Éditorial

Le début de l'effort

Medor

La boule au ventre. Et soulagé de pouvoir expliquer ses motivations. C’est dans cet état qu’Antoine Deltour est arrivé à l’ouverture de son procès, à Luxembourg, fin avril dernier. Né dans les Vosges, terre de chômage, attiré par les sirènes de la place financière postée deux cents bornes plus haut, l’ancien employé du King Kong de l’audit, PricewaterhouseCoopers (PwC), est inculpé pour « vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires, accès ou maintien frauduleux dans un système informatique, blanchiment et divulgation de secrets d’affaires ». Rien que ça, et donc, sur le papier, une sentence potentielle de cinq à dix ans de prison.

Son tort ? Avoir donné au journaliste Edouard Perrin (Cash Investigation) 28 000 pages de documents montrant les pratiques d’optimisation fiscale via le Grand-Duché, paradis fiscal notoire, de géants comme Apple, Amazon, Deutsche Bank et une kyrielle de sociétés belges, peu enclines à participer tout à fait à la construction sociale et économique de notre pays. Edouard Perrin, lui aussi, est sur le banc des accusés, avec un autre lanceur d’alertes, scanneur de documents chez PwC, Raphaël Halet. Le jugement sera normalement rendu le 29 juin.

Au cours de notre premier éditorial, nous rappelions que la menace judiciaire constituait une des formes de censure les plus efficaces et pernicieuses sur la presse. Dans le procès Luxleaks, comme le résumait Denis Robert, journaliste d’investigation et l’un des tout premiers soutiens de Médor : « Ceux qui sont sur le banc des accusés sont les justes. » Justes mais aussi justiciables à merci, dans une Union européenne qui se nourrit trop, hélas, d’une vision avant tout économique de ce qui se trame dans le monde.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’ait été mis sur pied un inquiétant arsenal juridique sur la protection du secret des affaires (voir notre rubrique « Lobbycratie »). Insidieusement, il joue l’affrontement avec la liberté des journalistes d’informer sur les milieux d’affaires. Et fait peu de cas du rôle des lanceurs d’alertes, qui ne disposent, eux, d’aucun cadre européen de protection spécifique. Cette fameuse protection, pourtant, permettrait peut-être aux institutions en charge de faire respecter la loi et d’obtenir plus facilement des informations. C’est ce que dit un des passages marquants du manifeste, publié dans le Süddeutsche Zeitung, par la source des Panama Papers, John Doe – un pseudonyme, en anglais, John Doe signifie monsieur Tout-le-Monde et désigne, en droit, un plaignant inconnu. « Les lanceurs d’alertes légitimes qui exposent des actes répréhensibles incontestables, que ce soit des outsiders ou des insiders, méritent d’être immunisés contre toutes représailles gouvernementales. Point à la ligne. »

Les révélations que John Doe a permises ont rassemblé un large public, montrant à nouveau la pertinence d’un journalisme d’investigation qui se donne l’espace-temps pour fonctionner et alimenter le débat sociétal. Large, c’est aussi l’adjectif qui colle à la mobilisation contre la directive sur le secret des affaires, 580 000 personnes ayant signé des pétitions contre ce texte. C’est dans les interstices de ces moments importants que doit se renouer une relation de confiance aujourd’hui bien meurtrie, entre le citoyen et le métier de journaliste.

Le 23 mars, alors qu’on était en train de tisser le sommaire de ce numéro, la Belgique s’est réveillée dans un état plus complexe encore qu’elle ne l’était la veille. Certains moments de ce numéro abordent la question du djihadisme, versant enquêteurs (« L’éternel suspect ») ou versant historique (notre entretien avec Dyab Abou Jahjah). Ce numéro tente – c’est une ambition, pas toujours accessible – de faire ce qui nous semble être important : envisager la société de façon transversale, dans ses travers mais aussi ses fulgurances, en allant dénicher (on avait dit pas de blagues canines) des pistes de réflexion. Des ouvertures d’horizon, aussi. Que ce soit dans un projet de stade hautement politisé (l’Euro a démarré ce 10 juin), l’isolement social des femmes de ménage, une autre lecture de l’identité flamande ou les dérapages d’un Monsieur Météo doué devenu un propagateur de propos haineux sur Facebook.

Ici, alors qu’on sait que le numéro un s’est vendu à près de 10 000 exemplaires, qu’on attend les chiffres du numéro 2 et qu’on se réjouit de voir les coopérateurs et de parler, de façon critique, du projet et de ses assises dans une semaine (l’AG du 28 mai n’a pas encore eu lieu, au moment de boucler ce numéro), on a surtout envie de vous dire : merci pour votre confiance.

Mais il ne faut pas considérer que l’existence de Médor, objet social perfectible, est en soit déjà un accomplissement. Car, pour invoquer ce vieux diable d’Ambrose Bierce, journaliste féroce qui rejoignit les rangs de la révolution de Pancho Villa, un accomplissement, c’est « la fin de l’effort et le début de l’ennui ».

 

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Publié dans Médor n°3, pages 1–2.
Publication en ligne: 17/03/2016.