Enquête

Kazakhgate : accusations de pressions au sein de la Sûreté de l’État

Quentin Noirfalisse

Des sources internes à la Sûreté de l’État affirment que des pressions ont été exercées sur un inspecteur afin de bloquer son travail autour du « trio kazakh » et ses liens avec l’univers politique belge. L’inspecteur en question vise notamment un chef d’unité, présenté comme un proche de Didier Reynders. Des accusations sans fondement, selon l’intéressé. Ce mercredi matin, Guy Rapaille, le président du Comité R, chargé du contrôle des services de renseignements, sera entendu par la commission Kazakhgate1. Selon nos informations, il devrait se prononcer sur ces accusations, qui ont été investiguées par le Comité R. Et faire émerger enfin un peu de clarté ?

Guy Rapaille, le président du Comité R, devient un habitué de la commission d’enquête sur le Kazakhgate. Ce mercredi 29 mars, il témoignera pour la troisième fois devant les parlementaires.

Lors de son audition du 25 janvier, Guy Rapaille avait assuré que la Sûreté de l’État détenait, dès 1994, des informations sur les liens entre le milliardaire naturalisé belge Patokh Chodiev et la mafia russe. Il est dès lors « étonnant », soulignait Rapaille, que la même Sûreté mentionne dans un rapport de 1996 à la Commission des naturalisations qu’elle n’a « rien à signaler » quant à la demande de naturalisation de M. Chodiev.

Le 15 février dernier, Guy Rapaille était de retour, pour faire part d’éléments complémentaires, recueillis à la demande des parlementaires. On apprenait ainsi que Chodiev avait entretenu des liens avec... la Sûreté de l’État entre 1998 et 2000 ou bien encore que les services de renseignements n’étaient pas en mesure de retracer qui avait apposé le cachet « rien à signaler » (RAS) sur le rapport de naturalisation.

Ce mercredi, de 9h30 à 12h30, donc, M. Rapaille se présentera de nouveau devant la commission. « Hélas pour vous les journalistes, une bonne partie sera à huis clos », glisse Dirk Van Der Maelen, son président, membre du parti d’opposition SP.A, qui n’en dira pas plus sur la nature de l’intervention de M. Rapaille, invoquant le besoin de garder une « relation de confiance avec le Comité R ».

Selon nos informations, M. Rapaille devrait donner des premiers éléments de rapport sur une enquête effectuée ces dernières semaines au sein de la Sûreté de l’État, pour laquelle plusieurs agents ont été interrogés. Sur quoi ont porté les recherches du Comité R ?

Un «couvercle» sur le trio

Des sources internes, toutes anonymes, ont confié à Médor que des pressions ont été exercées au sein de la Sûreté sur un inspecteur qui s’occupait notamment d’enquêter sur le « trio kazakh », composé des hommes d’affaires Patokh Chodiev, Alijan Ibragimov et Alexander Machkevitch. Ces pressions « scandalisent une partie du personnel », selon nos informations, ce qui peut expliquer qu’elles soient remontées aux oreilles de Médor et de nos confrères du Vif/L’Express. Ces préoccupations d’agents de la Sûreté interviennent dans un contexte particulier, où une restructuration du service de renseignement est à l’origine de tensions internes.

En 2015, un chef d’unité particulière, en charge du contre-espionnage depuis le début de cette année là, aurait tenté de « mettre le couvercle », sur le travail d’un inspecteur enquêtant sur le « trio kazakh », ses liens avec la Russie et, potentiellement, avec le monde politique belge. Monsieur J.2, le chef d’unité en question, qui viserait actuellement un poste de directeur des opérations, est un proche de Didier Reynders, selon nos sources. Dans les années 90, Monsieur J. était collaborateur parlementaire libéral. Didier Reynders, lui, a été élu député en 1992. 

L’ombre des Affaires étrangères?

Depuis, l’inspecteur a été muté dans une autre section. Il soupçonnerait Monsieur J. d’avoir agi sous l’influence du ministre des Affaires Étrangères, afin, nous rapportent nos sources, d’éviter que la Sûreté ne se plonge dans le scandale kazakh, lequel esquinte le MR depuis six mois. Nos informations indiquent que l’inspecteur pointe également la responsabilité de Hugues Brulin, directeur d’encadrement, qui aurait tenté de bloquer l’accès à une source importante de l’inspecteur. Ces soupçons sont réfutés par la porte-parole de la Sûreté de l’État, Ingrid Van Daele, qui a répondu hier à nos questions (voir l’encadré ci-dessous).

Selon les informations de Médor, l’inspecteur s’était remis à travailler sur Chodiev, il y a « deux ou trois ans », quand le sulfureux milliardaire avait recommencé à faire parler de lui. « À un moment, ses rapports n’ont plus été approuvés par la hiérarchie. Que peut-on donc lui reprocher ? Il enquêtait, puis il consignait dans des rapports les informations dont il disposait grâce à ses sources. Il faisait son boulot », ajoutent nos sources se demandant la raison du blocage des rapports d’un agent qu’on nous a décrit par ailleurs comme « fiable », « faisant son travail, sans suivre d’orientations ». « Doit-on imaginer qu’il y ait quelque chose de dérangeant dedans ? », poursuivent-elles, l’une d’elles ajoutant que le « chef Humint » (Human intelligence, c’est-à-dire le renseignement à base de sources humaines), un « proche du chef d’unité particulière », aurait « tout mis en place » pour que l’inspecteur perde « ses sources précieuses dans le cadre du trio kazakh ».

