Éditorial

De vous à nous

Ça s’est passé à Dortmund, du 1er au 31 mars 2017, sur le site de la rédaction allemande de Correctiv. Plus de 520 parents, étudiants et enseignants se sont mobilisés pour documenter une question simple qui les préoccupait : l’absentéisme des profs. Chacun y a enregistré, dans une base de données en ligne, les heures de cours perdues dans son école, à cause de profs absents. Il mentionnait ensuite si un remplacement était proposé aux élèves. Les résultats obtenus ont permis à la rédaction de confirmer l’intuition de nombreuses familles : les chiffres officiels, communiqués par le ministère allemand de l’Éducation, sous-estiment le problème de l’absentéisme des profs dans la région. Et l’absence totale de politique de remplacement.

Voilà un bel exemple d’« engagement. » Prononcez à l’anglaise « engéïdjmènt ». Ce mot nous est tombé sur la tête, au début de cette année, lorsque nous avons remporté la bourse du European Journalism Center (EJC), joliment nommée « Engaged Journalism Accelerator ». L’engagement est un concept anglo-saxon, qui ne s’entend pas au sens de « militance » mais plutôt de « participation ». C’est une invitation au dialogue, via les réseaux sociaux et les réseaux réels, entre les médias et leurs communautés. Un moyen d’éviter le journalisme hors sol, et d’impliquer le citoyen en amont d’une enquête pour faire émerger de l’information. Mais plus encore, c’est une démarche démocratique, à l’heure où la confiance dans les médias s’amenuise.

Cette bourse « accélérateur » porte bien son nom. Propulsé dans un réseau européen de médias innovants et bénéficiant d’un accompagnement intensif, Médor y côtoie des équipes européennes aux idées folles, teste des méthodes et approfondit la réflexion sur son impact : nos enquêtes sont-elles vraiment utiles aux lecteurs ? à la société ? Sommes-nous en connexion avec nos publics et leurs préoccupations ? Nous cherchons à devenir un média qui engage et mobilise sa communauté pour renforcer la profondeur et la pertinence de nos investigations, et, de ce fait, leur impact.

Sur ce point, nous avons évolué. À nos débuts, en choisissant notamment de créer une coopérative, nous entendions réinventer le rapport des citoyens au média. Mais, avouons-le, le « participatif » nous faisait peur. Avec lui planait le spectre de l’ingérence du public dans le travail journalistique, de la dérive marketing d’un journalisme qui cherche à plaire à ses lecteurs plutôt que de les informer.

Pourtant, il existe une foule de moyens intelligents de susciter ce dialogue. Sur la plateforme de publication américaine Medium.com, Philip Smith, conseiller pour des nouveaux médias, propose d’adopter le concept de « pull journalism » (journalisme qui tire).

Selon lui, le journalisme actuel ou « push journalism » (qui pousse) consiste à écrire un article, sans se soucier de savoir s’il rencontre une préoccupation réelle, puis à le poser comme un « petit bateau en papier » sur le fleuve de l’info, et à « souffler » dessus de toutes ses forces pour qu’il soit lu, acheté, liké par un maximum de gens. En espérant qu’au final il atteigne les personnes concernées… À l’inverse, l’adepte du « pull journalism » soumet son intuition à plusieurs cercles de lecteurs et experts, et fait évoluer son sujet au fil de consultations, sans y perdre sa rigueur professionnelle. Lors de la publication, il peut compter sur une communauté établie, qui tirera naturellement son article à elle, sans qu’on ait besoin de la pousser sous son nez. Et qui y trouvera, on peut l’espérer, des réponses à ses préoccupations. Adapter une méthode issue du monde des start-up à l’univers du journalisme, est-ce un sacrilège ? Tout dépend de l’objectif du média. Se poser la question de l’impact d’une investigation n’est pas qu’une question de marchand de tapis ; elle revient à questionner son impact démocratique. Cette méthode n’est qu’un exemple du foisonnement d’expériences qui traversent le journalisme d’aujourd’hui.

Résultat de notre réflexion, cet automne, nous lançons trois projets concrets : un nouveau site web qui vous permettra d’interagir vraiment avec les auteurs ; un Médor Tour en Wallonie qui mobilisera des lecteurs et des sources dans différentes villes ; et un plan « boule à facettes », pour mieux refléter la société. Une personne sera chargée, à mi-temps, de la question de la (re)connexion avec nos communautés.

Médor est né grâce à une communauté. C’est parce que des centaines de citoyens ont choisi de souscrire à notre promesse d’un journalisme indépendant que notre coopérative et notre premier numéro ont pu voir le jour. Aujourd’hui, nous sommes des milliers de lecteurs, de coopérateurs, de libraires, de sources, de journalistes… Nous devons aller, ensemble, vers notre objectif : faire avancer la démocratie.

Médor ne change pas, il va plus loin dans sa lancée. Rendez-vous en septembre.