L’étrange migration des faisans et des colverts
Chasse
Plus d’un million de canards et de faisans ont été importés en Belgique ces cinq dernières années. La raison ? Alimenter la chasse. C’est en Wallonie que la quasi-totalité de ces volatiles atterrissent, mais cette « migration » forcée n’est pas sans conséquence.
Chaque année, des dizaines de milliers de faisans de Colchide et de canards colverts quittent la France pour la Belgique. Bon, le canard peut avoir des élans migrateurs, certes, mais loin de lui l’idée de voler vers des contrées plus au nord pour passer l’hiver. Le faisan, quant à lui, est une espèce sédentaire, pas du tout taillée pour voler de longues distances. Alors comment ces oiseaux finissent-ils par se perdre dans les campagnes wallonnes ?
Ce n’est pas une affaire de migration, mais d’importation. De 2020 à 2024, la Belgique a accueilli 504 311 canards et 838 636 faisans. Tous les ans, ce sont généralement les mêmes communes qui comptabilisent le plus d’importations. Citons en cascade Clavier, Villers-le-Bouillet, Brugelette, Templeuve ou encore Maransart. L’Horeca ne semble pas être responsable de ces importations massives, puisque, à la connaissance de Médor, il n’existe pas de lobby du canard laqué ou du faisan rôti. C’est donc un autre secteur qu’il faut cibler.
Petits gibiers…
Il y a deux types de chasse : celui qui se concentre sur les grosses bestioles (sangliers et cervidés) et celui qui concerne les petites bébêtes (lapins, faisans, canards, perdrix…). Pour la chasse au gibier à plumes, l’argument du repeuplement, via des lâchers d’animaux, et de l’aménagement du milieu, encourageant le développement de la biodiversité, est régulièrement avancé.
Pour faire simple, sans chasse aux petits gibiers, il n’y aurait plus de petits gibiers. C’est ce qu’avance Manuel, chasseur et agent à l’Unité anti-braconnage (UAB), en prenant l’exemple de la perdrix grise. En 2022, la perdrix grise est passée du statut de « vulnérable » à « en danger », ce qui signifie notamment qu’il persiste moins de 2 500 individus sur le sol belge.
Et, « cette année, on ne peut pas chasser la perdrix. Paradoxalement, c’est dramatique pour l’espèce. Il n’y en a déjà presque plus, et, si sa chasse (donc son importation, NDLR) continue à être interdite dans les prochaines années, je pense qu’on pourra lui dire adieu en Belgique », soupire-t-il. En bref : pour Manuel, si on ne peut plus tuer les perdrix, elles vont disparaître.
Selon lui, chasser le petit gibier, ce n’est pas juste tirer sur des oiseaux de temps en temps, c’est aussi s’occuper de son terrain de chasse. « À part les chasseurs, personne ne s’occupe vraiment de l’aménagement du milieu ; donc, sans gestion de ce milieu pour la chasse à la perdrix, il y a peu de chances que l’espèce survive en Belgique et s’installe durablement », déplore-t-il.
Tous les cinq ans, un arrêté du gouvernement wallon, aussi appelé le plan quinquennal chasse, définit les dates d’ouverture, de clôture et de suspension de la chasse pour cinq années consécutives. Depuis 2021-2022, la chasse à la perdrix est suspendue, « sauf sur les territoires associés en un conseil cynégétique agréé disposant d’un plan de gestion triennal de l’espèce », indique la Région wallonne.
Le nouveau plan quinquennal chasse a commencé le 1er juillet 2025, abrogeant ainsi le précédent. Mais il n’a pas redéfini un nouveau cadre concernant la chasse à la perdrix par manque de temps pour élaborer des plans de gestion assez solides. « La décision de ne pas ouvrir la chasse de la perdrix grise cette année est un report, non un renoncement », avait assuré en août dernier Anne-Catherine Dalcq (MR), ministre wallonne de la Chasse. Ces fameux plans de gestion permettront d’avoir un suivi scientifique de l’espèce, via, entre autres, des obligations au niveau de l’aménagement du territoire et un relevé des couples reproducteurs au printemps.
… grandes importations
Contrairement à la perdrix, le faisan et le colvert ne sont pas sur la liste rouge des espèces en danger d’extinction, mais « il y a quand même de moins en moins de faisans sauvages chez nous. Il faut être sacrément chanceux pour en croiser un en se baladant », illustre Maxime Rigot, du collectif « Stop aux dérives de la chasse ».
