Enquête

De la mama aux proprios : les exploiteurs de filles nigérianes condamnés en appel

Dix ans de prison pour Mama Leather. La Cour d’appel de Bruxelles a confirmé ce mercredi 3 avril la condamnation d’une importante filière nigériane de prostitution. Dans son numéro 14, toujours en librairie, Médor raconte le calvaire des femmes embrigadées dans ces réseaux. Si la justice a quelque peu réduit la peine de la maquerelle en chef, elle a totalement confirmé la peine des propriétaires d’immeubles qui tirent profit de la misère humaine.

Avec l’accent belge des policiers, on pourrait croire qu’elle s’appelle Mama Laideur. Mais son surnom, c’est Mama Leather, hérité des années où elle officiait en prostituée spécialisée SM dans le quartier nord de Bruxelles. La laideur caractérise pourtant bien le réseau d’exploitation sexuelle qu’elle a dirigé pendant plusieurs années, après être devenue l’une des maquerelles les mieux installées du quartier.

Au tournant des années 2010, Esohe Unhnamure  - son nom à l’état civil - prend le contrôle d’une série de carrées de prostitution, moyennant des accords louches avec les propriétaires. Ces espaces étroits se louent à 1 200 euros par mois selon le bail - et le double officieusement. Souvent, à peine la place pour un lit, une toilette et un évier. En façade une vitrine à néons pour aguicher les passants.

Beware

Campagne de prévention contre le trafic d’êtres humains. Nigéria, 2018. CC BY-NC-ND Benson Ibeabuchi

Mama Leather y fera venir des dizaines de jeunes filles recrutées par ses complices au Nigéria, parfois mineures. Elle n’est pas la seule à se livrer à ce business très lucratif : à Bruxelles, la plupart des carrées sont occupées par des filles issues de la filière nigériane. Chaque nuit, elles enchaînent les passes pour rembourser au réseau une dette de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Le phénomène n’a rien de neuf : depuis une trentaine d’années, l’Etat d’Edo, au Sud du pays, est devenu un pourvoyeur de jeunes femmes dans toute l’Europe. A Bruxelles, la police fédérale estime qu’une quinzaine de mamas, souvent elles-mêmes des anciennes victimes de traite, sont en activité. 

Mama Leather n’est donc pas la seule, mais elle était l’une des plus impitoyables proxénètes du quartier Nord. Les écoutes téléphoniques en attestent : on l’y entend sélectionner ses filles comme du bétail, selon leur docilité ou la teinte de leur peau. Le soir même de leur arrivée, épuisées par un voyage éreintant, les filles sont mises en vitrine. Celles qui rechignent sont battues. A distance, Mama Leather n’hésite pas à ordonner une vengeance meurtrière sur la famille de l’une d’entre elles au Nigéria.  
Condamnée en première instance à 14 années de prison, elle a vu sa peine réduite à 10 ans en appel. Son avocat avait plaidé la clémence pour une première condamnation. Le verdict n’en demeure pas moins l’un des plus lourds prononcés en Belgique dans une affaire du genre.

Proxénétisme immobilier

Mama Leather passera donc encore quelques années derrière les barreaux de la prison de Berkendael et devra s’acquitter d’une amende de 240 000 euros. Fin de l’histoire ? Certainement pas. Plus que jamais la traite prolifère dans le quartier nord de Bruxelles. “Chaque fois qu’on démantèle une filière, de nouvelles filles apparaissent en vitrine”, soupire un policier. Les réseaux peuvent compter sur un réservoir apparemment inépuisable de jeunes femmes manipulées, ou prêtes à tout pour fuir la pauvreté.

Ils ne sont pas les seuls à s’enrichir. Tous les propriétaires d’immeubles ont compris depuis longtemps le profit qu’ils pouvaient tirer de la prostitution, comme le dénonce Marie, une des dernières prostituées belges du quartier. “Ma voisine du dessus paie 650 euros de loyer pour un appartement plus grand, avec une cuisine équipée et un grand jardin. Moi, pour deux pièces avec humidité, je paie 1 020 euros. Cherchez l’erreur”, s’énerve-t-elle.