Au début du mois de décembre dernier, cet inspecteur aurait été convoqué face au sommet de la Sûreté de l’État : Jaak Raes, l’administrateur-général (étiqueté CD&V), Pascal Petry, l’administrateur-général adjoint (PS), Hugues Brulin (MR), ainsi que l’actuelle directrice des opérations. Quel a été l’objectif de cette réunion ? Difficile de l’affirmer actuellement, même s’il nous revient qu’il lui a été demandé ce qu’il savait… sur le Kazakhgate. Selon nos confrères du Vif/L’Express, il lui aurait été demandé de s’expliquer sur ses allégations.

«Rien à lui reprocher»

D’autres éléments qui nous ont été rapportés devraient également interpeller les parlementaires de la commission. « La plupart des échanges, et donc des pressions, ont forcément été verbaux », nous dit-on. Toutefois, un mail a beaucoup été évoqué au sein du personnel. Il serait daté du 30 juin (2015, sans doute) et indiquerait que Monsieur J. aurait demandé à un supérieur direct de l’inspecteur de faire en sorte que ses rapports sur le trio kazakh ne soient plus approuvés. Le contenu du mail est difficile à vérifier en l’état : les personnes que Médor a contactées ne l’ont pas vu directement. Cela n’enlève rien, selon elles, à la « réalité des pressions, par ailleurs ». Après la réunion de décembre, la cheffe de section de l’inspecteur aurait reçu une demande visant à établir une évaluation négative sur son agent : elle ne le fera pas, n’ayant « rien à lui reprocher », nous affirme-t-on.

Ce cas ne serait pas isolé. Un autre agent de la Sûreté évoque une « interdiction d’écrire » un rapport sur une information liée à l’un des trois membres du trio kazakh. De plus, il nous revient qu’une autre personne, également active sur le trio kazakh, aurait elle aussi été mise sur la touche quant à cette enquête.

L’enjeu de la séance à huis clos de demain est donc clair : si le Comité R présente un rapport abouti, les parlementaires seront en mesure d’obtenir des éléments sur ces allégations de pressions et demander des investigations complémentaires, si nécessaire.

Ces accusations qui bruissent au sein de la Sûreté ne sont pas le seul élément de tension dans l’organe de renseignement. Une restructuration d’envergure du service est actuellement en cours. Le 15 mars dernier, le syndicat Sypol-VSE a envoyé une lettre ouverte au Comité de direction pour se plaindre de l’absence de concertation avec le personnel dans le cadre de cette refonte. Médor a pu se procurer ce document, où Sypol-VSE regrette une mise à l’écart de ceux qui « connaissent le Service et la réalité de terrain » et dénoncent un « management par le chaos ». La lettre questionne ainsi la « légitimité » des personnes menant la restructuration et demande si elles ont « le bagage nécessaire pour assumer cette révolution ». Le tout traduit bien un climat de méfiance entre la direction et une partie du personnel.

Quentin Noirfalisse

Réaction de la Sûreté de l’État : «aucun élément pour soutenir ces dénonciations»

Sollicitée par Médor, la Sûreté de l’État a répondu hier à nos questions, via sa porte-parole, Ingrid Van Daele. La Sûreté reconnaît « avoir bien été informée des allégations de blocage et de pression. Les personnes concernées ont été entendues de manière approfondie par la direction mais aucun élément n’a pu être trouvé pour soutenir ces dénonciations. » La Sûreté confirme l’enquête du Comité R et annonce la présentation « prochaine » de ses conclusions face à la commission d’enquête parlementaire. La Sûreté s’avance même à une sorte de pronostic : « Nous serions surpris que celles-ci ne soient pas concordantes avec les nôtres. »

Quant au chef d’unité particulière en contre-espionnage évoqué dans cet article, selon Mme Van Daele, il « estime que les accusations sont sans fondement et attend sereinement les conclusions du rapport du comité R. » Mme Van Dale nous a précisé qu’il n’avait jamais travaillé dans un cabinet de Didier Reynders. Toutefois à la question de nos confrères du Vif/L’Express de savoir s’il avait déjà travaillé pour ou avec Didier Reynders, celui-ci aurait fait savoir qu’il ne souhaitait pas se prononcer, disant qu’il s’agissait de sa vie privée. 

À la question de savoir si une enquête sur le « trio kazakh » aurait été arrêtée en 2015, Mme Van Daele répond de façon générale qu’un « plan d’action » validé par le Conseil National de Sécurité, a « réduit le nombre de priorités pour se concentrer sur le contre-terrorisme, le contre-espionnage et la cybersécurité (…) La réforme de 2015 a permis à tout le monde de postuler à de nouveaux défis. » La porte-parole, qui ajoute que l’inspecteur au cœur de cet article « n’a pas été muté », se fait plus précise par la suite : il n’existe pas d’enquête active en cours sur le trio kazakh, mais la Sûreté de l’État continue « à s’intéresser au phénomène de l’ingérence et à la protection économique et scientifique », et que ses sources peuvent encore leur « fournir l’une ou l’autre information concernant le trio. »

Pour expliquer l’absence d’enquête active, en dépit de l’actualité récurrente autour du trio kazakh, la Sûreté indique que « Patokh Chodiev, par exemple, n’habitait plus en Belgique depuis 2001 et son nom a de plus été retiré du registre national en 2004. Il n’exerçait alors plus de réelles activités commerciales sur notre territoire et n’a plus récemment attiré l’attention de nos services. Il nous semble logique que dès lors, l’enquête sur le trio kazakh n’était plus prioritaire. »

Quant à une potentielle intervention de Hugues Brulin, Ingrid Van Daele nous écrit que « eu égard à la protection des sources (comme la loi le prévoit), nous ne pouvons pas entrer dans les détails du traitement et de la gestion des sources. Par contre, nous pouvons vous dire que le directeur d’encadrement n’a aucun pouvoir sur leur gestion. »

Q.N.

Publication en ligne: 29/03/2017.