Puisqu’il n’y en a plus autant qu’auparavant, on importe des oiseaux d’élevage de France pour combler la demande des chasseurs. Pour le faisan, cela peut être compréhensible, mais des canards, on en trouve dans pas mal de coins. Pourquoi en faire venir autant ?
Selon Marc, un ancien agent de l’Unité anti-braconnage, la chasse aux canards est certes problématique, mais elle n’occupe pas une place aussi importante que celle dédiée aux faisans. « Pour le dire cash, les colverts servent juste à faire patienter les chasseurs avant l’ouverture de la chasse aux faisans. C’est cette dernière qui les intéresse vraiment. » Eh oui, les chasseurs ne commencent pas à canarder toutes les espèces de gibier à la même date. Le colvert ouvre la danse le 1er septembre tandis que les faisans patientent jusqu’au 1er octobre pour se faire tirer dessus, la saison se clôturant le 15 janvier pour les premiers et le 31 janvier pour les seconds. À noter qu’ils doivent impérativement être relâchés minimum un mois avant la date d’ouverture.
Même si la chasse au faisan reste prédominante par rapport à la chasse au colvert, le nombre d’importations de canards a plus que doublé entre 2021 et 2022, passant ainsi de 46 837 importations la première année à 119 978 la suivante. Le nombre de zones humides, habitat privilégié des colverts, ne s’est pas magiquement multiplié entre ces deux années pour légitimer une telle augmentation. Les chasseurs auraient-ils voulu compenser la suspension de la chasse à la perdrix, imposée la même année, en augmentant le volume de canards importés ? D’autant qu’aucune limitation n’est fixée quant au nombre maximal d’animaux que l’on peut importer pour un territoire donné. Si l’on interdit la chasse d’une espèce aviaire, on peut donc décider d’importer en plus grand nombre une autre espèce pour combler le manque à chasser, même si les habitats de ces deux oiseaux sont complètement différents.
Animaux sauvages et pathogènes
Relâcher le gibier un mois avant la chasse, cela paraît anecdotique. Mais ce délai d’attente permettrait aux animaux d’adopter un comportement plus sauvage, donc plus naturel, et de favoriser le repeuplement. Marc nuance ces affirmations : « Dès le début de leur mois en “liberté”, les faisans sont abreuvés et nourris abondamment dans leurs enclos parce que les propriétaires n’ont pas envie qu’ils partent trop loin. » Pour la faune sauvage, on repassera. Maxime Rigot va plus loin en affirmant « qu’on se retrouve avec des oiseaux habitués à l’homme et qui n’ont pas du tout peur de lui. Ce sont vraiment des faisans cons qui n’ont aucune notion de survie ». Il donne l’exemple de riverains, situés dans des entités comme Clavier, Lasne ou Ottignies, qui se retrouvent nez à nez avec ces gibiers dans leurs jardins.
Avoir quelques piafs avec de jolies plumes qui se perdent derrière votre pergola, cela peut faire sourire, mais ce genre de petites visites n’est pas sans risque. Aline Van den Broeck, porte-parole de l’Afsca, explique : « Lors d’un déplacement de territoire, ces animaux détenus en captivité puis relâchés subissent un stress qui a un impact sur la protection immunitaire. De plus, les volailles sont élevées dans des environnements contrôlés et ont donc un faible niveau d’immunité, contrairement aux oiseaux sauvages qui sont régulièrement en contact avec divers pathogènes et peuvent développer un certain niveau d’immunité. »
Ajoutons à cela que la concentration de gibier dans des volières un mois en amont de la chasse augmente le risque de développer des maladies. « Par rapport à une buse infectée par la grippe aviaire qui meurt seule dans un coin d’un bois, le risque d’épidémie est beaucoup plus important au sein d’une volière à faisans », indique Manuel.
En 2022, la commune de Clavier a connu un épisode de grippe aviaire assez important, déclenché à la suite de lâchers de faisans et de canards (4 000 faisans morts sur 15 000). « Le risque sanitaire, il est là, rebondit Maxime Rigot. Je me rappelle qu’à Clavier cette année-là, il y avait des carcasses de volailles retrouvées un peu partout, y compris dans les jardins des gens. Puisque l’équarrisseur ne passait pas tout le temps, beaucoup de riverains s’en débarrassaient eux-mêmes et devaient donc manipuler ces animaux morts. »
Une étude britannique publiée cette année dans Ecology Letter et relayée par le collectif « Stop aux dérives de la chasse » avance que les lâchers massifs d’oiseaux encouragent la propagation de la maladie de Lyme. Les chercheurs ont analysé les tiques présentes dans les milieux où ces lâchers prennent place, et la probabilité qu’ils soient infectés par l’une des bactéries responsables de la maladie de Lyme est 2,5 fois plus élevée que la norme. Précisons tout de même qu’il s’agit de la seule étude parue sur le sujet et qu’elle concerne le territoire britannique.