Pire, certains propriétaires se font carrément des fortunes sur le dos de la précarité, en doublant le loyer officiel. Les carrées où s’exerce la traite sont en effet occupées 24 heures sur 24. La tenancière officielle du bail sous-loue sa vitrine, dès la nuit tombée, à une fille placée par un réseau, selon un système appelé “yemeshe”. La jeune victime doit alors reverser la moitié de ses revenus de la nuit à l’officielle. De sa passe à 20 euros, il ne lui reste donc que 10 euros. Au bout de milliers de clients, elle aura peut-être un jour remboursé sa dette. Les propriétaires, eux, récupèrent une partie du pactole, avec des loyers totaux compris entre 2 000 et 3 000 euros par mois.

Les victimes de traite, sans papiers et sans droits, acceptent ces conditions humiliantes. Celles qui résistent sont éjectées. Marie en témoigne. “Quand mon ancien immeuble a été racheté, le propriétaire a fait passer le loyer de 350 euros à 3 500 euros par mois ! Je n’ai pas eu le choix, j’ai dû partir. Aujourd’hui, je sais qu’il loue à des Africaines à 750 euros par semaine”.

Ces loyers officieux se font évidemment hors bail et beaucoup de propriétaires prennent soin de ne laisser aucune trace. Mais dans le procès Mama Leather, l’enquête et les longues écoutes téléphoniques ont permis de confondre trois propriétaires peu scrupuleux, notamment deux héritiers d’une famille déjà plusieurs fois condamnée.
En appel, Veli Tokail, Ügür Tokail et Namzi Saka ont vu confirmer leur peine d’un an d’emprisonnement avec sursis. La Cour a aussi confirmé la confiscation des rez-de-chaussée des immeubles.

Exploitation sur le dos des contribuables

Ces activités peu reluisantes n’ont pas empêché Veli Tokail de bénéficier d’une étrange indulgence de la commune de Saint-Josse-ten-Noode, qui lui a racheté récemment, avec une plus-value, des immeubles voués à la prostitution.

Dans le cadre de la politique de rachat des carrées voulue par le bourgmestre Emir Kir (PS) pour nettoyer le quartier, le collège a en effet fait approuver au conseil communal, en juin dernier, l’achat de deux biens de Veli Tokail pour un prix supérieur à la valeur expertisée. Les deux propriétés, situées rue de la Rivière étaient estimées respectivement à 266 000 et 320 000 euros. Le collège a fait voter leur acquisition à 280 000 et 350 000 euros, permettant à un propriétaire, pourtant reconnu coupable de s’être enrichi sur le dos des victimes d’exploitation sexuelle, d’empocher quelques dizaines de milliers d’euros supplémentaires aux dépens des contribuables. La manoeuvre est d’autant plus douteuse que deux autres biens de la même rue ont été rachetés, dans foulée, à un prix inférieur à l’expertise.

Lors du conseil communal, la mesure avait été critiquée par l’opposition. “Nous avons vraiment un problème moral à récompenser quelqu’un qui a été reconnu coupable d’avoir loué très au-dessus des prix de marché parce qu’il louait dans le cadre d’un réseau de traite humaine”, avait souligné Zoé Genot (Ecolo), d’après le compte-rendu analytique (non accessible en ligne).

Mais pour Emir Kir, “si nous devions nous arrêter à chaque bien à des situations comme celles-là, nous ne pourrions rien faire tellement il y a des situations d’infractions parmi les biens pour lesquels nous nous portons acquéreurs”.

Drôle de politique qui récompense les exploiteurs au nom précisément de la lutte contre la traite. Au nom aussi d’un “nettoyage” du quartier qui a connu un nouveau revers ce mardi au Conseil d’Etat, avec l’annulation d’un arrêté de fermeture de carrées de prostitution.

Entre ces errements politico-judiciaires et l’activité intense des réseaux de traite, la commune ne semble pas près de voir cesser les affaires sordides telles que celles mises à jour dans le procès de Mama Leather.
 

Podcast de l’interview d’Eric Walravens dans l’émission Au bout du Jour du 01/04/2019 animée par Eddy Caekelberghs