Enquête

Le silence du tram

Olivier Bailly

À Bruxelles, avec la carte Mobib, la Stib conserve le détail de tous nos déplacements pendant au moins… six mois. Et quand on lui demande ces données personnelles, elle ne nous en transmet qu’une partie. La Stib dépasse-t-elle les bornes ?

Antoine Cossé. CC BY-SA

Maintenant que j’ai avalé mon petit déjeuner, je file d’un pas pressé. La bouche de métro s’empiffre déjà de travailleurs et l’escalator est en panne. La routine. Mes pensées automatiques m’emmènent ailleurs : ne pas oublier le repas du soir, le film d’hier était touchant, bîîîp, il faudrait appeler ma mère. Le métro arrive, vite descendre sur le quai mais… bîîîp ? C’est quoi ce bîîîp ? C’est l’un des 300 millions de trajets annuels réalisés par les abonnés à la carte à puce Mobib. Là, c’est moi. Et ce bîîîp enregistre certaines données relevant de ma vie privée. Lesquelles ? Pourquoi ?

Les données de validation de mon passage à la borne survolent Bruxelles pour rejoindre les serveurs de la Stib, la société bruxelloise de transports en commun. Accoudé à la borne, je me rends soudain compte que je ne sais pas combien de temps la Stib conserve mes données. C’est normal. La Stib ne me le dit pas.

Sur son site, elle avance que « les données individuelles sont totalement supprimées après les délais imposés par [la] Commission [de protection de la vie privée, ou CPVP, NDLR] ». C’est faux. La Commission recommande, questionne et contrôle de façon marginale, mais n’impose aucune durée, affirme Stefan Verschuere, vice-président de la CPVP. En 2011, l’ancien directeur de la Stib, Alain Flausch, avançait que les données étaient conservées « un peu plus longtemps que quelques jours ». C’est faux. Au moment de ces déclarations, les données du bîîîp étaient conservées six mois, selon la CPVP. Et en 2009, la durée montait à un an.

Pourquoi conserver mes informations privées durant des mois ? La réponse de la STIB est floue : mes données peuvent être conservées pour prouver la validation, démontrer une fraude, pour des raisons marketing et statistiques. Mais qu’est-ce qui est conservé en fait, par ce bîîîîp ? Mon trajet ? L’heure ? Le lieu d’entrée ? L’heure de sortie ? La correspondance ? Tout ça à la fois ?

Pour le savoir, il faut être motivé : un mail au service clientèle, un formulaire à remplir, le déposer en main propre au siège de la Stib et, cinq jours plus tard, repasser chercher une enveloppe et signer une attestation. Dans cette enveloppe, il y a des pages avec des données comme ceci :

Et là, Whitney, we have a problem. Deux problèmes, même. D’abord, je reçois… huit mois et demi de données plutôt que six, la durée maximale théorique. La Stib m’annonce prendre des mesures pour empêcher que ce « bug » ne se reproduise. Ensuite, la Stib ne m’a pas transmis toutes les données me concernant. Ni les lieux, ni les heures de sortie, ni les lignes de métro ou de tram que j’ai empruntées. Pourtant, toutes ces données sont bel et bien enregistrées. Si la justice introduit la même demande que moi dans le cadre d’une enquête, elle peut recevoir l’intégralité de mes données de déplacement. Pas moi.

Extrait de données privées obtenues le 20 août 2015. Les codes 499 et 567 indiquent un premier passage à une borne de bus, tram ou métro, suivi éventuellement d’une ou plusieurs correspondances (code 0) dans l’heure qui suit.

Selon Françoise Ledune, porte-parole de la Stib, « les données de lieux n’intéressent pas le client. Ce qu’il veut savoir, c’est combien de trajets il lui reste sur son abonnement ou ce genre d’informations ». Un parti pris en contradiction avec la loi de 1992 sur la protection de la vie privée, qui garantit l’accès des citoyens à leurs données personnelles…

Côté CPVP, on ne s’étrangle pas de la nouvelle : si la Stib doit bien me transmettre ces informations, elle ferait preuve de « prudence » en ne me donnant pas tout ! : « Vous pouvez savoir ce qu’ils savent de vous, mais à quoi cela vous sert-il que la Stib vous donne ces infos si elle précise qu’elle les a ? Vous, vous savez où vous êtes allé… » Ah ? Mais je sais aussi comment je m’appelle. Et même ma date de naissance. Et pourtant, j’ai reçu ces informations personnelles. Si la Stib ne communique pas sur tout, comment savoir ce qu’elle détient sur moi ? Est-il permis d’exiger un peu plus de transparence dans la gestion de mes données ?

Penaud, je m’apprête à rentrer chez moi à coups de bîîîp. Mais comment le faire sans être fiché ? En n’étant plus abonné. Il existe en effet une carte Mobib Basic non nominative, mais elle ne permet pas l’abonnement et se révèle donc plus coûteuse pour les usagers réguliers. À la Stib, il faut passer à la caisse pour conserver son anonymat…

Publié dans Médor n°1, pages 94–96.
Publication en ligne: 17/11/2015.