Une réglementation peu contraignante
Les réglementations concernant ces activités cynégétiques se limitent à la définition d’une période de chasse autorisée et à l’obligation de relâcher les animaux en dehors de leurs cages un mois avant le début des hostilités. Pour Maxime Rigot, c’est un peu léger. « On se retrouve avec des concentrations d’oiseaux qui ne respectent pas du tout les capacités d’accueil du milieu. Avec le gibier d’eau, comme le canard, des berges d’étangs sont complètement piétinées, mises à nu, tandis qu’avec les faisans concentrés dans les volières, c’est la biodiversité au sol qui trinque. »
Conscient de ces dérives, le Royal Saint-Hubert Club (RSHC) a érigé, en collaboration avec divers acteurs du secteur cynégétique, la charte belge pour une chasse respectueuse. Il s’agit d’un code de conduite non contraignant qui invite les chasseurs à mettre en place une série de bonnes pratiques pour continuer à exercer leur hobby dans les meilleures conditions. Si quelqu’un souhaite chasser le petit gibier, la charte l’encourage, entre autres, à n’introduire que des souches d’espèces saines et en harmonie avec la capacité d’accueil de son territoire, à prohiber le nourrissage excessif et la concentration artificielle de densités de gibiers en déséquilibre avec le milieu.
Concernant l’application des principes de cette charte par les personnes concernées, Benoît Petit, président du RSHC, affirme que « la majorité des acteurs de la chasse en Wallonie pratiquent leur activité dans le respect de ces pratiques ».
Dans les volières
Grâce à leur expérience, Manuel et son collègue Ethan savent identifier les dérives les plus courantes : « Certains relâchent des faisans le jour même de la chasse. Ils ouvrent des cages et tapent dedans pour faire sortir les faisans qui ne sont pas habitués, déplore Ethan. On peut trouver ce genre de pratiques dans les chasses dites “commerciales”, où des gens louent la chasse à la journée et payent très cher pour tirer du faisan. Les proprios veulent que le client soit content, alors ils font grossir le nombre d’animaux. »
Selon les deux agents de l’UAB, la plupart des chasseurs de petit gibier font attention à leur futur butin et respectent les règles en vigueur. « On est souvent face à des gens qui ont des moyens, donc ils embauchent des gardes-chasses privés pour gérer leur territoire », avance Manuel.
Lors de leurs contrôles, Ethan et Manuel ne s’intéressent pas qu’aux animaux, ils inspectent également les volières. « Normalement, une volière dite anglaise n’a pas de toit, les faisans sont juste gardés dans un enclos. Mais il nous arrive d’être face à des volières presque entièrement couvertes, où il n’y a que quelques petits trous qui sont censés permettre aux oiseaux de s’envoler. Bien souvent dans ces situations, les trous ne sont même pas assez larges pour laisser passer un faisan avec ses ailes dépliées », expose Ethan. « On peut sanctionner un chasseur si on estime que sa volière est “hermétique”, mais puisqu’il n’y a pas de définition juridique claire de ce qu’est une volière anglaise, c’est la porte ouverte aux abus », complète Manuel.
Quelles suites ?
Concernant l’avenir de la pratique, le RSHC milite pour avoir « des mesures ciblées et efficaces qui rendront à la plaine l’attractivité pour la petite faune qu’elle connaissait dans le passé ». De son côté, « Stop aux dérives de la chasse », même si ses membres sont strictement opposés aux lâchers effectués dans un but cynégétique, concède que, « dans le cas de territoires où certaines espèces ont complètement disparu, des lâchers de repeuplement pourraient être intéressants, couplés avec un aménagement de l’habitat ».
Anne-Catherine Dalcq a entendu plusieurs acteurs du secteur de la chasse durant l’été 2025, notamment le RSHC et « Stop aux dérives de la chasse », et de ces entretiens se dégagent trois grandes préoccupations : les enjeux sanitaires, l’impact environnemental et l’acceptation sociale.
Rien qu’en 2024, 252 302 canards et faisans ont fait le voyage vers nos contrées. Aller simple.
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On parle de repeuplement, même pour le faisan de Colchide, qui n’est pas une espèce indigène, mais présente ici depuis si longtemps qu’elle est considérée comme naturelle.
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Prénom d’emprunt.
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« Foyer de grippe aviaire détecté à Clavier », site de la commune de Clavier.
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A préféré rester anonyme.
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