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Collin et les convoyeurs de la peste

La peste porcine africaine est en Wallonie, avec ses conséquences sanitaires dramatiques. D’après les experts, une centaine de cadavres devraient être découverts dans les prochaines semaines, ce qui ne représentera que 10 % des animaux morts suite au virus. Le pic de l’épidémie serait à prévoir dans six mois. Qui est responsable ? Deux scientifiques mettent en avant les importations de sangliers, étude exclusive à l’appui. Cette catastrophe, annoncée depuis plusieurs années, sera d’autant plus difficile à éradiquer que la densité de sangliers est forte, cela suite à l’attentisme du gouvernement wallon et du ministre de l’Agriculture, René Collin.

Illustration : SNYDERS Frans CC BY 2.0.

Illustration : Frans Snyders CC By 2.0.

Elle a fait un bond remarquable, et la voilà. La peste porcine africaine (PPA) et son virus exterminateur pour les porcins, a sauté des centaines de kilomètres depuis l’Europe de l’Est, lobant l’Allemagne pour atterrir en Wallonie, du côté d’un parking proche d’Etalle. 
La Wallonie copiant les mesures prises en Tchéquie, l’urgence est à la mise en place d’une zone infectée et une zone d’observation couvrant 63 000 hectares dans le sud du pays, zone décidée par l’Union européenne.

Zone infectée_zone d'observation
Source ; Réseau de Surveillance sanitaire de la Faune sauvage en Wallonie

Mais une question déboule sur les réseaux sociaux et dans les médias : qui a amené la peste porcine africaine ?
Le facteur humain est indéniable. La transhumance naturelle d’un sanglier malade sur une telle distance est impossible. Restent deux options : soit un humain a amené le virus, soit un humain a amené…un sanglier.

Sur les ondes de La Première (RTBF), Benoit Petit, président du Royal Saint-Hubert Club, précise que le fait qu’un sanglier malade ait été amené par un camion est « impossible ». L’animal mourrait sur le trajet1. Arrive alors l’hypothèse du « sandwich polonais ». Soit une denrée alimentaire contaminée venue de l’Est, jetée par un camionneur, denrée que des sangliers auraient retrouvée et mangée. L’explication peut paraître loufoque. Elle ne l’est pas. Selon le Réseau de Surveillance sanitaire de la Faune sauvage en Région wallonne (Université de Liège), le virus est très résistant dans les produits infectés, il survit jusqu’à trois mois dans de la viande réfrigérée.

Alors qu’aucune analyse ADN n’a encore été produite2, le ministre de l’Agriculture René Collin (cdH) affirma  que la cause de l’arrivée du virus était, à plus de neuf chances sur dix, le transport, soulignant que « le virus peut rester présent plusieurs mois dans des denrées comme le saucisson  »3. Mardi 14 septembre, Benoit Petit se risqua à estimer que «  ce sont probablement des déchets laissés par des routiers venus de l’Est qui sont en cause.  »4

Un patrimoine génétique éloigné

Après le plombier, la Pologne nous ferait-elle le coup du sandwich ? Une autre explication est avancée : des chasseurs fortunés importeraient en tout illégalité des sangliers afin de pouvoir les tirer.
Monstre du Loch Ness version ardennaise ? Personne n’est capable de transformer cette fable en réalité. « On m’a appelé un jour parce qu’il y avait un camion à bestiaux à l’orée de la forêt, raconte cet agent du DNF. On en tenait un ! J’accours et je tombe sur…un agriculteur qui débarque ses vaches. »

Médor, qui a mené une enquête pendant un an sur le monde de la chasse, en a parlé (avant que la PPA ne débarque) avec un connaisseur du milieu cynégétique. Il ne croit pas à ces déversements de gibier. Tout simplement parce que « ce n’est pas nécessaire. Les sangliers sont grégaires, il suffit de l’eau, de la tranquillité et des fourrés. Les territoires de chasse appartenant aux plus fortunés distribuent ensuite une tonne ou plus de nourriture. » Ce gîte et ce couvert engagent la bête à rester sur le territoire. Et comme les laies ont 7 à 8 jeunes par portée, avec deux à trois portées tous les deux ans, pas la peine de convier le cousin polonais à la maternité.

