ». Chloé*, 37 ans, avoue que sa sexualité « est un champ de bataille, aliénée par le porno mainstream ». Elle aimerait « connecter son sexe et son cœur ». Karim*, 45 ans, issu d’un milieu très conservateur, espère quant à lui « briser les tabous ».
Tout le monde s’est présenté en commençant par ses pronoms, y compris la majorité de quadragénaires peu rompus à la coutume, le tout dans l’anglais approximatif du Bruxelles cosmopolite. « Heu… he/him, tente Karim en souriant. C’est la première fois que je fais ça. »
Friedjof, le quadra rasta qui modère la conversation, prévient d’emblée. « Si vous êtes venus pour participer à des orgies, vous risquez d’être très déçus. » Dans la typologie du Sex Positive World, le mouvement américain qui chapeaute le sexpo, les orgies appartiennent au niveau 4 – avec sexe pénétratif. Ces évènements sont rares au sein de la branche belge, où l’on préfère les évènements de niveau 2 (« sensuels ») tels que les ateliers de massages ou les soirées nues de jeux de société, et de niveau 3 (« sexy »), comme les massages tantriques en nudité, où « des orgasmes peuvent survenir, mais pas de façon intentionnelle ».
Les trois valeurs clés du sexpo sont le consentement, la confidentialité et le soin, poursuit Friedjof. Avant d’accéder à la communauté, des activités d’orientation sont proposées afin de vérifier que les candidats les comprennent pleinement. Le consentement, en particulier, est central : il doit être éclairé et explicite. Il est révocable à tout moment.
Ces sessions servent aussi à filtrer les demandes. « SPB cherche avant tout à rester un groupe vivant et impliqué. Pour préserver cette dynamique, le nombre de membres est limité et maintenu à une taille raisonnable. Afin d’éviter qu’un groupe ne devienne trop dominant, toutes les candidatures sont suivies de près », explique l’organisation. Actuellement, environ un tiers des membres s’identifient comme femmes, 16 % comme genrefluides et un peu moins de la moitié comme hommes. « Le critère principal pour l’acceptation de nouveaux membres reste le maintien d’un groupe aussi équilibré que possible. »
Effet miaouw
Isabelle* a participé à sa première soirée sexpo il y a trois ans, par intérêt et souci de symétrie avec son compagnon non monogame. « J’en suis ressortie complètement euphorique, en me disant que c’était vraiment fait pour moi. Pourquoi on ne m’avait pas dit avant que ça existait ? » Elle est aujourd’hui une inconditionnelle et organise des soirées privées, en s’inspirant des recettes sexpo classiques qui permettent d’activer la sensualité collective dans un cadre rassurant. Les « tableaux vivants », par exemple : « On est environ 10-15 personnes (habillées ou pas) avec les yeux bandés, sauf les trois architectes qui vont positionner les corps pour qu’ils se touchent. Ensuite avec de la musique, l’idée c’est que tu dois toujours être en contact avec quelqu’un, mais sans peloter. Tu te retrouves à caresser plein de corps en même temps. Cela fait une espèce de mélange où tout le monde bouge et tu ne sais pas où tu vas. C’est cool. »
Autre figure du Kamasutra sexpo : le « panier de chatons », où une dizaine de personnes s’empilent sur des matelas pour se câliner. Parfois, ces préliminaires doux font monter la température et tomber la chemise. L’amour alors peut se faire, à deux ou à plusieurs, devant tout le monde ou dans des espaces privatifs. Rien n’est obligatoire, et chacun est invité à vérifier que ses partenaires sont à l’aise avec tout ce qui se vit. Si l’usage courant exige un accord verbal avant chaque geste, Isabelle voudrait privilégier des modalités moins rigides pour fluidifier les contacts. Quand le contexte le permet, les participants peuvent adopter la posture « tant que c’est pas non, c’est oui ».
Holly* aussi a vécu sa découverte du sexpo comme une épiphanie. Issu d’une « famille bourgeoise catholique assez pratiquante », iel a passé des années à « écraser » son identité non binaire. Avant de rejoindre le mouvement, iel vivait avec le sentiment d’être « un monstre », « sale » ou « déviant ». Le sexpo lui a permis de réaliser que son identité n’est pas « une faute, une maladie, une tare ». « Il y avait un autre monde possible dans lequel je pouvais oser être moi. »
Lors de sa première soirée sexpo, dans un château namurois en présence d’une trentaine de personnes, Holly a vécu « un effondrement immense ». Iel en serait presque gêné. « Ça peut paraitre très perché, mais c’est vraiment ce que ça peut provoquer. » Parmi les symptômes : beaucoup « pleurire ». « Pleurer et rire en même temps, parce qu’on prend conscience qu’il y a du bon dans l’être humain et que c’est possible de créer une autre manière de relationner. »
No drama
Si le consentement est tellement central dans le sexpo, c’est qu’il est moins évident qu’on pourrait le penser, même chez les personnes qui le tiendraient pour acquis. Accepter un refus n’est pas facile pour l’égo. Il s’agit d’apprendre à le recevoir « non pas comme un drame, mais comme “c’est OK, tout va bien” », explique Holly. Inversement, savoir dire non n’est pas forcément évident. « En fait, cette capacité n’est pas si naturelle que ça. Notamment pour des personnes qui ont vécu des violences, qui peuvent se retrouver à ne savoir ni ce qu’elles veulent, ni exprimer le stop. Pas parce qu’une agression est en train de se passer, mais parce qu’elles n’ont pas envie de ça. L’enjeu au cœur du sexpo est de déverrouiller un accès à une sexualité qui ne serait pas subie, mais pleinement choisie. »
Lors de son premier évènement, Holly n’a participé à aucune activité explicitement sexuelle, à l’instar de nombreuses nouvelles personnes. Aujourd’hui, iel peut plus facilement y accéder, comme lors de ce moment intense de masturbation collective qui lui revient en mémoire. « Voir les gens s’abandonner, jusqu’à jouir, c’est bouleversant. »
Aussi bienveillant soit-il, le sexpo n’est pas exempt des dynamiques de pouvoir qui ont cours dans le monde ordinaire. « Dans ces évènements, tu as essentiellement des trentenaires blancs avec des diplômes », note Isabelle, et les privilèges liés à la beauté s’appliquent. « Tout le monde n’a pas les mêmes chances dans la playroom, reconnait-elle. Après, j’aime croire que ce sont des espaces où, si tu n’es pas exactement dans les clous au niveau des critères de beauté dominants, tu as quand même plus de chances que dans la vie normale ou sur Tinder. »
À l’heure de quitter le café Sex Positive, Chloé* se montre un peu hésitante. « Je m’attendais à quelque chose de plus disparate », dit-elle, en référence à la majorité d’hommes plutôt âgés venus se renseigner. « Ce n’était pas très engageant. » Elle a néanmoins apprécié l’échange « très tendre, très bienveillant ». D’ailleurs, elle s’est inscrite et, peut-être, participera à une première activité.