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Sarah Lowie. Tous droits réservés.

En 2014, la photographe Sarah Lowie entre dans un squat de rappeurs afro-carolos, où l’on se débrouille, fait la fête et où les filles défilent. Un an plus tard, elle en ressort avec des photos à l’état brut, loin des chaînes en or qui brillent.

« Il est minuit, la porte est entrouverte. J’entre et traverse ce couloir mal éclairé. J’m’arrête et j’écoute. J’entends la musique. J’avance, je frappe et j’entre. Ou plutôt je plonge. Oui. Je plonge dans leur univers. »

C’était une soirée entre potes. J’étais juste avec une amie et son copain. On est allés dans un appart où il y avait une fête. Avant de sortir de la voiture, le mec nous dit : « Les filles, faites attention, là-dedans, ’y a des mecs qui peuvent être dangereux. »

On est montés. L’appart était bondé, des blacks à perte de vue. C’était enfumé, obscur, irréel. On a commencé à boire et à fumer. Trop. Jusqu’à basculer dans une autre dimension. J’étais comme transportée. Dehors, les lampadaires ont commencé à bouger. Il faisait noir. Je me suis assise. J’ai vu Django s’approcher. J’étais mal et il m’a embrassée contre mon gré. Ensuite, la nuit a continué à s’affoler et les heures ont fondu comme sur une horloge de Dali.

Je suis revenue, quelques mois plus tard, à leur demande. Il était midi, tout le monde dormait encore. Il y avait un matelas par terre et une dizaine de types assoupis. C’était tellement en décalage avec ce que je connaissais, ici à Charleroi, que j’étais forcément curieuse. J’ai décidé de rester plus longtemps. Au début, ils me voyaient comme la petite blanche qui vient prendre des photos. Mais j’ai commencé à comprendre leurs codes. Ils me testaient tout le temps. Puis, j’ai fini par faire partie du groupe.

J’étais devenue une curiosité. Personne ne me connaissait et les gens se demandaient ce qu’une fille blanche faisait là dans « LE » groupe de rappeurs de Charleroi.

Trap bilingue

Ils venaient des quatre coins de l’Afrique, Cameroun, Nigeria, Kenya, et s’étaient rencontrés à Charleroi. Ils ont créé un groupe de rap, Madil City Gang, qui était connu depuis pas mal d’années dans la région. Ils gagnaient un peu d’argent grâce aux concerts. Moi, j’étais en troisième année de photo. Je n’avais pas d’idée pour mon travail de fin d’année. J’ai décidé de continuer avec eux, j’étais la seule à rester après les fêtes, à dormir avec eux, à me lever avec eux. À ne pas manger si ’y avait rien à bouffer. Bref, j’étais solidaire. Ils sont devenus comme ma famille. J’aurais pu m’amuser avec eux puis tranquillement rentrer dans mon petit confort. Mais quand on prend quelque chose, on prend le tout.

Aujourd’hui, Madil City Gang n’existe plus. Le groupe s’est dissous peu après mon départ. Ils étaient uniques à Charleroi. Je ne connais pas d’autres groupes là-bas qui font de la trap (genre dérivé du hip-hop, venu du sud des États-Unis, caractérisé par de grosses basses et un tempo assez lent, réapproprié à leur sauce par des rappeurs du monde entier, NDLR) en français et en anglais.

Demain on verra bien

L’appart de deux pièces était notre lieu de vie et le studio d’enregistrement. C’était le point de rendez-vous, pas seulement pour MCG mais pour leurs potes. On passait nos journées posés là, à attendre. Des gars allaient et venaient, fumaient des joints. Il ne se passait rien et, en même temps, c’était humainement très riche. Des filles nous apportaient à boire. Le soir, un grand matelas prenait place au milieu de la pièce et on s’endormait tous dessus. On ne passait pas une journée seuls. Je prenais mes photos dans cette ambiance, dans cette spontanéité, sans me demander si je devais montrer tel ou tel aspect. Je ne voulais pas mettre l’accent sur le particulier, mais plutôt monter l’atmosphère générale, l’énergie qui se dégageait. L’hiver, on enregistrait toujours au studio mais on vivait au « favelas », un autre appart, insalubre, sans chauffage. Le compteur était bloqué pour avoir l’eau chaude et l’électricité.

Ville noire

Ma vision de Charleroi a changé avec ce projet. « Terrils, usines fantômes, ghetto charmant », la sainte trinité que l’on nous sert dès qu’on parle de Charleroi. Ce n’est que la surface. Je cherchais la profondeur. Avant, quand j’allais traîner en ville, mes parents me disaient « Sarah, fait attention, c’est dangereux » et, forcément, tu finis par y croire. Mais en vivant du côté « sombre », tu te rends compte qu’il ne s’y passe rien du tout. C’est simplement régi par des règles différentes de ce qu’on connaît. La solidarité, le lien entre les gens y est très fort.

Au bout d’un an, j’ai senti que j’avais fait le tour. Cela devenait répétitif. Je me suis mise en retrait. Avec du recul, je crois que ce récit est simplement une tranche de vie, l’histoire d’un groupe de personnes qui ont vécu ensemble. Une façon de vivre influencée par d’autres manières de voir le monde. Une vie à la marge, où chaque journée est faite sans penser à demain.

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