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Presse qui rit jaune

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Virginie Merle, Hans Lucas. Tous droits réservés.

Le mouvement des « gilets jaunes » confirme le désaveu de la population à l’égard des journalistes, suspectés eux aussi de récupérer la grogne sans essayer de la comprendre. Les médias sont dépassés sur leur gauche et leur droite par les influenceurs qui ont pris le contrôle des réseaux sociaux.

Grand reporter au Monde, Florence Aubenas a publié en 2010 Le Quai de Ouistreham, une enquête en immersion de six mois dans le milieu des femmes de ménage intérimaires en Normandie. Dès le début du mouvement des gilets jaunes, l’automne dernier, la journaliste a passé une semaine sur un rond-point du Lot-et-Garonne pour raconter cette révolte auprès des premiers concernés. Sa présence n’a pas toujours été bien accueillie. En pleine interview, il n’était pas rare qu’elle se retrouve filmée par une nuée de téléphones portables, situation qu’elle a choisi de prendre avec flegme et compréhension.

« On sent monter une méfiance envers les médias depuis longtemps, explique-t-elle. Les journalistes sont vus comme une caste urbaine privilégiée, qui n’a rien à voir avec ce pays profond qui peine à joindre les deux bouts. » Il y a 10 ans déjà, lorsqu’elle révéla sa qualité de journaliste aux femmes de ménage avec qui elle avait nettoyé des ferries pendant six mois, la réaction de ses collègues fut très surprenante. « Il y a d’abord eu de grands éclats de rire et une incrédulité, “pourquoi est-ce qu’une journaliste s’intéresserait à nous ?”, m’ont-elles dit. Et puis ensuite, quand elles ont compris que je leur disais la vérité, elles se sont mises à me vouvoyer. On avait récuré des cales ensemble, mais soudain, nous n’étions plus du même monde ! »

Davantage en France que chez nous, la fronde des gilets jaunes a tourné à la baston entre révoltés de la précarisation et « journaleux » accourus de leurs tours d’ivoire pour saisir un moment d’histoire sociale. Présentes sur le terrain pour couvrir le mouvement hypermédiatisé, des équipes de télévision ont été molestées. À Grenoble, la rédaction locale de la radio France bleu a été victime d’un incendie criminel. Désormais, plusieurs télés françaises font accompagner leurs journalistes par des agents de sécurité chargés de les protéger. Une mesure qui a également été prise chez nous par RTL, après des incidents impliquant ses journalistes.

« En général, c’est plutôt pour travailler au Proche-Orient que l’on prend ce type de précaution », commente Laurent Haulotte, directeur de l’information chez RTL-TVi. Mais on parle alors plutôt de fixeur – une sorte de guide interprète prêt à tout – plutôt que de véritable agent de sécurité. « Ce type de situation est très interpellant pour nous, qui avons plutôt l’habitude d’avoir une grande proximité avec notre public. Elle nous interroge sur notre travail face aux réseaux sociaux. »

Si loin des caméras

Le métier de journaliste n’est pas sans risque. Responsable du « Bureau local d’information » (BLI) de Mons à la RTBF, Vinciane Votron a déjà couvert des manifestations tendues au cours de sa carrière. Lors­que des affrontements éclatent avec les forces de l’ordre, on n’est jamais à l’abri d’un coup égaré ou d’un pavé qui vole. Mais un soir de novembre, devant le dépôt de carburant de Feluy, elle et son collègue caméraman ont été chassés par quelques-uns des cinquante gilets jaunes qui occupaient les lieux. Pétards, tessons de bouteilles et fumigènes leur sont jetés dessus, sur fond d’insultes et d’allégations de « travailler pour le gouvernement ». « Ce n’était plus de la haine, c’était de la rage, dirigée contre nous », raconte Vinciane Votron. Il s’en est fallu de peu pour que la situation tourne très mal. Deux mois plus tard, la journaliste traîne encore une blessure qui refuse de cicatriser sur sa jambe. À l’image du traumatisme qui est le sien.

