Enquête

Comment le bingo place ses billes (Extrait)

C’est l’un des jeux d’argent les plus populaires en Belgique. L’un des plus addictifs, aussi. Une machine à sous endémique que ni les politiques ni les balles ne semblent pouvoir arrêter. Et qui dicte parfois sa loi sur des quartiers entiers.

Ci-dessous, un extrait de l’enquête parue dans Médor #13. Pour lire le début et la fin de cette grande enquête, rendez-vous en librairie.

À l’instar des autres jeux d’argent soumis à licence, chaque machine doit respecter une perte horaire maximale. Au bingo, elle est de 12,5 euros. Mais il s’agit d’une moyenne horaire et l’appareil ne s’arrêtera pas si on liquide ce montant après 30 minutes. Sur le site web aide-aux-joueurs.be, de nombreux addicts déclarent perdre parfois jusqu’à 300 ou 400 euros sur la journée. De quoi impacter immédiatement et gravement la santé financière de ces joueurs déjà précarisés. Pour tenter de s’en sortir, les accros pourraient compter sur le système de protection EPIS (Excluded Persons Information System) qui permet de se faire soi-même interdire de jeux. Une liste noire opérationnelle dans toutes les salles en ligne ou en dur. À l’exception des cafés à bingos.

Quel est l’impact social de cette machine à sous ? Active depuis 23 ans, l’association Joueurs anonymes dresse ses propres statistiques. Des chiffres que confirment également leurs collègues du Pélican. Près de 70 % des joueurs de bingo finissent divorcés et 60 % considèrent le suicide ou l’autodestruction comme une solution à la résolution de leurs problèmes. « Vu que les impacts sociaux du bingo sont clairement déterminés, pose Philippe Bauwens, pourquoi nos décideurs n’en prennent-ils pas conscience ? » En effet, qu’est-ce qui coince avec le bingo en Belgique ? « Nos politiques restent focalisés sur ce que cela rapporte à l’État, regrette le psychothérapeute. Le jour où ils calculeront le coût réel de cet impact social en termes d’accompagnement, de pertes d’emplois ou de divorces et qu’ils l’évalueront au regard de ce que le bingo génère comme taxes, on pourra peut-être avancer. » À la Commission des jeux de hasard, on critique d’ailleurs vertement la politique belge en vigueur. « L’administration fiscale a toléré certaines machines à sous de cafés avant de les interdire – 20 000 appareils ont été retirés du marché en 2000 – puis de les autoriser à nouveau. Tordre le cou à un système tordu est très compliqué ! »

Un système d’autant plus tordu qu’il arrose tous azimuts. Des communes au fédéral. Mais qu’est-ce que le bingo génère comme profits en Belgique ? Pour en placer dans un bistrot, il faut d’abord obtenir une « licence C » auprès de la Commission des jeux de hasard. Laquelle se monte à environ 650 euros. Viennent ensuite les taxes régionales. À Bruxelles, la vignette revient à 4 850 euros par an et par machine. Avec 1 500 licences C octroyées aujourd’hui, soit environ 2 500 bingos, cela génère donc 12 millions d’euros chaque année pour la Région de Bruxelles-Capitale. La Région wallonne en touche, elle, plus de 6 millions d’euros. Ajoutons ensuite les taxes communales appliquées sur ces machines.

À Schaerbeek, Saint-Josse, Jette ou Saint-Gilles, celles-ci se montent à 1 250 euros par machine exploitée. Les 184 licences (ce qui équivaut à environ 300 machines) accordées par la commune de Schaerbeek, par exemple, lui rapportent donc environ 380 000 euros chaque année. Sans oublier les 21 % de TVA désormais de mise sur tous les jeux d’argent.

Vive le roi

Une vache à lait pour les pouvoirs publics, mais aussi, bien sûr, pour les placeurs et les cafetiers. Cette seule machine à sous générant en 2016 un produit brut (soit le chiffre d’affaires moins les coûts totaux) de 141 millions d’euros. Avec quelle part de revenus pour le patron de bar ? Tout dépend en réalité de sa localisation. Selon nos sources, cela peut aller de 1 500 à 10 000 euros par mois. À se partager entre le placeur et le cafetier. « En général, le bingo paie le loyer des bistrots, constate Étienne Marique. On considère que cela représente en moyenne 30 % de leur chiffre d’affaires. » Les meilleures « places » paient même aussi les charges et le temps plein du barman. « Certains cafés schaerbeekois se contentent de servir trois thés par jour et sont donc payés à 100 % par les placeurs de machines à sous », confirme Marc Weber, chef de cabinet de Bernard Clerfayt, bourgmestre de Schaerbeek.

 

Suite de l’enquête à lire dans Médor #13, en vente en librairie.