Reportage

Médecine : la voie roumaine pour échapper au numerus clausus

Benjamin Moriamé. Illustration : Pia Mélissa Laroche

Les débats autour du numerus clausus en médecine sont à nouveau des plus houleux. Mais certains étudiants ont déjà fui en Roumanie, où la médecine est enseignée en français, diplôme européen à la clé. Alors que la sélection des étudiants devenait plus drastique encore, en juin dernier, Médor est allé à leur rencontre.

Nous publions ci-dessous un aperçu de ce reportage à paraître le 16 septembre dans le quatrième numéro de Médor.

Le 26 juillet, le conseil d’État a invalidé le nouveau système de concours limitant l’accès en deuxième année à seulement 20 pourcents des candidats (605 sur plus de 3000). Du coup, tous les étudiants ayant réussi leurs examens sont susceptibles de s’inscrire en deuxième, quels que soient leurs résultats au concours. Le ministre de l’Enseignement Jean-Claude Marcourt (PS) ne sait toujours pas s’il peut leur refuser ou leur autoriser l’accès à la suite de leurs études. Les négociations sont en cours avec la ministre de la Santé Maggie De Block (VLD).

Face à ce nouvel imbroglio, le doute grandit encore chez les étudiants, qui manifestent leur indignation et leur ras-le-bol. Le choix de quitter la Belgique pour étudier à l’étranger, en Roumanie par exemple (où le cursus existe même en français), ne concerne pas un grand nombre d’entre eux. Mais il y a fort à parier que, si rien ne change, les pionniers que nous avons rencontrés initient un véritable phénomène. C’est l’enseignement principal de notre enquête, en Roumanie (Transylvanie) et en Belgique, dont nous publions ci-dessous le premier tiers.

Médecine : la voie roumaine (première partie)

 

Alors qu’une pénurie de médecins frappe la Belgique, surtout en Wallonie, la sélection des étudiants est de plus en plus drastique. Certains ont fui en Roumanie, où la médecine est enseignée en français, diplôme européen à la clé.

 

 
 
« Dans quoi je me suis fourrée ? ! », s’est dit Célestine Marteaux, étudiante en médecine, lors de son arrivée à Cluj-Napoca, cinquième ville de Roumanie. « J’ai d’abord vu des bâtiments affreux, noirs, souvent les mêmes. Puis il y a eu l’agent immobilier, qui a dit que, finalement, la chambre ne serait pas prête avant un jour ou deux. J’ai commencé à voir des entourloupes partout ». Les inquiétudes de Célestine ont été vite dissipées. À dix minutes de l’aéroport, le centre et le campus universitaire donnent une image radicalement différente de cette ville multiculturelle de Transylvanie.

« Il est temps de faire savoir aux Belges qu’il est possible, en Roumanie, de recevoir une excellente formation de médecin, en français en plus ! », dit la Bruxelloise, inscrite au cursus francophone de l’Université Iulius Hatieganu. « Moi je l’ai appris par chance. Je ne voulais plus vivre l’ambiance de sélection et les examens absurdes. Je me sens beaucoup mieux ici. »

Etudiants déçus

Célestine exprime un certain dégoût. Beaucoup d’étudiants partagent ce sentiment. Surtout en première année. Seulement 20 % des inscrits seront admis en deuxième, où le numerus clausus est fixé à 605 places (pour toute la Communauté française). Plus de 3000 inscrits se sont disputé ces places lors du concours de fin de première inauguré en juin 2015. Par crainte pour le coût de la sécurité sociale, le gouvernement ne veut pas former davantage de médecins, malgré les pénuries qui frappent plusieurs régions et certaines spécialités, comme la médecine générale, la gériatrie, la psychiatrie... Bien conscientes de la sévérité de la sélection en Belgique, en France et en Suisse, plusieurs universités roumaines ont donc décidé d’attirer les étudiants déçus.

« Les diplômes sont reconnus dans tous les pays de l’Union européenne et partout dans le monde », est-il écrit dans les brochures illustrées. Avec un tel diplôme sous le bras, un médecin belge formé en Roumanie peut effectivement rentrer en Belgique et, mobilité européenne oblige, recevoir, à coup sûr, un numéro officiel (Inami) pour exercer.

L’Université Iulius Hatieganu a lancé son cursus francophone en 2000, sept ans avant l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne. Elle est l’une des plus réputées du pays. Elle n’accepte pas plus d’un candidat francophone sur trois, sur dossier. Mais elle n’est pas la seule à enseigner la médecine en français. D’autres lui ont emboîté le pas, à l’Ouest (Arad et Timisoara) et au Nord-Est (Iasi).

