Enquête

Potvin, Urbain & Co : l’épopée des filous

Par Philippe Engels

En mai 2010, la police débarquait dans le bureau du secrétaire communal de Mons, Pierre Urbain. Le premier fonctionnaire de la ville. Le bras droit d’Elio Di Rupo. En mars 2013, Urbain et un complice, Bernard Potvin, étaient inculpés pour leur participation à une « organisation criminelle ». Sept ans après les premiers doutes, la justice cale à l’approche du procès. Nouveau report, décidé hier. Médor a poussé l’enquête auprès d’un milieu de filous qui ne décroche jamais. Et qui adore les intercommunales.

La justice belge a « oublié » Bernard Potvin. Dans son numéro 6, Médor retrace et retrouve ce petit comptable aux grandes ambitions qui avait été arrêté en mars 2013. Selon l’une des préventions retenues contre lui, il faisait partie d’une « organisation criminelle » qui exploitait la crédulité de ses clients en leur proposant des placements mirifiques à très hauts taux d’intérêts. À ses côtés : Pierre Urbain, le secrétaire communal de Mons et bras-droit d’Elio Di Rupo (à l’époque Premier ministre, aujourd’hui simple président du PS). Potvin et Urbain, camarades d’infortune : tous deux attendent – si on peut dire – un procès sans cesse reporté. Les escroqueries qui leur sont reprochées datent désormais de plus de dix ans. Hier, mardi 7 mars, la justice a perdu un peu plus de temps encore. La chambre du conseil de Mons a été incapable de se prononcer sur le renvoi des complices devant un tribunal correctionnel. L’avocat d’Urbain, qui avait créé deux sociétés à Panama pour faciliter son petit business parallèle, vient de demander des devoirs complémentaires. L’enquête aboutie et clôturée il y a quelques semaines va être rouverte… Et pendant ce temps, la ville de Mons paie deux secrétaires communaux. Depuis quatre ans, en effet, Pierre Urbain est suspendu à titre… provisoire. Il est privé de ses fonctions de premier fonctionnaire de la ville, en théorie chargé de la régularité des procédures, tout en continuant à empocher son salaire.

Et Bernard Potvin ? Le partenaire du secrétaire communal était à peine sorti de détention préventive, en avril 2013, qu’il embarquait dans de nouveaux projets fumeux. Médor décrit ce jeu du chat et de la souris entre des escrocs internationaux, notamment Brésiliens, leurs victimes et les policiers qui s’époumonent à les coincer pour de bon. On y retrouve des pyramides dites de Ponzi, comme celle qui a rendu célèbre le financier américain Bernard Madoff, condamné à 150 années de prison, dès 2009. Il s’agissait d’attirer sans cesse de nouveaux investisseurs, dont les économies servaient à payer les intérêts des premiers entrants. Jusqu’à ce que les belles pyramides s’effondrent.

Le magot d'une intercommunale

Les petites affaires de Potvin et Urbain sont-elles privées, personnelles, sans impact sur la ville de Mons et les finances publiques ? C’est la thèse qui prévaut dans les milieux politiques. Vu sa lenteur, la justice n’a pu trancher à ce stade. Mais quitte à rouvrir l’enquête ne faudrait-il pas apporter toute la clarté sur un magot de 82 millions d’euros appartenant à la puissante intercommunale de développement économique de la région de Mons (l’IDEA) ? Cette cagnotte d’argent public découle de la vente - en 2008 - des activités de télédistribution de l’IDEA au géant en devenir Tecteo (aujourd’hui Nethys, filiale de Publifin), développé et dirigé par le socialiste liégeois Stéphane Moreau. À peine arrivé dans les caisses montoises, ce trésor un peu particulier avait suscité la convoitise du tandem Potvin-Urbain, comme l’indiquent des courriers secrets ou des mails échangés par les hommes de l’ombre. Urbain espérait toucher de juteuses commissions. Loupé, pour le coup, mais le circuit emprunté in fine par l’argent de la télédistribution est particulier : il a été partiellement placé au Luxembourg. Pour économiser de l’impôt. Et en permettant à des banques en rangs d’oignons de palper des commissions de courtage. Ce qui pose à tout le moins un « problème moral », souffle un haut magistrat.

Le Moreau de Mons

À Mons, c’est le Moreau local qui avait pris la main : Jean-François Escarmelle, directeur général de l’IDEA de 1989 à 2013 et cumulant à l’époque douze mandats rémunérés. Depuis plus de cinq ans, la justice montoise investigue sur ces montages et… commissions. Le P-V initial date du 16 décembre 2011. Escarmelle y est suspecté de « prise d’intérêt » sur le dos d’une sous-région en difficulté de reconversion économique.

Il semblait au courant des projets initiaux d’un homme venu de nulle part, n’exerçant aucun mandat au sein de l’intercommunale : et oui, notre secrétaire communal Pierre Urbain, actif à Boussu avant d’être mystérieusement promu à Mons. Avec ses amis d’affaires, Urbain avait donc tenté de palper des commissions secrètes. C’était tout juste après l’opération de vente, au moment où il était envisagé de placer l’argent d’IDEA… en Suisse. Une «simple» intention, impossible à sanctionner. Mais qui en dit long sur la moralité des intéressés. Un « projet de convention » trouvé lors d’une perquisition destinait 190.000 euros au seul Urbain.

Les doutes se sont ensuite portés sur le grand manitou Escarmelle. Étrangement, c’est son gestionnaire de fortune personnel qui a été chargé de coordonner le dossier IDEA au sein de la société de Bourse Petercam. Chez IDEA, le directeur général appréciant l’air pur du Grand-Duché avait droit à l’un ou l’autre privilège. Notamment une assurance groupe pour un seul homme. Dont il a obtenu le paiement anticipé de 478.529,64 euros, le 23 décembre 2008, soit au moment du fameux placement au Luxembourg. Simple coïncidence de date ? L’enquête patine. Elle est délicate, pour sûr. Le contrat d’assurance groupe taillé sur mesure avait été signé en 1993 entre l’IDEA et la Prévoyance sociale, une caisse d’assurances liée au pilier socialiste. Un avenant de 2001 a majoré les primes. Qui l’a paraphé ? Surprise : Elio Di Rupo, président de l’intercommunale montoise à l’époque. L’homme qui traque les parvenus.

Publication en ligne: 08/03/2017.