Éditorial

Que fait la police ?

Sur la couverture de ce numéro, on ne voit qu’elles. Les lettres. Ou, plus précisément, les polices de caractères. Elles surgissent, vous sautent au visage ou vous font sobrement la cour, évoquent des temps disparus ou des territoires voisins. Chaque Médor est un conservatoire de la diversité typographique. Une démarche qui, pour nous, dépasse largement la coquetterie visuelle. Dans un monde globalisé, la standardisation graphique a tendance à uniformiser nos imprimés. Dans le même temps, disposer gratuitement d’une grande variété de polices typographiques est un luxe contemporain insoupçonné, rendu possible par l’informatique et internet.

Au début de l’imprimerie, et tant qu’on utilisait des caractères en plomb, acquérir une nouvelle police représentait un coût important pour les imprimeurs. Ceux qui en avaient les moyens n’hésitaient pas à les étaler comme signes extérieurs de richesse, dans leur vitrine ou en première page de leurs publications. C’est ce que nous faisons donc à notre tour, avec moult frime, sur cette couverture. Toutes les polices qui y figurent ont été collectées minutieusement par nos graphistes et typographes, avec deux critères principaux : leur lien culturel ou historique avec la Belgique et leur caractère « libre ». Le titre « Duferco » vous rappellera votre visite chez l’ophtalmo, le « bio », les plaques minéralogiques allemandes, le « sperme inconnu », une police interdite par Hitler. Les autres sont nées dans des rave-parties ou dans la tête d’étudiants belges obsédés par l’identité visuelle de la Nasa. Et même si elles ne vous évoquent rien de bien précis, elles imprimeront votre rétine.

Ce numéro accorde à la lettre la valeur qu’on donne habituellement à l’image, jusqu’au joyeux sacrifice de la couleur au profit du noir et blanc pour un remariage du texte et du visuel. Un choix qui s’inscrit dans le prolongement d’une lubie « confisière » de nos débuts. Souvenez-vous, la police utilisée pour écrire « Médor » avait été réalisée par nos soins en nous inspirant d’anciennes publicités pour les chocolats Côte d’Or. Ce bon gros éléphant de la mémoire belge, nous l’avions refondu et recoulé à notre façon.

Quels que soient la nationalité, le parcours ou les sources d’inspiration de nos graphistes, tous s’inscrivent dans cette démarche, que l’on peut qualifier d’artisanale. Et de locale. Depuis le début du magazine, nous puisons nos polices dans un patrimoine belge et mondial, pour en faire notre propre recette fusion. C’est pour cela que Médor a une gueule si particulière, jamais formatée, qu’on peut adorer ou détester. Être « 100 % belge » ne signifie pas seulement que nous nous intéressons à ce qui se passe dans notre pays. Nous voulons aussi contribuer à enrichir son univers graphique. En partageant nos recherches et nos créations avec vous.

Eh oui. Les lignes que vous lisez ici vous appartiennent ! Au sens littéral. C’est cadeau. Tout simplement parce que, depuis sa création, Médor n’utilise ou ne crée que des polices libres d’utilisation, dont nous publions les sources sur la page medor.coop/sources. Servez-vous.

C’est ce même esprit d’horizontalité, de partage et de bouillonnement qui se retrouve plus largement dans tout le graphisme de Médor, réalisé en open source, à savoir avec des logiciels dont le code est ouvert à tous. Nous en avons créé un sur mesure pour nous. Il est, lui aussi, disponible sur notre site, pour nos amis et nos ennemis. Ce numéro, qui marque notre entrée dans une troisième année d’existence, est aussi le premier pour lequel tous les journalistes et illustrateurs ont accepté d’utiliser une licence libre, variable selon les auteurs. Cela signifie que vous pouvez vous approprier notre contenu, le citer, le copier, le reproduire, sous certaines conditions. Médor est un projet ouvert et citoyen, pas juste parce que vous pouvez prendre part à la coopérative, mais aussi parce que nous essayons d’avoir un impact, dans nos formes, sur le monde extérieur.

Publié dans Médor n°9, pages 1–2.
Publication en ligne: 15/12/2017.