« À la fin de la dictature, c’était l’isolation totale !  », se souvient le Pr Andrei Achimas, cheville ouvrière du cursus francophone, cardiologue et, bien que retraité, toujours au service du recteur. « Nous voulions tout mettre en œuvre pour internationaliser le pays. Notre enseignement médical était un bon moyen. Nous avons donc créé des cursus en anglais et en français. Cela nous fait grimper dans les classements des universités. Pendant sept ans, les étudiants francophones sont venus presque exclusivement du Tiers-Monde : Maroc, Tunisie, Sénégal… Avec l’entrée dans l’Union, les Européens ont pris presque toute la place. »

Le minerval coûte 5000 euros. « C’est très peu, car l’État roumain intervient largement », précise le Pr Achimas. « Le vrai coût d’une année d’études correspond plutôt aux prix fixés à Stanford aux États-Unis (45 000 dollars) ou à Londres (52 000 livres), diminués d’un tiers (leurs bénéfices).  »

Prix attractif

En Belgique aussi, la formation coûte beaucoup à l’État. « La Belgique a tout gagné avec moi », estime Florent (prénom d’emprunt), étudiant en fin de cursus. « Mon pays n’a rien payé et gagne un médecin. 5000 euros, ce n’est pas beaucoup si on regarde le coût total d’une année d’études. En Belgique, avec un kot, c’est environ 10 000 euros. Ici, c’est à peu près la même chose, parce que rien n’est cher. Le loyer est diminué de moitié, pour un kot bien plus agréable. » L’avion, de Charleroi à Cluj, ne dépasse parfois pas 40 euros.

Le prix a été décisif pour Soufiane (prénom d’emprunt également), venu d’Andenne. « Les USA, c’était trop cher !  », se souvient sa maman. « Et nous avons choisi la Roumanie comme une punition, parce qu’il avait un peu fait le guignol au lieu de travailler. On croyait que là-bas, ce serait la brousse. On a été très surpris. Mais, pour la qualité de l’enseignement, on savait que c’était pas mal, grâce à mon mari, qui est cardiologue. »

 

La médecine roumaine est déjà bien implantée en Belgique. Près de 10 % des médecins étrangers du Royaume, soit 505, sont Roumains. À l’exception des pays limitrophes, la Roumanie est, de loin, le pays le plus représenté au sein de notre corps médical. Et le phénomène grandit. «  Qu’ils soient formés en Roumanie ou en Belgique, nous accueillerons à bras ouverts tous les médecins ou les étudiants qui réclameront un stage chez nous, en espérant qu’ils seront bons et s’installeront durablement  », assure le Dr Christian Guyot, président d’une asbl qui lutte contre la pénurie en province du Luxembourg.

À La Roche-en-Ardenne, par exemple, on attend depuis longtemps d’hypothétiques renforts. Il n’y a que quatre médecins généralistes dans cette commune touristique de 4250 habitants, dont la population triple en été. « Les trois autres ont plus de soixante ans !  », souligne le Dr Thomas Duquenne, tout juste sorti d’un burn-out. « Il y a quelques mois, j’étais à un cheveu d’arrêter le travail. J’étais devenu hargneux, je ne supportais plus qu’on m’appelle. Mais je ne peux pas laisser tomber mes patients ni mes confrères. L’un d’eux a récemment fait un malaise dans son cabinet à force de voir trop de patients. J’ai peur pour l’avenir. Je serai seul dans trois ans si mes confrères prennent leur pension à 65 ans. »

Un tiers de médecins en moins

Le Dr Duquenne ne cache pas que, parfois, le patient aussi trinque : « Je n’ai pas peur de dire que, quand il y a affluence, la qualité de ma médecine s’en ressent ». D’après une étude récente des mutualités neutres, un patient belge sur quatre quitterait la consultation sans avoir vraiment compris son médecin. La vitesse serait en cause : 16 minutes en moyenne…

De l’autre côté de la province, à Libramont, le Dr Pierre-Henri Arnould, généraliste également, se veut plus précis : « Il nous arrive de voir 30 à 40 patients par jour.  » Pourtant, en 2025, si rien ne change, il faudra faire avec un tiers de généralistes en moins, selon les estimations de la Province, qui compte, pour les dix années à venir, 132 départs à la retraite contre 56 arrivées seulement. Pendant ce temps, la population des patients aura crû de 10 %. Celles des plus de 65 ans, de 25 %.

Mais Célestine ne veut pas devenir généraliste. Pour l’heure, elle envisage la médecine d’urgence. « Hier, j’avais les mains dans un cadavre ! », se félicite-t-elle. La prof m’a dit : « Toi, tu seras chirurgienne ! »Je ne suis qu’en première et je fais plus de pratique que les étudiants de troisième en Belgique. En plus, je vais déjà à l’hôpital, observer différents services. »

 

Au contraire, Solène Noret est déterminée à devenir généraliste, en zone rurale qui plus est… Mais dans la Sarthe. Elle a même signé un contrat avec cette région de France qui, en échange, contribue à payer ses études en Transylvanie. Venue du sud de la Seine et Marne, Solène est aussi la présidente de la corporation des étudiants francophones de Cluj, qui sont 1500 environ, français pour la plupart, mais aussi suisses, maghrébins et, pour une quinzaine d’entre eux, belges. « Une communauté hyper-soudée dans une ville culturellement très riche », d’après la présidente.

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Benjamin Moriamé


Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

Pour découvrir la suite de ce reportage – qui parle de suicides, de bras-de-fer communautaire, de robots qui pleurent… – nous vous invitons à vous procurer le quatrième numéro de Médor, disponible ici.

 

 

Publication en ligne: 14/09/2016.