Pourtant, toujours lors d’entretiens menés de février à juin 2018, Michel Servais (Association des chasseurs wallons) s’étonnait des « générations spontanées » de sangliers. La carrure des bêtes (250 kilos à la balance) justifierait l’importation. L’inspecteur général du DNF, Jean-Pierre Scohy, était convaincu que des lâchages avaient eu lieu jadis. Et en réponse à une question parlementaire, tout en soulignant qu’aucun cas n’avait été avéré, le ministre Collin reconnaissait qu’un suivi génétique de la population des sangliers démontrait «  l’existence de sangliers " éloignés " génétiquement des populations indigènes. Les origines sont douteuses, mais les scientifiques ne peuvent affirmer qu’il s’agit d’office de sangliers d’élevage qui auraient été lâchés illégalement sur notre territoire ». Le ministre précisa qu’en cas de pareilles dérives constatées, les auteurs devraient être « sévèrement sanctionnés, vu les risques sanitaires entraînés par de telles pratiques ».

L’importation de sangliers de l’Est, un scénario plus plausible

Interrogé par Médor (mercredi 19 septembre), un expert français tord le cou au sandwich et replace le lâchage de sangliers dans les hypothèses crédibles. Il s’appelle Ferran Jori, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD - Montpellier), travaillant depuis 15 ans sur les questions de peste porcine africaine. Selon cet expert, les causes d’une épidémie sont multiples et très complexes. Aucune hypothèse ne doit être écartée et il s’agit d’être prudent, mais « la probabilité que la maladie ait été introduite par une saucisse infectée de virus paraît assez faible. Les produits alimentaires dans les pays d’Europe de l’Est ou baltes sont contrôlés et les animaux infectés sont retirés de la chaîne de valeur et de consommation car cela aurait un impact sur leur filière porcine. »

Johan Michaux, chercheur au FNRS, naturaliste et épidémiologiste à l’Ulg, abonde dans le sens de son collègue : « Cette hypothèse (NDLR : du sandwich polonais) n’est pas la plus parcimonieuse. Il faudrait que des bouchers achètent de la nourriture infectée. Qu’un camionneur la ramène en Belgique, ne mange pas tout son sandwich, qu’il le mette dans une poubelle qui ne ferme pas bien et qu’un sanglier vienne manger ce bout de saucisse infectée. Cela fait beaucoup de conditions pour que la maladie soit propagée. C’est toujours possible, mais certainement pas l’hypothèse la plus probable, loin de là. »

Directive Ministère français
Source : Ministère français de l’Agriculture et de l’Alimentation

Une recherche menée par Ferran Jori, encore non publiée, pourrait proposer un autre éclairage. Se basant sur des données officielles européennes, le chercheur a quantifié des mouvements importants de sangliers vivants importés vers la France ou l’Espagne, parfois dépassant plus d’un millier d’animaux par an. Toujours selon le chercheur, la plupart de ces mouvements entre les pays de l’Est et l’Ouest de l’Europe ont pour dépositaires finaux des chasses privées qui lâchent les bêtes dans des territoires clôturés. Une autre étude de 2015 évoque des chiffres qui datent (2003), mais impressionnants : « concernant les sangliers, le nombre d’animaux importés légalement est non négligeable, par exemple 13 000 en 2003. Ces importations de sangliers comportent des risques sanitaires, suspectés ou avérés.  »5

 « Occasionnellement,  des mouvements de sangliers se produisent aussi entre ces derniers pays et la Belgique. Ils ont lieu surtout en début de la saison de chasse. Cela fait un scénario qui paraît plus plausible, une façon plus directe d’introduire la maladie dans un nouveau territoire. »
Selon le chercheur, le trajet ne met pas forcément à mort une bête malade. Il précise encore que ces données sont officiellement enregistrées et consultables avec l’autorisation des autorités sanitaires de chaque pays membre. « Par contre, ces mouvements officiels ne représentent que la pointe de l’iceberg d’un trafic plus important. Effectivement, il y a une grosse proportion de ce type de mouvements qui est illégale et non contrôlée. Ce trafic est non négligeable, à tel point que  l’Union européenne a sorti un décret le 4 juin 2018 interdisant tout mouvement de sangliers vivants entre pays européens. »

La surdensité de sangliers aggrave la situation belge

La recherche des origines de la peste porcine africaine n’est pas aujourd’hui le premier souci du Département Nature et Forêt et du Ministre. Le nombre de pays qui suspendent leurs importations de porc belge ne cesse d’augmenter. Des dizaines de milliers d’hectares sont fermés à toute activité, les forestiers et autres exploitants de la forêt voient leurs activités gravement mises en péril.

