Enquête

Mini-trip à Abu Dhabi «aux frais de la princesse»

David Leloup

Nick Webb-YasMarina-2013-CC-BY-2.0
Nick Webb-YasMarina-2013 CC BY 2.0

Des enregistrements téléphoniques indiquent que Stéphane Moreau, patron de Nethys, du fonds de pension Ogeo Fund et bourgmestre d’Ans, est allé voir le Grand Prix de F1 d’Abu Dhabi en 2011 «aux frais de la princesse». Un faux programme de travail a même été élaboré à sa demande, détaille son ex-bras droit, Marc Beyens, dans les enregistrements. Objectif: travestir ces vacances privées en «séminaire» professionnel afin qu’Ogeo paie les billets d’avion...

Dimanche 13 novembre 2011, Abu Dhabi. Lewis Hamilton est le premier à franchir la ligne d’arrivée du magnifique circuit Yas Marina, sur Yas Island, une île artificielle au nord de la capitale des Émirats arabes unis. Le pilote britannique remporte le Grand Prix de Formule 1 d’Abu Dhabi devant Fernando Alonso et Jenson Button. La course a débuté en fin d’après-midi, sous une chaleur humide mais agréable de 26°C, et s’achève à la tombée de la nuit… Confortablement installés dans les loges VIP de la banque suisse UBS, qui sponsorise le Championnat du monde de F1, Stéphane Moreau, Marc Beyens et Alain Palmans savourent cette expérience unique.

Les deux premiers sont respectivement administrateur délégué et membre du comité de direction d’Ogeo Fund, le cinquième plus grand fonds de pension de Belgique1. Le troisième homme, Alain Palmans, dirige depuis peu la Compagnie intercommunale liégeoise des Eaux (Cile), un important client d’Ogeo. La filiale belge d’UBS fait alors prospérer une partie des actifs d’Ogeo, lequel pèse près d’un milliard d’euros. Et comme la banque sait dorloter ses key clients – les plus riches –, elle a invité le trio à vivre le Grand Prix en direct. Un pur voyage d’agrément programmé du jeudi 10 au lundi 14 novembre 2011, comme l’avait raconté Le Soir en mars 2013.

Ferrari World

Le deal? UBS prend tout en charge – frais d’hôtel, restaurants et toutes les dépenses sur place – sauf le voyage en avion. La banque l’a cependant préfinancé pour ses invités, à leur demande. Ils devront donc lui rembourser leurs trois billets d’avion en business class, soit un total de 10.375 euros. Un des deux directeurs d’UBS Belgium, Jean-Marc Legrand, accompagne les trois Liégeois. Pour détendre ses hôtes, il les invite à Ferrari World, un rutilant parc à thème avec montagnes russes au cœur même du circuit. Parc aquatique, parcours de golf, centre équestre et hôtels haut de gamme: on ne s’ennuie généralement pas sur Yas Island.

Mais voilà, afin de travestir ce séjour d’agrément privé en séminaire professionnel, Marc Beyens a demandé à la banque de réaliser un faux programme de travail. À la demande de Stéphane Moreau. C’est en tout cas ce qu’indiquent des enregistrements téléphoniques réalisés par UBS, dont Médor révèle la teneur. L’objectif de ce maquillage est simple: si le voyage privé devient «professionnel», il est normal qu’Ogeo prenne en charge les trois billets d’avion. On a beau gagner très bien sa vie2, il y a certaines dépenses privées qu’on préfère «collectiviser» discrètement…

« Une demande de Moreau »

Flashback. Alors qu’un soleil estival inonde la Cité ardente, Marc Beyens, le bras droit de Stéphane Moreau chez Ogeo, est un brin contrarié. Nous sommes le 18 mai 2011, six mois avant le voyage à Abu Dhabi. Depuis son lumineux bureau sis dans l’ancien couvent des Augustins, boulevard d’Avroy, il téléphone à « Jean-Philippe », le chargé de clientèle d’Ogeo au sein de la banque UBS à Bruxelles. Beyens ne sait visiblement pas que la banque enregistre – légalement – toutes les conversations avec ses clients. Après diverses considérations, il se lance, hésitant:

