Enquête

«Tu vas te taire?! C'est moi qui parle!» [vidéo]

David Leloup (texte) et Quentin Noirfalisse (montage)

Médor publie un document rare. Rare, parce qu’il montre comment un mandataire PS à la tête d’une intercommunale dialogue, lors d’un conflit social, avec le syndicat de sa famille politique. Rare, parce que ce document vidéo n’est resté en ligne que six jours: Stéphane Moreau, bourgmestre d’Ans et patron de Tecteo (aujourd’hui Nethys), a menacé le vidéaste amateur de lui réclamer 500.000 euros en justice pour «atteinte à son image».

Extraits (version intégrale du document vidéo ci-dessous). CC BY-NC-ND

 

Vendredi 11 septembre 2009, Ans. «Perturbation égale rapport disciplinaire. C’est bien clair? Retenez bien. Je n’ai pas l’habitude de plaisanter et je commence à en avoir vraiment marre! […] Et retenez que j’ai une excellente mémoire visuelle. Une excellente mémoire visuelle!» Il est 8 heures du matin. Perché au sommet d’un escalier métallique devant quelque 350 membres du personnel de Tecteo (aujourd’hui Nethys), Stéphane Moreau est excédé. Le bourgmestre PS d’Ans et patron de l’intercommunale menace de représailles les «perturbateurs» qui lui tiennent tête. «Et croyez bien que je n’ai peur de personne! Je n’ai peur de personne!», assène-t-il. Le climat est pour le moins tendu. Quelques jours plus tôt, quelqu’un a menacé Stéphane Moreau anonymement de lui «mettre un couteau dans la panse»…

La scène se passe dans le hangar à véhicules de Tecteo, à Ans. La grève couve depuis plusieurs semaines. Les travailleurs s’opposent au «plan McKinsey», commandé par la direction, qui prévoit la fermeture de deux centres d’exploitation, le reclassement de 229 travailleurs dans une filiale privée (qui deviendra Nethys) et une série d’efforts financiers: passage de 36 à 38 heures de travail, réduction de 40% de la prime barémique et évaluation annuelle des agents avec sanctions à la clé.

Une attitude «inacceptable»

Un ouvrier filme son patron jusqu’à ce que la batterie lâche. La vidéo, d’un peu plus de 30 minutes, est très vite publiée sur YouTube, DailyMotion et Facebook. Des DVD sont envoyés par la CGSP, syndicat socialiste des services publics, à des personnalités politiques liégeoises de tous bords. Objectif du syndicat: montrer le vrai visage de Stéphane Moreau face à une mobilisation syndicale. «Une telle attitude est inacceptable dans le chef d’un socialiste», déclare à l’époque Marc Goblet, alors président de la FGTB Liège-Huy-Waremme.

Mais la vidéo ne reste que quelques jours en ligne: le patron de Tecteo menace personnellement le vidéaste amateur de le poursuivre en justice et de lui réclamer un demi-million d’euros de dommages et intérêts pour «atteinte à son image». Craignant pour son emploi, l’ouvrier s’exécute.

Diviser pour régner

Durant cette assemblée mouvementée, Christine Planus, déléguée principale CGSP, s’indigne de ce «dialogue social» lapidaire. Stéphane Moreau réplique: «Ce n’est pas une réunion syndicale! Le premier rapport disciplinaire, il va être pour toi si tu continues. […] Tu vas te taire?!» Le patron serine ensuite au personnel de l’intercommunale qu’il faut s’adapter à la libéralisation du marché de l’énergie: «Soit on s’adapte. Soit on disparaît.» Un discours fataliste qui rappelle le fameux TINA (There is no alternative) de Margaret Thatcher.

Le mandataire PS s’en prend alors au syndicat socialiste: «Je vous rappelle quand même que des délégués CGSP, je cite, sont venus me dire: “Vire les 230 contractuels et ne touche pas aux statutaires.” Alors s’il y en a ici qui sont contractuels, je vous conseillerais bien de créer un petit syndicat. Parce que vous n’êtes pas fort défendus…» La déléguée a beau protester, c’est Stéphane Moreau qui a le monopole du micro: «Mais oui, oui, oui, oui! J’ai dix témoins!, poursuit-il. Et tu peux applaudir, j’ai dix témoins. J’ai dix témoins, et tu le sais. Et tu le sais. Et tu l’as dit! Et tu me l’as dit! Et tu auras la parole après, c’est moi qui parle ici!»

Les «Thénardier de la CGSP»

Le patron de Tecteo dézingue ensuite «le couple des Thénardier de la CGSP», formé par Christine Planus et son compagnon, délégué permanent FGTB siégeant au conseil d’entreprise de l’intercommunale. Les Thénardier sont ce couple d’aubergistes qui exploitent Cosette dans Les Misérables de Victor Hugo…

Stéphane Moreau tente ensuite de «responsabiliser» les travailleurs. Et révèle sa vraie crainte, son enjeu personnel, d’où il tire l’essentiel de son pouvoir: «Les communes sont exsangues. Et on va annoncer cette année un dividende Tecteo zéro... On va foutre toutes les communes en déficit. Après Dexia, Tecteo. Zéro.» Le rapport annuel 2009 de l’intercommunale annoncera quelques mois plus tard un dividende global de 19,8 millions d’euros (contre 25 millions en 2008): on est donc très loin du « zéro » annoncé pour mettre la pression sur le personnel.

Grève à 1,1 million d’euros

Pour Christine Planus, la syndicaliste, cet épisode marque le «baptême du feu social» de Stéphane Moreau, son premier grand conflit syndical à gérer. «Ses attaques contre la CGSP sont tombées à plat. Et sont à l’origine de la grève qui a démarré dix jours plus tard.» Elle durera deux semaines et aurait provoqué le départ de 2.000 clients pour une perte de 1,1 million d’euros, d’après La Libre Belgique. Ça fait cher le coup de gueule… Lors de cette grève, le patron multicasquette de Tecteo fera voter une ordonnance communale, en tant que bourgmestre d’Ans, qui interdit toute manifestation sur le territoire ansois, la distribution de tracts et les attroupements de plus de trois personnes revendiquant quelque chose.

Contactés à plusieurs reprises par Médor, Stéphane Moreau et son attachée de presse Marie-Pierre Deghaye n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

David Leloup

Cet article est un extrait de l’enquête publiée dans Médor n°5, qui sort le 15 décembre.

 

Version intégrale de la vidéo. CC BY-NC-ND

Retranscription intégrale de la vidéo.

 

Enquête complète sur Stéphane Moreau à lire dans Médor #5, en vente dès le 15 décembre.

Publication en ligne: 15/07/2017.