Mais un facteur aggrave un peu plus la crise sanitaire : le nombre important de sangliers sur notre territoire. « On craignait que cette maladie arrive en Europe de l’Ouest car la densité de sangliers est beaucoup plus importante qu’à l’Est », confirme Jori Ferran. Cette densité ne joue pas dans l’arrivée de la maladie. La peste porcine africaine peut s’implanter dans n’importe quelle densité de sangliers, aussi faible ou forte soit-elle. En Ukraine, une densité de 3 sangliers aux 1 000 hectares (certains territoires wallons ont des densités 70 fois supérieurs !) n’a pas empêché la PPA de débarquer. Mais une fois que la maladie est présente sur un territoire, le fait d’avoir une densité importante complique l’éradication de la maladie.  Elle crée un réceptacle considérable du virus dans l’environnement et il s’y conserve bien et longtemps. « D’un point de vue scientifique, les règles de base d’une discipline scientifique, la dynamique des populations, mais aussi l’épidémiologie, démontrent qu’en cas de surpopulation, le risque de propagation est beaucoup plus important, voire explosif », explique Johan Michaux (Ulg).

Et en Wallonie, la capacité d’accueil du territoire a été augmentée par la main de l’homme et l’absence d’intervention du politique. « Les populations de sangliers sont en augmentation. Il y a des causes naturelles, comme le changement climatique, qui favorisent la survie des animaux en hiver, et aussi une disponibilité en nourriture plus importante par une production accrue des arbres (chênes, hêtres). Cependant, des causes purement humaines comme la réautorisation par le ministre Collin de nourrir les sangliers toute l’année ont aggravé la situation6, poursuit Johan Michaux (Ulg). Or, ces paramètres peuvent être facilement changés, par de purs choix politiques. Ces stratégies de gestion ont provoqué une augmentation des densités de sangliers très importantes dans de nombreuses régions de l’Ardenne, créant une véritable bombe à retardement pour l’apparition d’une épidémie comme la PPA.  »

Le politique savait... depuis dix ans

Si gouverner, c’est anticiper, les décideurs avaient les données en main depuis…une décennie pour intervenir sur les conséquences de la venue de la PPA.
Un de ces paramètres à changer, très critiqué, est le nourrissage. Chaque année, des centaines, voire milliers de tonnes de nourriture sont déversées dans les forêts pour nourrir le gibier. Des champs de maïs pourrissent sur pied dans le même objectif. Dès septembre 2008, une note commune du DNF et de la Faculté d’Ingénierie biologique, agronomique et environnementale de l’Université catholique de Louvain estimait que « si le nourrissage artificiel n’est pas le seul facteur responsable du taux d’accroissement actuellement observé chez le sanglier, il y contribue certainement » et évoquait en « dégâts collatéraux » du nourrissage des « risques sanitaires » : « L’apparition et la persistance de nombreuses maladies sont intimement liées à l’augmentation forte et constante des densités observées depuis la fin des années 80. »

En 2015, lorsqu’il a pérennisé le nourrissage toute l’année, le ministre Collin assure avoir tenu des consultations auprès d’organisations concernées. Sondées par Médor, les associations environnementales (IEW, Natagora), les représentants du monde agricole (FWA, Fugea) et les communes (UVCW) y étaient opposées. Le Conseil supérieur wallon des forêts et de la filière bois avait évoqué dans un « avis d’initiative » le risque d’« une gestion artificielle et déséquilibrée des populations de sangliers ayant pour seul but le maintien de densité allant bien au-delà de la capacité d’accueil naturelle des milieux et ce grâce à un apport journalier parfois considérable de nourriture artificielle.  » Médor a demandé au ministre quelles organisations avaient été consultées pour l’amener à contredire la mesure prise par son prédécesseur. Une interview n’étant pas possible, Médor a envoyé par écrit ses questions ce lundi 17 septembre. Le ministre allait revenir « dans les meilleurs délais ». Sans nouvelles jusqu’ici.

