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La route de la soie de Belgique

Vous croyez acheter un vrai tapis d’Orient dans un souk lointain ? Regardez bien l’étiquette : il est peut-être belge.

Abu Dhabi. Dans un souk de tapis, regroupement de minuscules boutiques en bordure de la capitale des Émirats arabes unis. D’un geste sûr, Anouar déroule un grand tapis couleur crème, parsemé de motifs orientalisants rouge, vert et ocre. « Bonne qualité, assure-t-il dans son anglais lapidaire. Pas cher. » Les carpettes, ce quinquagénaire, qui porte la tenue traditionnelle pachtoune – chapeau sindhi et pantalon bouffant –, en connaît un bout. Voilà plus de 30 ans qu’il a quitté l’Afghanistan pour bosser ici. Il connaît tous les secrets du tissage, qu’il s’agisse de merveilles iraniennes fabriquées à la main ou de grosses moquettes en poils synthétiques produites en masse en Turquie. La pièce qu’il déploie devant nous, légèrement brillante, a des origines encore plus exotiques. Anouar me montre l’étiquette : « Made in Belgium ». « Bon prix , répète-t-il.  300 dirhams » (un bon 70 euros). Des tapis belges au Moyen-Orient, ne serait-ce pas un peu le monde à l’envers ? Époustouflée, je prends une photo.

À la Fédération belge de l’in­dustrie textile, mon étonnement amuse. C’est que si j’étais née de l’autre côté de la frontière linguistique, cette info ne m’aurait sans doute pas échappé. « Le géant du tapis Balta entre en Bourse cet été », titrait De Standaard en mai dernier.

Le tapis belge, c’est d’abord une spécialité flamande, et plus encore de Flandre occidentale. « Il y a 25 entreprises de tissage en Belgique, détaille Mark Vervaeke, de la division “carpettes et textiles intérieurs” de la fédération. Elles sont quasi toutes localisées dans la région de Waregem. » Là, le long de la Lys, l’industrie du lin a longtemps donné le tempo. Au milieu du XXe siècle, sentant la fin inéluctable, ceux qui s’étaient enrichis grâce à la jolie fleur bleue se sont reconvertis dans le tapis. Aujourd’hui, le secteur se décline de la PME familiale à la multinationale conquérante, à l’image de Balta, leader sur le marché mondial du tapis décoratif qui, avec ses neuf usines en Belgique, Turquie et États-Unis, affichait en 2016 un chiffre d’affaires de 668 millions d’euros.

L’orient belge d’Inde

Mark Vervaeke identifie d’un coup d’œil mon tapis. « Il vient de la société Roger Vanden Berghe. » Le motif l’a mis sur la piste. Cette entreprise familiale créée en 1964 est spécialisée en dessin classique, entendez d’inspiration orientale. C’est à Beveren-Lei, près des champs de maïs et des maisonnettes en brique rouge, que se dressent les locaux de l’entreprise. Dans le hall d’entrée, un portrait du fondateur. C’est sa veuve, pourtant, qui a développé l’entreprise à son décès, au début des années 70. « À 82 ans, elle vient encore quasi tous les jours », me glisse Pascale Van Damme, qui s’occupe des ventes depuis 17 ans. Elle m’entraîne dans le showroom, où des dizaines de tapis sont empilés sur le sol. « Nous avons reçu un client américain il y a deux jours, et nous n’avons pas encore rangé », s’excuse-t-elle. Le client, c’est Home Depot, géant américain spécialisé en équipement de la maison et feront 88 milliards de dollars en chiffre d’affaires en 2016. « Quand il nous passe une commande, on a du boulot. » Les États-Unis sont le deuxième marché le plus important pour les tapis « tissés dimensionnés » belges, après l’Allemagne et avant la France, le Royaume-Uni et le Japon. Les exportations au Moyen-Orient sont plus anecdotiques, le plus gros client étant jusqu’il y a peu l’Arabie saoudite. Pascale Van Damme reconnaît mon tapis : un achat d’un importateur de Dubaï. « C’est une entrée de gamme, on le revend à 5 euros du mètre carré. » A priori, le double du prix d’achat initial… Il est fabriqué en viscose, une fibre artificielle dont la douceur et la brillance rappellent celle de la soie. Au Moyen-Orient, il n’est pas rare d’entendre les marchands vanter la qualité de la « soie de Belgique ». Détail cocasse, la viscose est en réalité importée d’Inde.

Dans l’usine, des centaines de bobines alignées sur des rayonnages déroulent leur fil vers d’impressionnantes machines qui tissent à toute vitesse. Elles viennent de chez Van de Wiele, entreprise de Courtrai spécialisée dans la fabrication de métiers à tisser ultrasophistiqués et leader mondial dans ce domaine. C’est le secret des tisserands belges : l’automatisation, qui permet de compresser au maximum les coûts de main-d’œuvre. Malgré tout, la concurrence est rude. « La Turquie et l’Égypte, qui reçoivent des subsides à l’exportation, nous font beaucoup de mal, constate Mark Vervaeke. Les entreprises délocalisent de plus en plus à l’étranger. » L’entreprise Roger Vanden Berghe ne fait pas exception. En 2011, elle a ouvert une usine en Bulgarie. « C’est uniquement pour le dessin et la finition, clarifie Pascale Van Damme. Nous gardons l’essentiel de la fabrication en Belgique. Car, pour beaucoup de nos clients, l’étiquette “Made in Belgium” est un gage de qualité. »