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Stade national : l’étrange accord secret de la Ville avec un promoteur écarté

Le projet de stade national passif proposé par Moveo, recalé par la Ville de Bruxelles en mars 2015.

EXCLUSIF. Le 30 octobre dernier, le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur, et le patron du consortium immobilier Moveo apposaient leurs signatures au bas d’un étrange contrat confidentiel. Ce dernier engage Moveo à cesser de contester l’octroi du marché public de construction du stade national à son concurrent Ghelamco. La justice avait pourtant confirmé l’existence d’un vice de procédure et même infligé une astreinte de 10 millions d’euros à la Ville. Pourquoi ce revirement ?

En mars 2015, à la une de la presse belge, s’affichent les premières photos du futur « stade national ». Ce nouveau temple du football doit être construit à quelques centaines de mètres de l’actuel stade Roi Baudouin, jugé vétuste. Le promoteur flamand Ghelamco, associé au néerlandais BAM, vient d’emporter le marché. Auréolé par l’achèvement réussi du stade de Gand, Ghelamco a le vent en poupe. Son projet a fait l’unanimité du jury chargé d’examiner les offres. Les plans sont ambitieux, à la mesure des exploits des Diables rouges, que tout le monde veut doter d’une arène dernier cri.

Les deux autres offres, déposées par les groupes Denys et Besix, sont écartées sans hésitation. Peu avant le verdict, Denys était pourtant donné au coude à coude avec Ghelamco. Associé à la banque australienne Macquarie et au cimentier espagnol FCC au sein d’un consortium baptisé Moveo, Denys se démarquait en proposant un stade « passif », c’est-à-dire économe en énergie. Une première en Europe. Le financement du projet était également réputé solide.

Moveo contre-attaque

Finalement, le jury opte pour la proposition ambitieuse de Ghelamco, et la Ville de Bruxelles se lance à corps perdu dans le projet. C’est qu’il n’est plus question de traîner. Pour que le stade ait une chance d’être opérationnel pour l’Euro 2020, les premiers coups de pelle doivent être donnés rapidement. Mais en matière d’urbanisme, mieux vaut ne pas confondre vitesse et précipitation : en ne respectant pas la procédure permettant aux soumissionnaires écartés d’introduire un appel, la Ville fonce dans le mur. Saisi par Moveo, le tribunal de première instance de Bruxelles interdit en juillet 2015 la conclusion du bail avec Ghelamco, sous peine d’une astreinte unique de 10 millions d’euros. La tuile !

Mais Yvan Mayeur en a vu d’autres. Les réticences à son projet de piétonnier dans le centre-ville, il les a balayées d’un revers de la main. Quant à son premier échevin Alain Courtois, cheville ouvrière du stade national, il a déjà dit tout le mal qu’il pensait du « gnagnagna » de ses opposants. Pas plus qu’hier, le projet de stade ne doit connaître de retard. Pas question, donc, de revenir sur l’octroi du marché à Ghelamco. C’est pourquoi, en plus de contester la décision de justice, la Ville négocie une transaction à l’amiable avec Moveo.

Cet accord, révélé en exclusivité par Médor, constitue « une renonciation inconditionnelle, irrévocable et définitive » par Moveo du droit de faire exécuter le jugement. Le consortium « renonce également au droit de réclamer en justice (…) des mesures du même type ».

Mais pourquoi donc le groupe Denys et ses associés renoncent-ils à faire valoir leurs droits, après s’être battus pour obtenir gain de cause ? Nous avons sollicité le groupe, qui ne nous a pas donné de réponse.

A la Ville, Alain Courtois affirme que la Ville a simplement «  pris acte  » d’un « désistement d’instance  » décidé spontanément par Moveo. « Ghelamco et Moveo ont estimé entre eux qu’il n’y avait plus lieu d’y avoir ce recours », explique-t-il. Et quelle est la raison de ce revirement ? « Ça, je n’en sais rien. Ce n’est pas notre problème », poursuit l’échevin des sports.

Moveo a-t-il obtenu des compensations non-écrites de la Ville en contrepartie de son retrait ? Il est impossible de l’affirmer. Mais il est également difficile de ne pas observer que les membres du consortium Moveo sont liés à la Ville de Bruxelles dans un autre dossier important : celui de la maxi-prison de Haren. Le nom du consortium qui a obtenu le marché, Cafasso, est différent de Moveo, mais il réunit les mêmes acteurs : Denys, Macquarie et FCC.

Prison bloquée par la Ville

En 2013, Cafasso a remporté le marché de la prison, octroyé par la Régie des bâtiments, sur le territoire de la ville de Bruxelles. Or, celle-ci ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée sur son territoire d’une prison géante, qui doit accueillir les détenus de Saint-Gilles, Forest et Berkendael. Rien que le paiement par le CPAS du revenu d’intégration sociale des prisonniers lui coûtera un pont. Sans parler des nuisances pour les habitants et des problèmes de trafic.

Début octobre 2015 – un mois donc avant la transaction avec Moveo que nous révélons –, la Ville s’est servie d’un prétexte pour bloquer le dossier de la maxi-prison. En refusant de modifier le tracé d’un sentier vicinal, elle empêchait de facto le projet de se poursuivre. De quoi amener Denys et consorts à de meilleurs sentiments ? La question mérite d’être posée, d’autant plus que le dossier de la prison doit encore franchir de nombreuses étapes, tant à la Ville qu’à la Région, avant que la première pierre ne soit posée.

Arnaud Regnier