«Euh… Donc…. Abu Dhabi, c’est fin novembre…
– Oui…
– Euh…
[…]  C’est une demande de Moreau qui touche un petit peu au niveau politique. Il a un problème si jamais un journaliste épingle le fait qu’on a dépensé de l’argent pour aller à Abu Dhabi pour voir un Grand Prix. […] Mais il est très chaud pour y aller, hein! […] Il a peur qu’il y ait un journaliste de La Meuse qui dise: “Tiens, Monsieur Moreau, dans le cadre de ses mandats nombreux et variés, il va passer trois jours à Abu Dhabi aux frais de la princesse.”
Mmmm… Mmmm…
– Bon. On est donc en train de faire du
window-dressing [« travestir » la réalité pour améliorer la présentation comptable d’une entreprise, NDLR]… Première chose: est-ce que vous pouvez m’envoyer un petit programme en disant Abu Dhabi, y a le Grand Prix, mais, à la limite, j’m’en fous, je rencontre Pierre, Paul et Jacques, […] je m’en fous qu’on les rencontre ou non, […] c’est du window-dressing, hein! hi hi!
– Oui, oui, oui…
– Bon! Voilà! Alors... Donc, il faut que: primo, on puisse... en tout cas sur un bout d’papier un peu officiel qui vient de chez vous, qu’on ait rencontré Pierre, Paul ou Jacques...
[…]; secundo, si possible, donc, c’est vous qui prendriez en charge tous les billets d’avion... Et vous me les refacturez derrière. Je n’ai pas envie que ça soit moi qui les décaisse vis-à-vis de l’agence de voyages.
– Mmmm… OK.
– Pour Steph... C’est Stéphane Moreau qui insiste là-dessus
[…], il dit: “Si je suis invité complètement par un prestataire, alors là, ça va, quoi. C’est pas Ogeo, quoi”.
– Mmmm…
– On est dans de la vaste hypocrisie, mais bon...
[…]»
Cet enregistrement ruine la défense d’Ogeo, avancée par Marc Beyens, qui a répété au Soir en mars 2013 ce qu’il avait déclaré sur l’honneur à la justice un an plus tôt: «Je pensais qu’UBS allait prendre tout en charge mais en rentrant, on a appris que les billets d’avion nous seraient refacturés.»

Deux programmes, deux factures

Le «bout d’papier un peu officiel» demandé par le directeur d’Ogeo à UBS a été retrouvé lors de la perquisition de la banque, en avril 2012. Envoyé à Marc Beyens sur papier à en-tête, on y trouve des mentions ronflantes comme «Conférence avec notre chef économiste sur l’avenir de la zone euro et les perspectives d’investissement qui s’ensuivent». Un programme différent de celui envoyé à Alain Palmans.

Les enquêteurs ont également mis la main sur deux versions de la facture d’UBS. La communication «Refacturation billets d’avion Grand Prix de Formule 1 d’Abu Dhabi» figurant sur un projet de facture a été modifiée, à la demande de Marc Beyens, en «Refacturation frais de séminaire (avion)», toujours pour légitimer la thèse du voyage professionnel. Fin février 2012, trois mois après qu’Ogeo a reçu cette facture d’UBS et après une vague de perquisitions, Marc Beyens fait finalement endosser les trois billets d’avion litigieux par sa propre société de management, Bema Conseil.

Beyens «démissionné» par la FSMA

Chez UBS, cette affaire a eu des répercussions très concrètes. Le 13 janvier 2012, le chargé de clientèle qui gérait le dossier Ogeo, Jean-Philippe S., est congédié. Et le responsable du marketing, Patrick S., a reçu un blâme écrit et a été privé de la moitié de son bonus annuel. Mais surtout, UBS a mis unilatéralement fin à sa collaboration avec Ogeo. Et depuis, à la demande de l’Autorité des services et marchés financiers (FSMA), Marc Beyens a été contraint de démissionner de la direction d’Ogeo en juin 2014.

Contactés à plusieurs reprises par Médor, Stéphane Moreau et son attachée de presse n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

David Leloup

Cet article est un extrait de l’enquête publiée dans Médor n°5, qui sort le 15 décembre.

  1. 1 Ogeo Fund gère les pensions des employés de Publifin (ex- Tecteo), de trois autres intercommunales (CILE, AIDE, IILE-SRI), des députés de la Province de Liège, des mandataires et du personnel de la Ville et du CPAS de Seraing.
  2. 2 En 2013, Stéphane Moreau aurait gagné 588.000 euros brut, selon Le Soir. D’autres sources évoquent un salaire de 300.000 euros brut par an.

Publication en ligne: 15/07/2017.