Cette ligne de front ou de fracture, les journalistes du Soir et de la RTBF l’ont perçue lors de l’opération « Noir-jaune-blues » que les deux médias ont menée conjointement l’an dernier. Sur le terrain, les personnes interviewées faisaient part d’un profond sentiment d’abandon. Un sentiment de non-représentation aussi, dont les médias seraient, en partie, les vecteurs. « On a très clairement sous-estimé l’ampleur de la colère qui couvait, estime Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information de la RTBF. Les médias n’ont peut-être pas assez rendu compte de ce sentiment d’abandon. Ce qui se passe aujourd’hui est un fameux pavé dans notre jardin ! »

Trop institutionnelle, trop centrée sur les voix officielles, trop occupée à chercher des réponses toutes faites à des questions complexes, les critiques envers la presse renforcent le cliché de journalistes membres d’une caste coupée du reste de la société. À cela s’ajoutent quelques éditorialistes stars, omniprésents sur les écrans, surtout chez nos voisins. Florence Aubenas se promène désormais avec sa feuille de paie sur les ronds-points afin de prouver à ses interlocuteurs qu’elle est une salariée comme les autres, loin de gagner de l’or en barre. « Ça fait longtemps que les historiens ont cessé de raconter l’Histoire à travers la seule vie des rois et des puissants, explique-t-elle. Mais curieusement, la presse n’a pas encore réussi à faire cette révolution culturelle. » Une révolution qui doit aussi passer par le langage. Car les réseaux sociaux ont leurs propres codes de communication et les médias peinent encore largement à s’y adapter.

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Atelier populaire. Mai 68. Tous droits réservés

Journalistes ennemis

Autrefois « chiens de garde de la démocratie », les journalistes font désormais figure de brebis galeuses, pour une partie de l’opinion publique. La montée en puissance des réseaux sociaux est allée de pair avec une perte de crédit envers les médias dits « traditionnels ». Et notamment Facebook, dont l’algorithme tend à renforcer le point de vue que l’utilisateur a déjà sur le monde, loin des nuances et des mises en perspective que la démarche journalistique suppose. « Dès qu’un média n’exprime pas le contenu exact d’une pensée, il est immédiatement disqualifié, explique Benoît Grevisse, professeur à l’UCL et directeur de l’École de journalisme de Louvain. C’est une mécompréhension fondamentale du rôle du journaliste, dans la société, qui n’est pas de se faire le porte-parole d’une cause, mais bien de synthétiser les informations. »

Cette mécompréhension n’est pourtant pas l’apanage des gilets jaunes. En France, comme en Belgique, les médias sont de plus en plus accusés de partialité par le pouvoir politique. « Quand la presse déplaît au pouvoir en place, c’est généralement qu’elle fait ce qu’on attend d’elle », poursuit Benoît Grevisse. Mais quand elle est critiquée par la population, faut-il en déduire qu’elle a vendu son âme au diable ?

Que faire, dès lors, pour regagner en crédibilité ? Certains médias ont opté pour le dialogue. « On prend désormais en compte qu’il faut inclure un temps de pédagogie dans la production de l’info », explique Laurent Haulotte. « On pose la caméra et on discute calmement », ajoute Mathieu Col, reporter chez RTL-TVi. « On explique en quoi consiste notre travail. On répond aux questions des gens. On leur explique que personne ne nous donne des ordres en haut lieu pour tronquer leurs propos ou biaiser les faits. »

À la RTBF, on mise notamment sur le projet « Inside », qui raconte les coulisses de la rédaction et les difficultés que les journalistes rencontrent, au quotidien, pour ramener l’information du terrain. Mais le directeur de l’information Jean-Pierre Jacqmin est bien conscient que cela ne suffira pas pour restaurer la confiance. « On a beaucoup donné de la place aux faits, il faut désormais qu’on s’intéresse aux causes de ce mouvement citoyen », estime-t-il.

Une certaine agressivité ressentie et la montée en puissance des théories du complot restent très préoccupantes. « Le journaliste est tombé de son piédestal, estime d’ail­leurs Vinciane Votron. On ne parvient pas à avoir de plus-value face à internet et aux réseaux sociaux. » L’esprit critique semble en régression dans la société. « Et ce n’est pas une question de classe sociale. Même dans un dîner avec des professions libérales ou des universitaires, vous pouvez trouver des gens convaincus que la RTBF est vendue au PS ou que RTL roule pour ses annonceurs », estime Mathieu Col. Les papiers au feu et le journaliste au milieu.

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