Pour Alain Licoppe (du Département de l’étude du milieu naturel et agricole - Demna), interviewé en avril 2018, le nourrissage est anecdotique par rapport à la dotation naturelle de la forêt. Mais « par précaution tout ce qui est nourrissage devrait être banni parce qu’il provoque des concentrations favorables à la dispersion de maladies et induit favorablement la dynamique de population. Le nourrissage est souvent détourné de sa fonction d’origine qui vise à dissuader le sanglier d’aller se nourrir en plaine et est plutôt utilisé comme moyen de conserver les sangliers sur son territoire en période de chasse pour assurer le succès d’une journée de battue.  »

Les pyromanes de l’incendie

Lors d’un entretien en mai 2018, l’inspecteur général Scohy évoqua avec Médor la venue prochaine de la peste porcine africaine : « Les densités posent problème. L’éradication sera d’autant plus difficile à maîtriser. Nous l’avons signalé aux chasseurs et nous leur avons demandé de commencez à diminuer les populations ». Sans réelle réaction, ni diminution effective, du moins localement, aux endroits où effectivement les densités sont excessives !  »

Réduire la densité de sangliers ne sera pas chose aisée. Elle ne l’est pas depuis…30 ans qui ont vu le triplement de la population d’ongulés ! Légalement, seuls les chasseurs peuvent éliminer les sangliers. Ou pas. Certains d’entre eux évitent de tirer dans les laies, préservant ainsi de précieux animaux pour augmenter le gibier sur leur territoire.  
En septembre 2017, l’inspecteur général du DNF, Jean-Pierre Scohy, écrivit un courrier aux Conseils cynégétiques (groupement territorial de chasseurs) : « Il est à craindre une augmentation substantielle de la population de sangliers en Région wallonne.  » Et de remercier les chasseurs pour qu’ils tirent dans toutes les catégories d’âge et de sexe dans « l’intérêt général ». A savoir la préservation de la forêt wallonne. Le 12 septembre 2018, le ministre Collin somma encore les chasseurs d’abattre des laies en masse…Un peu léger ? Un peu tard ? Difficile pour les décideurs de jouer la carte de la surprise. La peste porcine était annoncée à nos portes depuis des années, l’Afsca estimant dès 2014 le risque « faible » mais pas impossible.

« Le Royal Saint-Hubert Club ne sera sans doute pas heureux mais en 2012, on tirait déjà la sonnette d’alarme au niveau sanitaire, explique Johan Michaux (Ulg). Au Ministère, ils en sont tout à fait conscients, des études, des publications scientifiques le démontrent. Les politiques européens sont informés. Toutes les données existent. Il s’agit avant tout d’un choix politique quant à la gestion des ongulés. »
Académiciens, administrations et associations avaient annoncé la peste. Ce ne sont pas les décideurs politiques qui ont allumé l’incendie, mais n’ont-ils pas joué avec le feu ?

Avec l’aide du Fonds pour le journalisme

  1. 1 La résistance d’un sanglier malade fait débat au sein des experts européens.
  2. 2 D’après les experts, il y a cependant peu à attendre de ces tests, rien ne prouvant que les premières carcasses trouvées constituent le premier foyer du virus.
  3. 3 « Peste porcine africaine : voici ce qui serait la cause de la contamination », Belga repris par La Libre Belgique, lundi 17 septembre 2018
  4. 4 « Peste porcine africaine : les chasseurs regrettent l’interdiction de nourrissage », Belga repris par L’Avenir, 14 septembre 2018
  5. 5 « Risques sanitaires liés à l’importation de gibier sauvage d’élevage et de repeuplement », Jean Hars, Sophie Rossi, Eva Faure, Anne-Elise Taconet, Philippe Gay, Philippe Landelle, Céline Richomme, janvier 2015-2018
  6. 6 Le ministre précédent, Carlo di Antonio (cdH), avait interdit le nourrissage hivernal avec une période transitoire de trois ans. Le ministre suivant, René Collin (cdH) a pérennisé la transition et autorisé le nourrissage toute l’année, et annulé l’interdiction de nourrissage sur des superficies inférieures à 50 hectares. La pratique est toutefois interdite au nord du sillon Sambre et Meuse.