Enquête

Recyclage (extrait)

Chirurgie plastique

En Belgique, neuf emballages ménagers sur dix seraient recyclés, claironne Fost Plus, l’organisme privé qui gère le recyclage de ces déchets. Jetez en paix ! Ou pas. Médor a remonté la filière du recyclage. Résultat : les statistiques officielles sont gonflées au botox.

Seraing, rue de l’Environnement. Un cortège de camions-poubelle défile entre les usines abandonnées d’Arcelor Mittal. Sur le parking de Sitel, un des onze centres où sont triés les sacs PMC en Belgique, des cubes de bouteilles et de canettes compactées s’empilent par montagnes à la façon d’une œuvre d’art monumentale qui aurait été conçue pour nous faire méditer sur les dérives de la société de consommation. « Quand il y a un rayon de soleil, les bouteilles brillent. On a souvent des photographes qui nous contactent pour une visite », s’amuse le directeur, Laurent Marchal.

La chaîne de tri démarre dans un fracas qui fait s’envoler les corneilles réfugiées dans le hangar. Les sacs bleus sont avalés et déchirés à vive allure avant de passer dans un tamis qui crache les petites pièces destinées à l’incinération. « Les trier à la main serait un travail de titan », regrette Laurent Marchal en pointant un tas d’éclats qui s’est formé au pied de la trémie. Les déchets cheminent ensuite sur plusieurs étages dans un labyrinthe de tapis roulants. Des souffleries balaient les lambeaux de sacs bleus, des aimants puissants attirent les métaux, des machines optiques orientent les emballages en fonction des couleurs et des matières identifiées.

Hommes et machines triment de concert, chacun vérifiant le travail de l’autre encore et encore pour obtenir les matériaux les plus purs. Les erreurs sont inévitables. Le centre emploie treize trieurs qui accomplissent chacun près de 2 000 gestes par heure. C’est un travail pénible. Le mouvement monotone du tapis roulant peut donner la nausée. Entre 15 et 25 % du contenu des sacs est éliminé lors de cette étape. Les sacs bleus permettent de collecter les bouteilles et les flacons en plastique de type PET et HDPE1, les canettes, les conserves, les cartons de boissons.

Mais les consommateurs y jettent aussi beaucoup de pots de yaourt, de barquettes ou des objets plus incongrus : langes, fers à repasser… D’ici à 2021, la collecte doit être élargie à l’ensemble des emballages plastiques sur tout le territoire belge, comme cela a déjà commencé dans certaines communes. Un fameux défi pour Sitel, qui a prévu d’investir 25 millions d’euros dans une chaîne de tri flambant neuve. À la sortie, nous croisons une contrôleuse de Fost Plus, venue vérifier si des emballages recyclables ne se trouvent pas dans les résidus destinés à l’incinération. Ou, inversement, si des déchets non voulus ne se sont pas glissés dans les balles qui seront vendues aux recycleurs. Le centre se verra infliger une pénalité pour les erreurs commises au-delà d’un certain seuil. Les exigences en Belgique sont particulièrement élevées. « Mais les entreprises ne nous facilitent pas le travail », déplore le directeur du centre de tri, en prenant l’exemple d’une de ces bouteilles d’eau dont les stries préformatées invitent le consommateur à l’aplatir d’un coup de pied vigoureux pour gagner de la place dans la poubelle. Il râle. « Les bouteilles devraient être aplaties dans le sens de la longueur et non de la hauteur, sinon elles roulent et les machines optiques peinent à les repérer. »

Ketchup destructeur

« Dans les entreprises, on dit que le bureau du directeur marketing doit être près de la direction, mais celui du responsable environnement devrait être un peu plus près des poubelles », peste Cédric Sleegers, directeur adjoint de Go4Circle. Cette fédération d’entreprises « qui placent l’économie circulaire au cœur de leur fonctionnement » a récemment publié une étude2 qui recense les nombreux problèmes techniques rencontrés dans les centres de tri, mais aussi lors de l’étape suivante, celle du recyclage, à cause d’une mauvaise conception des emballages. Au moins 26 000 tonnes de déchets se révèlent problématiques, affirme Go4Circle. Récemment, une nouvelle sorte de plastique, le PET opaque, est apparu sur le marché. Ce plastique léger, économique et qui offre une vaste palette de couleurs possibles séduit l’industrie, mais s’avère aussi très difficile à recycler. « On commence doucement à le voir arriver en Belgique dans les produits d’entretien, mais en France presque toutes les bouteilles de lait sont aujourd’hui en PET opaque », s’inquiète le responsable de la fédération de recycleurs Go4Circle.

Les problèmes d’écoconception peuvent résulter de choix économiques ou de contraintes liées à la conservation. Par exemple, la bouteille de ketchup Heinz contient, pour absorber l’acidité de la tomate, un additif particulièrement redouté des recycleurs. « On doit toutes les enlever, car, si une seule bouteille se retrouve au recyclage, elle suffit à jaunir l’ensemble du plastique », s’alarme Cédric Sleegers. Souvent, c’est aussi le marketing qui pousse l’industrie à mettre de tels emballages sur le marché. Dernièrement, une canette dont le corps est en plastique transparent et le couvercle en aluminium est arrivée dans les frigos des supermarchés. « C’est techniquement et économiquement impossible de les séparer. Même s’il s’agit de deux matériaux recyclables, on ne sait strictement rien faire avec ça. C’est un beau produit, mais ce genre d’emballage devrait tout simplement être interdit. »

La « responsabilité élargie du producteur », principe inscrit dans la législation européenne et nationale, oblige les entreprises à financer et à organiser la collecte et le recyclage des déchets qu’elles engendrent. Dans la pratique, ces missions sont déléguées à des « éco-organismes » qui représentent leur secteur : Recupel pour les déchets électroniques, Bebat pour les piles, Val-I-Pac pour les emballages industriels, Fost Plus pour les emballages ménagers, etc. La Commission interrégionale de l’emballage (CIE), administration qui regroupe les trois Régions du pays, contrôle et fixe les objectifs à atteindre pour ces deux derniers organismes. Le logo Point vert, souvent compris à tort par les consommateurs comme le symbole qu’un emballage est recyclable, signifie uniquement que l’entreprise s’est acquittée de sa contribution à Fost Plus. Suivant le nouvel agrément fixé avec la CIE, cette taxe sera plus élevée pour les emballages problématiques. « Mais est-ce que quelques centimes de plus sur un emballage suffiront à changer la politique marketing de multinationales ? D’autant plus que le prix du plastique dépend aussi d’autres paramètres, comme le coût du pétrole », s’interroge, dubitatif, Etienne Offergeld, vice-président de la fédération des intercommunales wallonnes de gestion des déchets (Copidec).

 

Cet extrait fait partie de la grande enquête sur le recyclage du plastique parue dans le numéro 14, disponible dès ce 7 juin dans notre boutique en ligne.